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Dossier - Intelligence artificielle : simple outil ou meilleure ennemie ?

jeudi 31 mai 2018

Va-t-elle générer le chaos sur le marché du travail, ou son effet sera-t-il tout aussi atone que le fameux bug de l’an 2000 sur nos sacro-saints ordinateurs ? La réponse à cette question pourrait bien se situer à mi-chemin. L’impact de l’intelligence artificielle sur la destruction ou la création d’emplois dépendra en effet d’une infinité de facteurs... pour certains aujourd’hui difficiles à appréhender.

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Photo Eric Delbecque

Destructrice, ou bien pourvoyeuse d’emplois ? L’impact de l’intelligence artificielle (IA) sur la structure du marché du travail de demain reste encore aujourd’hui difficilement quantifiable. Et bien malin serait celui qui pourrait établir des projections irréfutables sur le sujet. Des interrogations en suspens qui font de l’IA « le grand mythe de notre temps », évoquait Isabelle Falque-Pierrotin, présidente de la CNIL, en introduction d’un épais rapport rendu en janvier dernier, énumérant les chiffons rouges agités les uns après les autres par l’opinion publique. Parmi ceux-ci, outre l’éventualité d’une destruction massive d’emplois, l’émergence d’une conscience robotique hostile qui n’est pas sans rappeler l’intrigue d’une célèbre trilogie des années 90... Des projections de trop alarmistes ? C’est peut-être pour dépassionner le débat que les organisateurs du Phare de l’entrepreneuriat ont décidé de consacrer à l’IA la première table ronde du 11 avril dernier. Et force est de constater que l’on recensait sur le sujet autant d’avis différents que d’intervenants présents. Échanges nourris certes, et permettant à l’auditeur de faire avancer sa propre réflexion... mais pour ce qui est de se forger des certitudes, il faudra sans doute cheminer davantage dans le temps. Il est vrai qu’à la base, il y a les faits : un algorithme, aujourd’hui, c’est fiable. Plus qu’un humain, puisqu’il fait bien moins d’erreurs... Il y a donc un intérêt économique à l’IA, comme l’illustre Olivier Guillaume, président d’O2Quant, entreprise provençale proposant de la prestation de service en machine learning et en deep learning. Car pour l’entrepreneur, c’est une certitude : l’intelligence artificielle n’est rien de plus qu’un outil au service de l’homme. « Quand on pense à l’IA, on visualise de suite un scénario de type Matrix. Mais dans la réalité, on n’y est pas du tout, cela reste de la science-fiction. Ce ne sont que des algorithmes, des bouts de code que l’on implémente dans les ordinateurs et qui d’eux-mêmes, vont faire des similarités en exploitant des données », martèle l’entrepreneur. Et de préciser les trois grands champs d’application du machine learning : langage, traitement de l’image et séries temporelles, à l’instar des électrocardiogrammes. De quoi fournir au monde économique des services d’aide à l’innovation, ces derniers adaptés à tous les secteurs : transports, industrie, recherche scientifique et médicale... ou encore finances. « Chez IBM, nous travaillons avec le Crédit Mutuel, nous déployons Watson (Un logiciel supercalculateur fonctionnant grâce au machine learning, NDLR) pour aider cette banque à se transformer. Aujourd’hui, il y a près de 20 000 chargés de clientèle qui utilisent Watson pour proposer des services plus adéquats, plus pertinents en fonction du profil de leurs clients », illustre Tarik Mudarres, Client Executive chez IBM. Quand l’intelligence artificielle ne contribue pas carrément à sauver des vies humaines. En 2016, Watson, toujours lui, a diagnostiqué une leucémie chez une patiente japonaise de 60 ans. C’est ainsi l’ordinateur qui conseille les médecins, ces derniers plus à même d’adapter leur traitement et donc, de la guérir.

De l’omniprésence de l’IA

Pour Olivier Guillaume aussi, « l’IA va permettre de vivre mieux plus longtemps ». Et d’évoquer le programme scientifique dans lequel son entreprise a été mise à contribution, ce pour induire du prédictif dans le traitement de l’épilepsie. Tâches de prédiction qui pourraient s’imposer comme la clé de voûte de toute activité économique... Détecter les défauts potentiels d’une machine à l’état de conception, prédire de possibles pannes et prévoir les périodes de maintenance en fonction, quantifier les flux de passagers aux portiques de sécurité des aéroports pour une gestion plus efficiente du personnel, repérer au nombre de clics les meilleurs emplacements publicitaires sur la toile... autant d’illustrations concourant aux mêmes issues : une amélioration du rendement, de la productivité, de la compétitivité ainsi qu’une rationalisation des coûts. C’est donc bel et bien « la quatrième révolution industrielle qui est en marche », appuie Tarik Mudarres. Et celle-ci demeure indissociable de l’exploitation de la data. Elle se trouve en pleine explosion : « 90 % des données qui existent aujourd’hui ne datent que de deux ans », illustre encore le Client Executive. De fait, l’intelligence artificielle, ou augmentée comme préfère la nommer le cadre d’IBM, n’a pas attendu longtemps pour impacter tout notre quotidien. « Nous sommes tous des utilisateurs massifs d’IA. Dès le petit-déjeuner, les grains de mon café ont été triés avec un algorithme basé sur la reconnaissance d’image. Puis je vais prendre mon Smartphone et surfer sur les réseaux sociaux, qui grâce à l’intelligence artificielle m’adressent des notifications adaptées à mon profil, puis je vais lire mes mails expurgés de spam, encore grâce à elle. Je vais recharger mon Smartphone, les réseaux électriques ne connaîtront pas de panne grâce au prédictif... », décrit à l’envi Olivier Guillaume.

