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La Bibliothèque de Mireille : "J’ai couru vers le Nil" d’Alaa El Aswany

mardi 21 août 2018

Sans doute le roman de la rentrée ! Alaa El Aswany signe un livre considérable, reflétant son acuité intellectuelle de sa plume puissante et fine.

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Alaa El Aswany lors de son passage à Marseille pour la sortie de l’édition française de son livre "Extrémisme religieux et dictature, les deux faces d’un malheur historique" (Photo Philippe Maillé)

Une année : 2011, une ville : Le Caire, et une galerie de personnages : des représentants du pouvoir sous ses aspects sécuritaire, financier, religieux, médiatique et des révolutionnaires. Un réseau complexe de liens les unit, officiellement ou clandestinement, amoureusement ou politiquement. En arrière-plan, les indécis, qui se laissent porter par les événements et finalement se soumettent à l’ordre établi. Le général Alouani, chef de la sécurité d’État, très attaché et très fidèle à son épouse obèse, mène sa vie selon une routine bien réglée, faite notamment de films pornos et de séances de torture. Ashraf Wissa, grand bourgeois Copte, succombe aux charmes d’Akram, sa domestique musulmane, dont il tombe éperdument amoureux. Nourhane, présentatrice à la télévision, rigoureusement pieuse, résolument opportuniste et fidèlement liée aux services de sécurité, réserve son expertise érotique (strictement conforme aux préceptes coraniques) à plusieurs époux successifs qui sont autant de marchepieds. Au fil du roman ce sont successivement Hisham Shaalane, directeur d’une cimenterie, puis le richissime Mohamed Chinanoui qui ont (licitement) accès à son corps. Le jeune Mazen, ingénieur engagé au péril de sa vie dans la lutte contre le régime, se consume pour Asma, professeur d’anglais. Dania, la fille du général Alouani, a rencontré son amoureux, Khaled Madani, fils d’un simple chauffeur de taxi, sur les bancs de l’université de médecine. Chacun incarne une facette de cette révolution qui marque un point de rupture, dans leur destinée et dans celle du pays. Espoir, désir, mobilisation, hypocrisie, violence, trahison, désillusions, répression, El Aswany assemble ici les pièces de l’histoire égyptienne récente, frappée au coin de la dictature, et convoque le souffle d’une révolution qui est aussi la sienne. Avec "J’ai couru vers le Nil", Alaa El Aswany signe un nouveau roman de sa plume aiguisée, critique voire acerbe et toujours d’une finesse subtile. L’auteur de "L’immeuble Yacoubian" ou de "Extrémisme religieux et dictature", entre autres, porte encore une fois sur son pays et son histoire factuelle, un regard sans aucune complaisance, emportant son lecteur dans un récit puissant, cru et puis romanesque aussi. Notons que "J’ai couru vers le Nil" est admirablement traduit par Gilles Gauthier, ancien diplomate français et fin connaisseur du monde Arabe.
Mireille SANCHEZ

Extrait : Le général Ahmed Alouani n’a pas besoin de réveil. Dès l’appel du muezzin, les yeux ouverts, allongé dans son lit, il murmure les paroles de l’appel à la prière puis se lève pour aller à la salle de bains faire rapidement ses ablutions et peigner avec soin ses cheveux teints en noir (en dehors de deux fines bandes parallèles de cheveux blancs laissées sur les côtés). Ensuite, il enfile une élégante tenue de sport et se dirige vers la mosquée voisine. Le chef de sa garde lui a souvent recommandé de faire construire une mosquée à l’intérieur de la villa pour assurer plus facilement sa sécurité, mais le général a toujours refusé. Il aime prier au milieu des gens comme n’importe qui. Il traverse la rue à pied. Les quatre gardes du corps qui l’entourent, arme au poing, se séparent à la porte de la mosquée : deux restent à l’extérieur tandis que les deux autres se tiennent debout à ses côtés pour le protéger pendant qu’il prie. Dans de tels instants, lumineux et bénis, il quitte totalement notre monde pour rejoindre l’au-delà. Plongé dans un recueillement profond et sincère, il ne voit ni ses gardes du corps ni les autres fidèles. Il ne pense ni à ses fonctions ni à ses enfants, ni à sa femme. Ses chaussures sous le bras, comme tout le monde, il se dirige vers un coin éloigné où il se prosterne deux fois pour saluer la mosquée, puis, suivant la tradition, deux autres fois pour saluer le matin. Ensuite, jusqu’à ce que la prière commence, il invoque le pardon de Dieu. Malgré l’insistance des fidèles, le général Alouani refuse toujours d’assurer la direction de la prière, qu’il tient à accomplir dans la dernière rangée, la tête humblement baissée. Souvent des larmes s’écoulent de ses yeux lorsque l’imam récite les versets du Coran de sa voix douce et mélodieuse. Libéré par la prière, il se sent un homme nouveau. L’âme purifiée, ses préoccupations se dissipent et la quiétude l’envahit. La prière est comme une eau fraîche qu’on lui aurait apportée alors qu’il était assoiffé un jour de canicule. À ses yeux, le monde n’est plus qu’un objet méprisable qui ne vaut pas plus que l’aile d’un moustique. La lutte des hommes pour leurs intérêts et leur poursuite anxieuse de jouissances éphémères le remplit d’étonnement. Un monde de combats acharnés et de compétition ! À quoi servent tous ces mensonges, toute cette jalousie, toutes ces conspirations ? Ne sommes-nous pas tous des passants sur le chemin de la vie ? Ne serons-nous pas tous morts à la fin ? N’allons-nous pas tous nous allonger un jour pour l’éternité dans la terre humide tandis que nos âmes monteront vers leur créateur pour qu’il les juge sur leurs actes ?

"J’ai couru vers le Nil" d’Alaa El Aswany. Roman traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier. Éditions Actes Sud. 432 p. 16,99 €

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