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La Bibliothèque de Mireille : "La République des pirates" de Jean-Marie Quéméner

jeudi 22 août 2019

Grand reporter, correspondant à l’étranger pour de nombreux médias, Jean-Marie Quéméner signe avec La République des Pirates son premier roman. Et quelle histoire !


La République des Pirates nous entraîne au début du XVIIIe siècle, de Carnac aux côtes du Venezuela en passant par les Antilles, dans le sillage des grands romans d’aventure de Daniel Defoe et Robert Louis Stevenson, guidée par le marin breton Yann Kervadec et son drôle d’équipage. Providence, Nassau, les Antilles… Yann Kervadec et son drôle d’équipage débarquent au beau milieu de cette République des Pirates. Une île régie par les « gens de fortune » qui y appliquent leurs règles égalitaires mais sanglantes, entre abordages, rhum, duels et partages de butins. Barbe Noire, Jack Calico Rackam, Charles Vane et leurs hommes règnent en maîtres sous la menace d’une Angleterre qui veut leur reprendre son bien. Yann deviendra, malgré lui, l’un d’entre eux. Aidé par deux farouches femmes pirates travesties en hommes, d’un acolyte irlandais maître artificier et médecin, shakespearien quand il a bu, et d’un géant noir tenancier du Jolly, taverne et maison close, il va se lancer dans la course. Contre la marine anglaise, malgré l’Espagnol, pour la survie de la communauté des « hommes libres »… et pour les yeux doux de Médeline qu’il a arrachée aux esclavagistes. Sous l’étrave de son navire : le trésor de Morgan, l’amour, les combats, la puissante magie africaine des esclaves, les ouragans et une famille de « gueux des mers » qu’il mènera au bout du monde et d’eux-mêmes. Une lutte à frères et à sang.

Le grand reporter en nous embarquant dans les aventures de Yann Kervadec, marin breton au cœur de La république des pirates nous ouvre les portes d’un monde sans mesure, exaltant et terrifiant, où le calme trompeur de la mer annonce des tempêtes barbares, des ouragans jusque dans les cœurs et les âmes des hommes. Un livre fort aux parfums d’embruns et aux relents de rhums parfois, à lire d’une traite en prenant une longue respiration, celle qui mène à la liberté !
Mireille SANCHEZ

"La République des pirates" de Jean-Marie Quéméner aux Éditions Plon - 336 p. 19,90 €.

