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La Bibliothèque de Mireille : "Blood orange", d’Harriet Tyce

mercredi 29 mai 2019

Blood orange : un thriller hautement addictif, un final explosif ! Tout le talent d’Harriet Tyce révélé dans son premier roman.


Je sais que c’est mal. Mais je ne peux pas m’en empêcher.

Alison Wood est avocate pénaliste. À mesure que sa carrière décolle, sa vie familiale se dégrade : elle passe ses journées à plaider et ses soirées dans les bars pour décompresser. Patrick, un collègue avec qui elle entretient une liaison toxique, souffle le chaud et le froid et l’humilie tout autant qu’il se sert d’elle. Pourtant, Alison n’arrive pas à décrocher. Quand Patrick lui confie sa première affaire de meurtre, elle se plonge dans l’histoire de sa cliente, Madeleine, qui a poignardé son conjoint d’une quinzaine de coups de couteau. Au fil de leurs entretiens, Madeleine se livre : son mari diluait la pilule contraceptive dans son thé, examinait toutes ses dépenses, prenait toutes les décisions… Petit à petit, leurs deux vies se font écho. Qui contrôle qui ? Et si, avant de défendre les autres, Alison commençait par se défendre elle-même ?
Harriet Tyce a été avocate pénaliste à Londres pendant dix ans avant de se consacrer à l’écriture. Blood Orange, son premier thriller au style ultra-efficace, est à lire absolument !

Mireille SANCHEZ

"Blood orange", d’Harriet Tyce. Éditions Robert Laffont. 400 p. 21 €.

Extrait :

D’abord, tu allumes une cigarette. La fumée s’enroule et se déroule en volutes qui s’élèvent vers le plafond. Dès la première taffe, elle te prend la gorge, avant de s’infiltrer dans tes poumons et de doucement pénétrer dans ton sang. Les choses sérieuses peuvent commencer.
Agenouillé sur le canapé, tu noues la corde à la bibliothèque située derrière toi. Le filet de fumée remonte, t’effleure le visage, te pique les yeux.
Tu poses ta clope dans le cendrier.
Ensuite, tu entoures la corde d’un foulard en soie, pour atténuer la rugosité, et tu tires dessus, une fois, deux fois, pour vérifier que ça tienne bien. Tu as déjà effectué ce rituel auparavant. Tu as tout vérifié. Tu as tout mesuré, calibré à la perfection. Pas question d’aller trop loin. Une petite mort, rien de plus.
Et la touche finale, l’orange que tu as disposée sur une assiette. Tu prends le couteau bien aiguisé, avec un manche en bois et une lame d’acier moucheté, et tu l’enfonces dans le fruit. Un demi, un quart, un huitième. La pelure de l’orange, la peau blanche, la chair saignante, rouge ; une vraie palette de coucher de soleil.
Ce sont là tous les ingrédients dont tu as besoin. Le picotement de la fumée dans l’air. L’enveloppe de soie autour de la corde râpeuse. Les silhouettes qui dansent devant tes yeux. Le bourdonnement du sang dans tes oreilles quand tu te rapproches de ce que tu désires, de plus en plus près, l’agrume sucré sur ta langue qui te ramène en arrière, avant le point de non-retour.
Tu sais que tu es en sécurité ici, que personne ne viendra te déranger. Rien que toi et le sommet éclatant que tu es sur le point d’atteindre.
Plus que quelques battements de cœur.

Sous la grisaille du ciel d’octobre, j’attends le bus, mon sac à roulettes calé contre mes pieds. Mais en réalité je m’estime plutôt chanceuse : le procès est terminé, expédié à la mi-temps pour manque de preuves. Outre le plaisir d’avoir le dessus sur l’accusation, mon client est aux anges et, cerise sur le gâteau, on est vendredi. Le week-end, la maison.
J’ai pris mes bonnes résolutions pour ce soir : un verre avec les collègues, deux au maximum, et je m’en vais. Le bus s’arrête et je retraverse la Tamise.
Dès mon arrivée au cabinet, je me rends tout droit en salle des clercs et, dans le brouhaha des téléphones qui sonnent et des ronflements des photocopieurs, j’attends que Mark remarque ma présence. Il finit par lever le nez.
— Bonsoir, miss. Le conseil juridique1 a appelé... il est plutôt content de ton boulot dans cette affaire de cambriolage.
— Merci, Mark, dis-je. Les pièces à conviction étaient pourries. Enfin, je suis contente que ce soit fini.
— Surtout avec un si bon résultat pour nous. T’as rien pour lundi, mais il y a ça qui est arrivé pour toi.
D’un geste, il désigne une petite liasse de papiers sur son bureau, attachée avec un bandeau rose.
— Super, merci. C’est quoi ?
— Un meurtre. Et c’est toi qui es en charge du dossier, confie-t-il en me tendant les papiers avec un clin d’œil. Bien joué, miss.
Il sort de la salle avant que j’aie pu répondre quoi que ce soit. Je reste plantée là, documents en main. Des clercs et des stagiaires passent devant moi, la bousculade habituelle d’un vendredi soir.
Mon premier meurtre ! Ce que je vise depuis le début de ma carrière.
— Alison ! Alison !
Je dois faire un effort pour me concentrer sur les voix qui m’appellent.
— Tu viens boire un verre ? On part, là ! (Sankar et Robert, tous deux avocats, la trentaine, avec une ribambelle de stagiaires en remorque.) On retrouve Patrick au Dock.
Ces derniers mots finissent par faire mouche.
— Patrick ? Quel Patrick ? Bryars ?
— Non, Saunders. Eddie vient de conclure un dossier en tandem avec lui, tu sais, l’affaire de détournement de fonds. On va fêter ça.
— D’accord. Je vais juste ranger ces documents et je vous rejoins là-bas.

