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Chronique cinéma d’Eric Delbecque - "Ghost in the Shell" : les démons du cybermonde…

vendredi 14 avril 2017

Les puristes n’ont pas manqué de critiquer « Ghost in the Shell », le remake du dessin animé japonais devenu culte (de Mamoru Oshii), d’après le manga de Masamune Shirow. Le film de Rupert Sanders a essuyé le feu nourri de tous ceux qui jugent le blockbuster hollywoodien indigne de l’œuvre originale…

Mon propos n’est pas de rentrer dans ce débat. Je laisse les fans en débattre jusqu’à épuisement des combattants… Ce qui me paraît en revanche certain, c’est que le film explore avec un certain succès les angoisses que suscite en nous l’ère numérique.

On découvre dès les premiers instants le Major, un policier synthétique doté d’un cerveau humain, c’est-à-dire un cyborg. Celui-ci a le visage de Scarlett Johansson. Fruit des expériences d’une firme privée géante de l’univers high tech, la superflic agit pour le compte de la Section 9, une unité spéciale chargée de mener des missions délicates pour le gouvernement.

Elle traque en particulier des cyberterroristes commandé par un chef qui se révèle être un ténébreux personnage dont les origines peuvent éclairer l’histoire personnelle de l’héroïne. Car il devient vite évident que sa créatrice (une cyberchirurgienne qui prend les traits de Juliette Binoche) et ses collègues industriels lui ont menti sur les conditions de sa « naissance ». Ce n’est pas à la suite d’un terrible accident que sa matière cérébrale fut préservée dans un corps artificiel. Elle constitue en fait le résultat d’une longue suite de tentatives scientifiques pour donner vie à l’androïde parfait jouissant par ailleurs d’un certain nombre de facultés humaines. En réalité, le Major était auparavant une jeune activiste militant contre la robotisation du monde et la cybernétisation. Ses compagnons de lutte et elle furent capturés pour subir des expérimentations de laboratoire conduisant à la création de cyborgs. On comprend rapidement que le « marionnettiste » (le cybercriminel qu’elle poursuit) n’est autre que l’un de ses anciens camarades, sur lequel la greffe n’a pas fonctionné. L’intrigue met en scène le rêve transhumaniste tout en révélant ses impasses. Si l’on voit bien dans le personnage du Major l’ambition de donner la vie à un être humain augmenté, on constate aussi le prix à payer : la perte des émotions et la tendance à devenir le jouet d’intérêts financiers ou politiques d’organisations ne visant que le profit ou le pouvoir.

Ghost in the Shell fait écho au récent livre de Laurence Devillers, intitulé Des robots et des hommes (Plon). Ce dernier se propose de faire la part des choses entre les mythes, les fantasmes et la réalité à propos de cette question -devenu progressivement lancinante- de l’influence de l’intelligence artificielle sur l’évolution de l’humanité.
De manière plus générale encore, le blockbuster illustre le fait que l’univers digital porte quatre tendances qui s’éloignent fortement de ses premiers rêves d’émancipation. Premièrement, il fabrique du conflit, met en scène des antagonismes anciens en étendant considérablement leur portée, ou donne naissance à de nouvelles lignes de partage en cristallisant des débats actuels. Deuxièmement, il travaille à l’extension de l’espace capitaliste en introduisant la logique du marché dans le monde virtuel. Troisièmement, il développe le « Big Brother » sociétal, la surveillance de tous par tous ; ce n’est plus l’État, le Pouvoir, qui tente de dominer les individus, mais chacun d’entre nous qui se fait l’oppresseur de l’autre en armant de notre voyeurisme généralisé le dispositif de mise en transparence qu’élabore, dans un processus sans sujet, le Web interactif, communautaire. La société de défiance et de surveillance naît prioritairement dans le cybermonde. Le numérique renforce les mécaniques éternelles du pouvoir sans le secours des gouvernements... Quatrièmement, par la recherche constante de la proximité, le Net se révèle au service des « tribus » comme pourrait le dire Michel Maffesoli. Il crée des liens entre les communautés géographiquement dispersées (cf. son importance pour les diasporas) et permet de cimenter les groupes d’affinités éparpillées (quelle que soit leur nature : politique, idéologique, culturelle, religieuse, etc.). Phénomène en soi positif, il peut néanmoins renforcer certaines tendances à l’exclusion de ce qui n’est pas soi.

Il faut donc en prendre rapidement son parti : le cyberespace fragmente et conflictualise, quelles que soient les motivations des uns et des autres… Il rassemble parfois, certes, mais l’époque nous montre en particulier son côté obscur, de la propagande intégriste au Fake news.

Eric DELBECQUE est Président de ACSE et Directeur du département intelligence stratégique de Sifaris. Il est l’auteur de : Les super-héros pour les nuls (First)

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