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La Bibliothèque de Mireille : "Isaac" de Léa Veinstein

mardi 7 mai 2019

Mon arrière-grand-père était rabbin. Dans son livre Isaac, Léa Veinstein raconte sa quête de racines et d’identité…


Autrefois, lorsqu’on lui demandait si elle était juive, Léa Veinstein répondait : « Mon arrière-grand-père était rabbin ! » De ce dernier pourtant, elle ne savait rien, pas même le prénom : Isaac. La mémoire familiale avait préféré l’effacer… Pourquoi ? C’est ce que Léa décide un jour d’élucider, alors que tout dans sa vie la ramène vers un judaïsme qu’elle avait longtemps tenu à distance : ses études de philosophie, sa rencontre avec Solal, la naissance de son fils…
Isaac chantait à l’époque où il n’était encore que ministre officiant à la synagogue de Neuilly. Tous ceux qui l’ont connu se rappellent sa voix magnifique. Mais lorsque Paris fut occupé, et le rabbin de Neuilly contraint de fuir, Isaac prit sa relève. Le régime de Vichy lui octroya une carte de légitimation - découverte bouleversante pour Léa : ce papier signifiait-il qu’Isaac avait collaboré, ou choisissant de rester, ne s’était-il engagé à protéger sa communauté ?
Dans ce récit très personnel, Léa Veinstein ébauche des réponses comme on se fraye un chemin, tantôt indignée, inquiète, ou apaisée. Grâce aux témoins d’hier et d’aujourd’hui, grâce aux documents qu’elle retrouve au cours de son enquête, elle parvient à nous offrir un texte tendre et sans complaisance : hommage à l’aïeul effacé, hommage à la famille… Et tentative de comprendre, à une époque où l’antisémitisme ressurgit de façon terrifiante, ce que signifie « être juif » : une identité bien sûr, une transmission - une liberté, surtout.

L’enquête de Léa Veinstein est une quête dans le silence de non-dits au cœur de son histoire, en marge la recherche de son identité propre et de sa foi.

Mireille SANCHEZ

"Isaac", de Léa Veinstein. Éditions Grasset. 144 p. 15 €.

Extrait :
J’ai toujours entendu dire que j’avais un arrière-grand-père rabbin. Ça me paraissait insensé, et très loin de moi. Je ne connaissais même pas son nom. Je n’avais jamais pensé à poser la question. Mais lorsqu’on me demandait si j’étais juive, je crois que c’est ce que je répondais – « mon arrière-grand-père était rabbin ! » – en prenant soin d’ajouter que mes parents étaient « athées », et qu’il n’y avait jamais eu aucune forme de religion chez nous.
Sans même que je m’en aperçoive, la vie m’a peu à peu ramenée vers le judaïsme. C’est par la philosophie, que j’ai choisi d’étudier, que tout a commencé. J’ai découvert Emmanuel Levinas lors d’un cours de khâgne. Le professeur de philosophie nous préparait à l’oral du concours d’entrée à l’École normale. On pouvait tirer des sujets aussi classiques que farfelus, l’essentiel étant de comprendre que les sujets pièges ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Ce jour-là, il nous a annoncé un « sujet surprenant, mais très beau » : le visage. Comment dire quoi que ce soit de philosophique au sujet du visage, pendant vingt minutes ? Il nous a mis au défi. Et nous a distribué des extraits de Totalité et Infini.
L’apparition du visage de l’autre est une « épiphanie » qui nous oblige, nous rend immédiatement responsable de sa misère, et de son existence. Lorsque le visage de l’autre m’apparaît, commence l’éthique.
Cette idée m’a saisie : j’ai eu envie d’en lire un peu plus. Quand il m’a fallu choisir un sujet de mémoire, j’ai choisi Levinas. Sans trop réfléchir.

L’année suivante, j’entamais un autre mémoire, de plus grande envergure. J’en avais assez de Levinas – son écriture avait fini par m’agacer un peu. J’avais entre-temps découvert Walter Benjamin. Un professeur avait attiré mon attention sur un texte publié en 1921, intitulé Critique de la violence. « Il faudrait en faire un commentaire précis, ce texte est très mystérieux. » À ce moment-là, je ne lisais plus que de la philosophie politique, et la question qui me semblait la plus urgente et la plus difficile à penser était celle de la violence à l’intérieur des processus de contestation. Dans ce texte, Benjamin abordait la question de la violence au sein de la grève générale : c’était pour moi – le mystère aussi m’avait attirée, sans doute. À la dimension politique de la violence, Benjamin articule une dimension « théologique » (puisée dans le judaïsme) : la violence divine est en dernière instance la seule qui soit immédiate et pure. Je trouvais ça un peu flou, mais je m’y suis plongée.
Je me souviens qu’un jour, quelqu’un m’a lancé : « Levinas en master 1, Benjamin en master 2, tu risques de faire une thèse sur la philosophie juive et de devenir juive orthodoxe, à ce rythme-là ! » Je n’ai pas compris.
Au moment où j’écris ce texte, je viens d’achever une thèse. Sur Kafka. Qu’en penserait celui qui m’avait prédit un avenir orthodoxe ?

Quand j’évoquais avec mes amis ma proximité croissante avec le judaïsme, je me souviens de leurs regards interloqués, qui semblaient dire : « C’est évident, y a bien que toi qui ne t’en rendais pas compte »…
Tout se passait comme si une distorsion, une extériorité, s’étaient introduites entre cette histoire familiale et moi. Elle était comme un vêtement trop ample, elle ne m’allait pas. Parfois, votre propre histoire vous est étrangère. Puis le vent vous y porte – ou quelque force obscure qui vous y aimante.

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