Notre groupe remplit la moitié du sous-sol du bar, un local miteux en majorité fréquenté par des avocats pénalistes et leurs assistants juridiques. Quand je descends les marches, Robert me fait un signe avec son verre et je vais m’asseoir à côté de lui.
— Du vin ? propose-t-il.
— Absolument. Juste un verre, par contre. Je veux rentrer tôt chez moi.
Personne ne fait de commentaires. Patrick ne m’a même pas dit bonsoir. Il est assis de l’autre côté de la table, en grande conversation avec l’une des stagiaires – Alexia. Il tient un verre de vin rouge. Distingué, séduisant. Je m’oblige à détourner le regard.
— Tu es super belle aujourd’hui, Alison. Tu sors de chez le coiffeur ? (Sankar est guilleret.) Vous ne trouvez pas qu’elle est ravissante, hein, Robert, Patrick ? Patrick ?
Patrick ne lève même pas les yeux. Robert, quant à lui, interrompt sa conversation avec l’un des assistants juridiques, se tourne vers moi, acquiesce et lève sa chope à mon intention.
— Au fait, bravo pour l’affaire de meurtre, fait-il remarquer. Et c’est toi qui gères le dossier, en plus ! Tu vas passer avocate de la Couronne en un rien de temps. Je te l’avais dit que tu irais loin, non ? Après ta brillante prestation devant l’Appeal Court l’an dernier ?
— Ne nous emballons pas, je réponds. Mais merci. T’as l’air de bonne humeur, dis donc.
Ma voix est enjouée. Je me moque complètement de savoir si Patrick a remarqué mon arrivée ou non.
— Je pars une semaine dans le Suffolk, reprend Robert, tout sourire. Toi aussi tu devrais essayer de prendre des vacances un de ces jours.
Je souris et fais oui de la tête. Bien sûr que je devrais. Une semaine sur la côte, par exemple. Sur le moment, je m’imagine bondissant dans les vagues comme sur ces joyeux portraits de famille qu’on trouve placardés dans certaines maisons de vacances. Après j’irais manger une assiette de fish and chips sur la plage, emmitouflée dans mon manteau pour me protéger du vent froid d’octobre, avant d’allumer un feu dans le poêle à bois de ma maison de location parfaitement aménagée. Et puis je me rappelle tous les dossiers qui m’attendent, entassés sur mon bureau. Le fantasme s’évanouit. Ce n’est vraiment pas le moment de prendre des congés.
Robert remplit à nouveau mon verre de vin. Je le bois presque d’une traite. Le flot de la conversation s’écoule tout autour de moi, les mauvaises blagues et les rires s’enchaînent, Robert qui parle fort à Sankar, à Patrick, avant de revenir vers moi. Encore du vin. Encore un verre. D’autres avocats nous rejoignent, tendent un paquet de cigarettes autour de la table. Nous sortons fumer une clope, puis une autre, non, non, je vais en acheter, je te pique tout le temps les tiennes, ensuite chercher de la monnaie, monter l’escalier en titubant pour m’acheter un paquet au bar, ah... pas de Marlboro Light, uniquement des Camel, mais pour ce soir rien à foutre, oui allez, on reprend un peu de vin, encore un verre, puis un autre, et ensuite quelques shots d’un liquide épais et noir. La pièce, les conversations, les plaisanteries qui tourbillonnent de plus en plus vite autour de moi.
— Je croyais que tu comptais rentrer tôt. (Là, je me concentre. Patrick, juste en face de moi. Il a un faux air de Clive Owen, avec des cheveux argentés, sous certains angles. Je cherche ces angles-là, en penchant la tête d’un côté, de l’autre.) Eh ben, tu es bien pintée, toi.
Je tends la main pour prendre la sienne, mais il s’écarte aussitôt, en regardant brièvement autour de lui. Je me redresse contre le dossier de ma chaise, je dégage les cheveux de mon visage.
Tous les autres sont partis. Comment ne m’en suis-je pas aperçue ?
— Où est-ce qu’ils sont tous ?
— Au club. Le Swish, je crois. Ça te dit ?
— Je croyais que tu ne causais qu’à Alexia.
— Alors tu m’as quand même remarqué, quand tu es arrivée. Je me suis posé la question...
— C’est toi qui m’as ignorée. Tu n’as même pas levé les yeux pour me saluer.
J’essaie de masquer mon indignation, en vain.
— Hé, pas la peine de paniquer. Je donnais juste quelques conseils à Alexia pour sa carrière.
— Des conseils, mon cul.
Trop tard, toute ma jalousie se déverse. Pourquoi me fait-il toujours cet effet-là ?

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