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Antoine Sfeir invite à un voyage savant en géopolitique lors des Rencontres économiques du Crédit Agricole à Marseille

mercredi 5 mars 2014

Incontestablement le Crédit Agricole Alpes Provence a proposé une manifestation forte, riche de sens, à l’occasion des Rencontres économiques qu’il vient d’organiser à Marseille, dans le cadre prestigieux du Palais du Pharo. En effet au terme d’Assemblée générales des Caisses marseillaises, Marc Pouzet, le Président de la Caisse régionale ne s’est pas trompé en invitant le journaliste et politologue Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient, et spécialiste du monde arabe. Devant un amphithéâtre comble, 900 personnes, il a donné une heure et demie durant, une conférence sur le monde arabe en abordant les dimensions religieuse, historique et géopolitique.

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(Photo Philippe Maillé)

Marc Pouzet présente Antoine Sfeir : « Un humaniste, un connaisseur hors du commun de la Méditerranée dans laquelle Marseille peut jouer un rôle de leader ».
Antoine Sfeir d’introduire son intervention en revenant sur le contexte : « Le Printemps arabe a bien existé. Hélas il n’a duré que quelques jours car il a été confisqué par les islamistes, aussi bien en Tunisie qu’en Égypte. Et cela bien qu’il ait été incarné par la population, par la jeunesse qui était dans la rue ». A propos d’islamiste, il entend apporter quelque éclairage : « C’est à Aix-en-Provence que les chercheurs ont réinventé le concept d’islamiste : celui qui veut réislamiser le champ social, politique, économique. L’islamiste s’attaque aux rouages de l’Etat, il veut le pouvoir. Le salafiste veut revenir aux origines, vivre comme le Prophète et ses compagnons ».

La Méditerranée, espace de fractures multiples

Un Antoine Sfeir qui va entraîner son public dans un voyage au cœur de la complexité du monde, qui va parler de la Méditerranée, « espace de fractures multiples ». A ses yeux « la première est religieuse puisque existe une Méditerranée catholique, une orthodoxe et une musulmane  ». Puis, se trouve là « une fracture entre l’Occident et l’Orient, sans oublier une autre, démographique et migratoire ». De signaler qu’en 2025, « 340 millions de personnes vivront sur la rive Sud  ». De citer Boumediene : « Quelle que soit votre puissance militaire, rien ne pourra empêcher les masses, qui veulent traverser pour travailler et manger, de le faire ». Et d’avancer quelques chiffres pour donner encore plus de poids à son propos : « Le PNB, par habitant au Nord, est de 13 375 euros ; par habitant au Sud, en incluant Israël, il est de 3 285 euros, sans Israël de 1 791 euros. 14 kilomètres séparent l’Espagne du Maroc, dans le premier pays le PNB par habitant est de 16 000 dollars, il est de 1 200 au Maroc ».
Et le 11 septembre a créé des fractures mentales : « Nous avons peur de l’Islam à cause des amalgames. Car les islamistes, djihadistes, salafistes... ne représentent qu’une infime minorité du monde musulman. Sans oublier que tous les arabes ne sont pas musulmans  ».
Antoine Sfeir revient sur le sens du mot « Djihad » : « Ce mot que l’on a traduit par "guerre Sainte" veut en fait dire l’effort, l’effort pour être un bon musulman, c’est à dire soumis à Dieu. Qu’il faut témoigner : Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son Prophète. C’est le premier pilier de l’Islam, le deuxième est la prière, cinq par jour, en direction de La Mecque ; le troisième est le jeûne pendant le mois du ramadan ; le quatrième réside dans l’aumône, un impôt religieux : il faut donner entre 2,5% et 10% de ses bénéfices, à condition de ne pas en faire état publiquement ; et le cinquième pilier est le pèlerinage à La Mecque. Il n’est donc pas question de la façon de s’habiller. Cela relève de l’interprétation. Or le Prophète a dit que seuls ceux qui possèdent le savoir peuvent interpréter, et des critères clairement définis permettent de définir ceux qui savent. Il y a des écoles, la dernière qui a vu le jour a été créé par quelqu’un qui n’était ni juriste ni théologien et qui a fondé le salafisme ».

« Morsi n’a pas fait la révolution mais un coup d’État »

Des Salafistes « qui sont sortis du bois après les révolutions pour les confisquer. Mais les gens n’ont plus peur. Les jeunes se sont réappropriés la rue. Grâce à la ténacité de la société tunisienne et notamment des femmes qui exigeaient l’égalité des citoyens et des citoyennes, une nouvelle constitution a vu le jour ».
En ce qui concerne l’Égypte, il considère : « Morsi n’a pas fait la révolution mais un coup d’État et l’Armée a réagi après d’immenses manifestations dans la rue. L’Armée qui est la colonne vertébrale de tous les pouvoirs en Égypte  ».
Arrivé à ce point de sa conférence, il demande qui peut donner une définition de la Démocratie ? Avant d’expliquer qu’il n’en existe qu’une, grecque : le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Demande à nouveau à la salle : « Existe-t-il un seul Etat démocratique au monde sur la base de cette définition ? », avant de juger que non et d’indiquer, lui qui est né au Liban : « Lorsque je suis venu en France je n’ai pas choisi d’être démocrate, j’ai choisi d’être républicain, c’est à dire d’être, comme nous tous, co-responsables de la société. Et c’est cela qui fait que nous sommes égaux, cette volonté d’être co-responsable de la cité  ».