Extrait :
Les eaux claires des côtes africaines laissaient maintenant place au bleu profond du grand large. Henri s’amusait à comparer les boucles blanches du capitaine aux moutons sur les vagues, sous le regard complice de Mathieu à qui ce genre de trait plaisait beaucoup, surtout lorsqu’ils étaient répétés à l’infini…
Le vent poussait le navire sans effort particulier, et les petites bestioles fort irritantes de la côte avaient cédé la place aux poux, puces et rats habituels.
Une navigation paisible, ne fût-ce l’odeur. Insupportable et prégnante. Elle s’infiltrait partout, sur tout et sur tous. Le premier réflexe des marins, une fois montés sur le pont, était d’ouvrir grand la bouche au vent et d’avaler une bonne rasade d’air pur et salé. Je n’échappais pas à la règle.
Cinquante-huit nègres avaient été chargés. Ils étaient disposés allongés, chevilles enchaînées, de telle sorte à s’imbriquer les uns aux autres sur le sol. Mon ami Armel n’eût pas renié ce louable effort d’ajustement de « pièces ». Les corps formaient un plancher vivant et malodorant.Le plus discrètement possible, tant il était convenu de nier tout indice d’humanité de nos « invités » dans la cale, je rendais visite à la mère du petit. Je lui apportais de loin en loin une écuelle d’eau et ce que je pouvais sauver de nos maigres repas. Je devais pour cela franchir une herse de jambes, de torses et de bras mêlés. Elle ne parlait plus et ne se servait jamais en premier, mais faisait passer l’écuelle, pourtant bien petite, de bouche en bouche. Je manquais de défaillir à chaque visite tant la chaleur, les déjections et la sueur composaient un ragoût de l’enfer.
Henri avait saisi mon manège, fort de quoi, en plissant peu discrètement ses grands yeux gris et son nez couvert de taches de rousseur, me confiait-il une part de son eau.
La nuit était tombée et je restais là, le museau en l’air à regarder les étoiles en me demandant si au même moment Marie pouvait, elle aussi, les admirer. Je tenais mon menhir en pendentif dans la main. Mathieu vint interrompre ce petit rituel nostalgique.
— Kervadec, dit-il avec la rudesse de celui qui ne sait trop comment s’y prendre, tu donnes à boire à la cargaison. C’est pas une question. On t’a vu ! Faut que cela cesse… L’équipage commence à grogner : l’eau que tu leur donnes, tu pourrais la partager avec nous. Tu sais mieux que personne ici avec ton fichu livret de comptes que nous sommes rationnés. Pourquoi abreuver ces nègres puants ?
Je craignais que ce moment n’arrive. Je m’y étais préparé.
— Je protège la cargaison, répondis-je sans ciller. La chaleur et le manque d’air vont les tuer. Que dira le propriétaire quand il verra son chargement amputé d’un bon quart, si ce n’est plus ?
— Mais il s’y attend, sacré bon sang de porc avarié ! Nous avons quoi à bord ? Cinquante, soixante billes de bois ? Il en attend une trentaine, trente-cinq au mieux ! On en a déjà jeté six à la baille ! C’est le bon Dieu qui les trie. Nous, on tente d’abord de survivre à cette puanteur et à la traversée. Écoute, mon garçon, je sais que tu n’es pas le mauvais bougre, bien au contraire, mais ne te mets pas l’équipage à dos. Je ne pourrai pas te protéger beaucoup plus longtemps…
Ses sourcils en échine de sanglier se froncèrent et sa main gratta furieusement son étrange toison. Il passait un message de l’équipage. C’était son rôle. Je l’entendais. Je résolus de me montrer conciliant et lui promis alors de faire de mon mieux pour ne plus être confondu. La réponse lui parut quelque peu légère mais il dut s’en contenter.
Je décidai dès le lendemain de travailler dans la cabine du capitaine pour essayer de lui parler et de le mettre de mon côté. Je savais qu’il prenait l’air au quart de midi. Il marchait de long en large sur le pont supérieur de sa démarche sautillante. Je le soupçonnais d’avoir quelques problèmes avec ses courtes jambes. Je m’installai donc cul sur sa bannette, livre et encrier sur le bureau. J’attendis.
Je l’entendis arriver et contrôlai une dernière fois que ma pantomime d’homme fort occupé à travailler fonctionnait. Quand il entra, je feignis la surprise avec – me semblait-il – beaucoup plus de talent que les pauvres saltimbanques qui, parfois, posaient leurs tréteaux au village. Il coupa court à ma petite comédie aussi sûrement que la faux moissonne le blé à la fin du printemps.
— Bon, dit-il en s’asseyant sans plus de cérémonie près de moi sur sa paillasse, tu veux me parler de tes expéditions en eau dans la cale… L’équipage t’a rabroué ?
Je le regardai, gueule plus ouverte qu’un poisson pris dans une nasse. Je bredouillai, tentai quelques mots puis abaissai les épaules en signe de reddition. Mon air contrit n’avait plus rien de feint.
— Ton bon cœur est louable, mon garçon. Mal orienté mais louable. Un équipage ne peut comprendre que tu offres de l’eau à ce qu’il voit comme une simple marchandise. Tu dois cesser tes visites et donner quelques gages de bonne conduite à mes hommes. Pas d’illusion : je les protégerai malgré toi s’il le faut. La traversée est longue encore et je ne peux me permettre des dissensions sur ce navire. En revanche, que peux-tu me proposer de réaliste qui puisse satisfaire ta bonne âme et soulager ta conscience ?
Nous devisâmes longtemps inconfortablement assis sur ce qui était, après tout, son lit. Un compromis fut trouvé, et je dois avouer que je me demande encore si je n’ai pas fini par avancer, habilement guidé, exactement ce qu’il attendait… Nous ouvririons donc les dalots de la cale une fois par semaine. Les pompes seraient détournées et nous arroserions copieusement d’eau de mer la « cargaison ». Pour la rafraîchir et pour la rincer un tant soit peu de ses immondices.
L’équipage y vit une mesure de salubrité bienvenue, j’y perçus un geste suffisant du commandant envers ces pauvres hères. L’incident fut clos et je me contentai désormais de soigneusement vérifier qu’ils recevaient précisément la portion d’eau qui leur était destinée.

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