Quels secteurs impactés ?

Mais pour l’écrivain et conférencier Stéphan Le Doaré, conjuguer avenir et IA comprendra aussi son comptant d’écueils. Parmi ceux-ci, la fameuse perspective de la destruction d’emplois, sur laquelle il a mis l’auditoire en garde. « Il s’agit d’un problème sérieux qu’il va falloir aborder dans les années à venir. » Et de citer la théorie de l’économiste Joseph Schumpeter, selon laquelle la technologie ne cessant d’évoluer, des pans entiers de l’économie sont voués à disparaître et à être remplacés par d’autres opportunités de développements. De nouveaux cycles industriels seraient alors enclenchés provoquant une hausse de la demande d’emplois. Mais ces innovations chasseraient les entreprises dépassées, obsolètes, devant fermer et licencier... « La destruction d’emplois va aller extrêmement vite, parce que cette révolution se mène aussi grand train. Reconstruire sera de fait beaucoup plus compliqué », projette ainsi l’écrivain. Difficile toutefois de savoir quels secteurs seraient les plus impactés. Chacun y allant de son hypothèse... Ainsi, Jacques Attali, lors d’une récente manifestation organisée à Marseille par Kedge Business School, soutenait que l’homme pourrait trouver refuge dans les métiers de l’empathie, qui selon lui seraient plus difficilement accessibles aux robots. A l’instar de Stephan Le Doaré, pointant du doigt les effets néfastes de l’IA sur l’emploi de profils à haute valeur ajoutée, Xavier Bertrand, invité par le Medef Paca en novembre dernier, évoquait de même son « angoisse pour les professions intellectuelles et les cols blancs », qui plus que les autres pourraient trouver à y perdre dans ces mutations. Illustrant le fait par les capacités des machines à effectuer dorénavant des tâches d’expertise comptable, de gestion de paie ou d’audit. Autre exemple, l’émergence de robots journalistes dans les rédactions a forcément interrogé la profession quant à son avenir... Certes, ces machines, encore incapables de contextualiser une information, se limitent à des tâches répétitives et basiques, telles l’écriture de brèves. « L’homme libéré de ces dernières pourrait donc se consacrer davantage à la réalisation de sujets de fond et de dossiers plus qualitatifs », avancent les pro-IA. Une vision des choses proche de celle défendue par Olivier Guillaume : « On réalise des outils pour les métiers, mais on ne va pas remplacer les métiers ». Peut-on vraiment l’assurer à long terme ?

Rompre avec la fatalité

Autre cas de figure, l’industrie, secteur qui a largement fait place à la robotisation et où la destruction d’emplois semble s’imposer comme la plus évidente. C’est notamment ce que spécifie une récente étude de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), affirmant que 66 millions de jobs pourraient disparaître durant la prochaine décennie dans les pays du Nord, consécutivement au développement de l’automatisation et de l’IA. Destruction de postes qui atteindrait son paroxysme dans l’industrie manufacturière. Selon les chiffres de la Fédération internationale de la robotique, on compte désormais dans le monde 74 robots pour 10 000 salariés en moyenne, contre 66 en 2015... La palme reviendrait aux usines coréennes, recensant pas moins de 631 automates pour 10 000 collaborateurs. Deux chercheurs du MIT de l’université de Boston, eux non plus, ne se sont pas arrêtés aux prévisions. Ils ont regardé en arrière et dénombré au cours d’une étude les destructions d’emplois effectives entre 1990 et 2007. Dans l’industrie manufacturière américaine pendant cette période, les robots auraient déjà dézingué quelque 670 000 postes... mais il convient de nuancer le constat. Tout d’abord parce que la RSE est sans doute plus prégnante aujourd’hui qu’au temps de l’étude. Et puis, Outre-Atlantique, on n’a peut-être pas la même culture en la matière que dans l’Hexagone. La preuve avec la création de labels tels E+, distinguant les entreprises responsables, et le positionnement de certaines PME locales comme le Coq Noir, spécialisée dans l’agroalimentaire et sise dans le Vaucluse. Celle qui a en effet investi en 2015 près de 1,6 M€, notamment dans de nouvelles lignes automatisées pour la partie empotage, n’a pas pour autant débauché... L’entreprise a en effet impliqué dès la genèse du projet ses collaborateurs dans le choix des machines, puis leur a permis de monter en compétences pour suivre ces évolutions en termes de process de production. Préserver l’emploi, c’est possible... Cela relève de la bonne volonté des dirigeants... Tout dépend bien sûr du nombre de ceux qui entendront suivre la voie de la responsabilité sociétale. Et si d’aventure ce n’est pas le cas, il y a cet autre atout de l’automatisation évoqué par Xavier Bertrand : l’utilisation de robots permettrait de baisser le coût du travail, donc de redevenir plus compétitif. D’ici à l’éventualité de relocaliser certaines activités industrielles sur le territoire français, l’élu, optimiste, n’y voit qu’un pas. Dès lors, à la faveur de ce retour sur le sol français, pourquoi ne pas faire jouer la mobilité professionnelle et le transfert de compétences des salariés dont les emplois seraient ici menacés ?

