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L’esprit d’Essaouira, au cœur de la culture judéo-arabe par Bernard Foccroule, directeur du Festival International d’Aix-en-Provence

mardi 4 novembre 2014

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Bernard Foccroule, directeur du Festival International d’Aix-en-Provence (Photo D.R.)

En cette chaude soirée automnale, la grande salle omnisport d’Essaouira est noire de monde ce jeudi 30 octobre : le rabbin Haïm Louk a pris place au centre de l’orchestre de Tetouan, dirigé par le maître Mohamed Amine El Akrami, qui a l’art de faire chanter son violon de la manière la plus sensuelle qui soit. A sa droite, une autre grande figure du chant marocain, le chanteur arabe Abderrahim Souiri. Âgé de 72 ans, Haïm Louk possède encore une voix de ténor somptueuse, aux couleurs raffinées. Né au Maroc, il a participé très tôt au renouveau de la musique marocaine en approfondissant ses relations avec la tradition arabo-andalouse.

Après un prélude instrumental qui introduit le mode choisi, la voix de Haïm Louk entame en douceur une mélodie en hébreu dans le registre medium, s’élève vers l’aigu, tournoie autour de quelques notes pivots en une phrase qui semble infinie, redescend en brodant de longs mélismes. Souiri lui répond en arabe, dans le même mode, avec des inflexions très légèrement différentes. Arrivés au terme de leur prestation, ils s’embrassent fraternellement. Le chant de chacun de ces artistes au sommet de leur art est en soi saisissant ; leur dialogue produit un vertige émotionnel inouï. Ce vertige est prolongé au-delà de minuit par les antiques confréries musulmanes, dont le chant et la danse mènent à la transe…

Ce dialogue musical est à l’image de cette 11e édition du Festival des Andalousies Atlantiques, fondé et présidé par André Azoulay, dirigé depuis 2009 par l’excellente chanteuse Françoise Atlan. Consacré au patrimoine musical commun juif et arabe, lieu de mémoire, de convivialité, d’émotion et de fête, ce festival est unique au monde.
Pendant trois nuits et deux journées, chanteurs et musiciens vont rivaliser de virtuosité, d’entrain et d’expressivité. Chaque matin, André Azoulay réunit artistes, intellectuels et spectateurs dans un palais de la vieille ville, en un dialogue passionné sur la nécessité de retrouver ces racines communes. Ces colloques matinaux donnent sens aux
musiques entendues la veille.

André Azoulay aime rappeler qu’Essaouira a été une ville où jusque dans les années 1960 ont vécu de manière fraternelle et conviviale Juifs et Musulmans. A la fin du 19e siècle, cas unique dans le monde arabe, la ville comptait une majorité de citoyens juifs, environ 18 000 sur une population de quelque 25 000. Si la plupart des Juifs ont quitté le Maroc aux lendemains de la Guerre des Six Jours, formant aujourd’hui une communauté d’un million de Juifs marocains éparpillés dans le monde, il reste de nombreuses traces de ce qui fut bien plus qu’une coexistence : de nombreux artistes et participants témoigneront de leurs liens de proximité et d’amitié avec les familles qui appartenaient à l’autre confession.

Cette culture partagée n’était pas exceptionnelle : il faut se souvenir que des dizaines et des centaines de milliers de Juifs persécutés en Europe se sont réfugiés en terre d’Islam au cours des siècles, notamment au moment de l’Inquisition (1492) et de la Shoah. Ils y ont été accueillis, et le plus souvent respectés et protégés. Cette histoire, cette culture partagée, peu de Marocains la connaissent aujourd’hui. Le Ministre marocain de l’Éducation, présent tout au long du Festival, a reconnu la nécessité de réécrire cette histoire et de corriger les livres qui privent la jeunesse d’une mémoire indispensable. Non pas par nostalgie d’un « âge d’or » idéalisé, mais pour redire la possibilité d’une entente profonde par-delà les différences. Ou mieux : une plus grande richesse humaine grâce aux différences.

Un collectif d’historiens et philosophes a commenté une ambitieuse publication parue récemment chez Albin Michel, sous la direction d’Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora. Intitulée « Histoire des relations entre Juifs et Musulmans des origines à nos jours  », elle retrace dans un cadre scientifique rigoureux une histoire complexe, surprenante, haute en couleurs, très éloignée des clichés les plus répandus, et à l’opposé des images haineuses qui hantent les médias.

Car la préoccupation d’André Azoulay et de son association Essaouira Mogador n’est pas seulement rétrospective : en puisant dans le passé ancien et récent, il veut trouver les fondements d’une paix qui est aussi nécessaire au monde qu’aux protagonistes engagés dans l’interminable conflit israélo-palestinien, désespérant, inacceptable. C’est pourquoi il proclame avec force l’urgence d’un véritable État palestinien, condition sine qua non, à terme, de la pérennité et de la sécurité légitime de l’État d’Israël.

Certes, la parole des artistes paraît bien ténue sur la scène du monde. Pourtant l’émotion qui se dégage des voix masculines et féminines semble invincible. C’est ainsi que Françoise Atlan réunit autour d’elle en clôture de la soirée inaugurale pas moins de cinq grandes chanteuses arabes et juives dans un bouquet final de haut vol. Tout au long du Festival, musiques sacrées et musiques festives s’enchaineront sans rupture, portées par plusieurs orchestres nourris de la tradition arabo-andalouse. On entendit ainsi un dialogue étonnant entre Haïm Louk et un chanteur flamenco ; entre la musicienne iranienne d’origine kurde Shadi Fathi et des chanteuses marocaines telles que Sanaa Marahati ; entre des chanteurs appartenant à trois générations différentes, tels Hicham Dinar, Benjamin Bouzaglo et Haïm Louk.

Une phrase de Nelson Mandela ponctuait la brochure-programme du Festival : « La politique peut être renforcée par la musique. Mais la musique a une puissance qui défie la politique. » Pendant trois jours, musique et vision politique ont entretenu un dialogue des plus féconds. Puisse cet esprit d’Essaouira essaimer loin des frontières du Maroc et nourrir, en le ré-enchantant, un monde qui en a un besoin vital.

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