« Comment défendre la démocratie avec la théocratie, avec des pays où la Charia est la loi ? »

Pour Antoine Sfeir : «  Nous sommes aujourd’hui sous la dictature droit de l’Hommiste. Mais traversez la Méditerranée : les droits de l’Homme c’est boire, manger, avoir accès à l’enseignement  ».
L’homme ne craint pas la polémique : « On a voulu abattre un dictateur en Irak, et pour cela on s’est allié à l’Arabie Saoudite et au Qatar. Comment défendre la démocratie avec la théocratie, avec des pays où la Charia est la loi ? Est-on encore le Pays de Descartes ? Quand le PSG gagne, pour moi, c’est le Qatar qui gagne. Puis on est allé en Libye. On a laissé un pays éclaté sur le plan tribal, régional. Il vient d’y avoir une tentative de coup d’État dont personne n’a parlé car plus personne ne comprend ce qui se passe. En Syrie on a voulu abattre le dictateur El Assad car, chose fabuleuse, au bout de 40 ans on s’est rendu compte que lui comme son père avant était un dictateur. Disant cela, je tiens à préciser que je n’ai plus d’ongles et j’ai par contre des cicatrices dans le dos et tout cela je le dois au régime Assad. Mais, mettre à la place de ce régime les Islamistes est dangereux ».
Il en vient à ce propos à l’affrontement entre chiites et sunnites, une guerre commencé en 661. Lorsque le calife meurt, une guerre de succession se déclenche, les uns estiment que le successeur doit être choisi dans la maison du prophète. Les autres veulent poursuivre la tradition qui s’est instaurée et coopter le nouveau calife. Et c’est Ali, le gendre du Prophète qui est coopté. Il est alors accusé d’avoir tué son prédécesseur et une armée est levée contre lui. Le coup d’État échoue, une trêve est demandée, acceptée par Ali. Il est à son tour assassiné. Ses partisans, conduits par son fils cadet, Al-Hussein, affrontent les sunnites, ils sont vaincus. Les Chiites s’enfuient vers la Mésopotamie, l’Irak actuel.

« 87% des musulmans sont sunnites, 11% Chiites »

« Aujourd’hui 87% des musulmans sont sunnites, 11% Chiites, d’autres sont Alevis, Alaouites... Et l’Iran est devenu le Vatican du Chiisme. On pensait que l’Arabie Saoudite serait le Vatican du Sunnisme mais sa position est contestée par l’Égypte, le plus grand pays arabe qui compte la plus grande université sunnite au Monde. La Turquie conteste aussi ce leadership ».
Puis, dans le vaste tableau qu’il est en train de dépeindre, Antoine Sfeir en vient à la laïcité. « C’est le pouvoir de croire ou de ne pas croire. La laïcité fait la différence entre la foi, démarche intime, et la religion, avec son organisation temporelle. La laïcité englobe là, où le religieux délie. La laïcité permet ainsi à la république d’avoir un socle solide avec la liberté, l’égalité et la fraternité. Et si nous arrivons à exporter la laïcité, alors 80% des problèmes seront réglés car, à partir de là, on peut défendre les citoyens et les minorités en Orient  ».
Il lance à ce propos : « Les Iraniens, des perses, ont peur, encerclés qu’ils sont, par les arabes, les patchounes... Chiites dans un Océan de Sunnites, ils ont peur, mais on les a diabolisés et, face à cela, ils ont développé une diplomatie contestataire du gendarme du monde : les USA ».
Il en revient à l’Irak, à l’intervention américaine. « En 3 ans, l’Irak s’est divisé en 3 parties : kurde au nord, sunnite au centre, chiite au sud et c’est ce qui risque d’arriver en Syrie ». Il rappelle à ce propos les découpages artificiels des pays. « Et à qui servent ses pays éclatés ? A ceux qui veulent les gérer à distance : les USA. Ils contrôlent le pétrole en Arabie Saoudite, dans les Émirats, au Qatar et aujourd’hui ils négocient avec l’Iran car ils ont besoin d’une alliance stratégique avec les pays non arabes : l’Iran, la Turquie et Israël. Et c’est une compétition pour savoir qui va être l’interlocuteur privilégié des USA sachant qu’Obama a annoncé que dans les années à venir les États-Unis auront leur indépendance énergétique avec le pétrole de l’Alaska et le gaz de schiste. Tout cela fait que l’Arabie Saoudite a perdu son intérêt stratégique ».

« Les convoitises envers le Liban, vont encore augmenter »

Il met en garde le public : « D’autant qu’Obama est en train de dire qu’Al Qaïda est au Yémen, est-ce que cela laisse présager l’arrivée des Américains ? Dans le même temps, en face du Yémen il y a Djibouti, autrefois appelé le porte-avion de la France. Mais aujourd’hui les soldats américains y sont les plus nombreux. S’ils tiennent les deux positions ils tiendront le golfe d’Aden, le canal de Suez, la route du pétrole... Sauf qu’un petit pays change la donne. Le Liban, pas plus grand que la Dordogne, où les Anglais viennent de découvrir en quantité du gaz et du pétrole. Ce qui explique la convoitise des Russes sur la région et leur soutien inconditionnel à Assad car cela leur donne un accès à la Méditerranée. Et donc les convoitises envers le Liban, vont encore augmenter » .
Au terme de ce voyage savant, suivi avec la plus extrême attention, Antoine Sfeir invite à réfléchir à ce qui nous uni : « C’est l’héritage dont nous sommes récipiendaires. Un héritage que nous ne connaissons pas : l’alphabet phénicien, le concept grec, la science arabe, le monothéisme sémite, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la liberté française, et l’éternité fut, est, restera égyptienne ».
Une formidable conférence qui est peut être, à la fois la plus belle des conclusions de MP2013 et la plus grande invitation à poursuivre, amplifier, cette aventure, sur l’ensemble du pourtour méditerranéen.
Michel CAIRE

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