Un gisement d’emplois

D’autant que l’IA, et plus généralement l’automatisation, c’est aussi un gisement d’emplois à considérer. « Derrière un robot, il y a trois postes. Mais pour l’heure, ils se fabriquent davantage à l’étranger, au Japon, en Corée, ou encore en Allemagne, en Italie. Il faut donc attirer ces industries sur nos territoires », affirmait encore l’actuel président de la région Hauts-de-France. C’est justement pour ces raisons que le député et médaillé Fields Cédric Villani a planché dernièrement sur le sujet... L’objectif : bâtir une stratégie à même de faire de la France, qui a selon le mathématicien « une très grande capacité en recherche en matière d’intelligence artificielle », avec 5 300 chercheurs, 268 équipes de recherche, 80 ETI et PME et près de 270 start-up spécialisés en IA (avec un rythme de création soutenu de l’ordre de 30 % par an depuis 2010), un pays leader en la matière. Pour ce faire, il faudra pallier plus d’un écueil : la fuite des cerveaux vers l’étranger, en premier lieu, mais aussi la difficulté de la recherche française « à transformer ses avancées scientifiques en applications industrielles et économiques ». Cédric Villani suggère ainsi dans son rapport la création d’un réseau d’instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle conçus comme des « zones franches de l’IA », la revalorisation des salaires des enseignants-chercheurs, la dotation d’outils de calcul permettant de rivaliser avec les grands acteurs du privé et enfin, la multiplication du nombre de personnes formées ainsi que de celui des cursus dédiés à l’IA. Le rapport a été remis le 28 mars dernier, l’avenir dira s’il sera suivi d’effets...

80 % des données encore non exploitées

Une chose est certaine, en tout cas : l’IA bouscule d’ores et déjà la configuration des professions actuelles. « On va voir évoluer les métiers, émerger des profils à double, triple compétences », observe Olivier Guillaume. Les candidats polyvalents auront dès lors plus de facilité à s’insérer sur le marché du travail. Pour ne pas rater le train déjà en marche, la formation tout au long de la vie se pose d’ores et déjà comme clé dans cette affaire. De quoi permettre, comme le prédit l’entrepreneur, « une évolution plus qu’une disparition des métiers ». Enfin, ne pas oublier que l’IA, cela reste pour l’heure un champ émergent : on ne saisit pas pleinement la totale mesure de ce qu’elle pourrait apporter en termes de dynamisation du tissu économique. « Aujourd’hui, il y a 80 % des données que l’on n’exploite pas encore. Soit parce qu’on ne sait toujours pas comment les structurer, soit parce que cela reste confiné dans le monde de l’entreprise. Comment donc se saisir de cette data afin de proposer de nouveaux services ? », interroge Tarik Mudarres. Il est à noter que certaines start-up, à l’instar d’Innovsanté ou de Kwalito, font déjà de la revente de data à direction du marché B to B l’un des axes, voire même le pilier, de leur modèle économique. De quoi bénéficier pour la première d’une source de revenu supplémentaire, la data provenant de l’enregistrement sur une carte digitale des actes de soin relatifs au patient et pouvant se prêter à des études épidémiologiques. Ou pour la seconde, proposer gratuitement au particulier son application, visant à scanner les codes barres des produits alimentaires afin de détecter d’éventuels allergènes. Pour Kwalito qui officie sur un secteur concurrentiel, puisqu’il n’existe pas moins d’une dizaine d’applications similaires, il aurait été difficile de faire reposer le modèle économique sur la monétisation de sa solution. Dans son cas, c’est donc bien l’exploitation de la data, ici à direction du monde de l’agroalimentaire, qui lui permet de générer du revenu et d’envisager une pérennisation de son activité. Petit bémol, les start-up en sont à la genèse de ce nouveau modèle économique. Il faudra donc du recul et de premiers exercices comptables pour statuer du réel intérêt de la revente de données... Mais en attendant, l’IA, et plus largement la digitalisation, permettent à des candidats à la création d’entreprise de se lancer. Mouvement qui ne pourrait connaître une telle ampleur avec la seule économie traditionnelle.
Carole PAYRAU

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