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La Bibliothèque de Mireille : "Kalpa Impérial" d’Angélica Gorodischer, traduit par Mathias de Breyne

Chronique co-signée par Mireille Sanchez et Mathias de Breyne

dimanche 17 septembre 2017

Les "pertinentissimes" éditions La Volte/Mathias Echenay publie un livre d’une très grande valeur : "Kalpa Impérial". Auteure majeure en Argentine, Angélica Gorodischer est quasi-inconnue en France. Une lacune comblée aujourd’hui grâce à Mathias de Breyne, spécialiste des auteurs latino-américains, qui vient de traduire "Kalpa Impérial".


Nous avons demandé à Mathias de Breyne, traducteur mais aussi écrivain et journaliste, de parler de ce livre admirable et qui d’autre, mieux que lui, pourrait le faire…

Kalpa Impérial, un souffle de liberté écrit lors d’une période trouble

J’ai l’honneur - à la suite de l’inédit de Cortazar - d’avoir traduit "Kalpa Impérial", œuvre majestueuse d’Angélica Gorodischer, immensissime Dame de la littérature argentine qui fêtera ses 90 ans en 2018.

"Kalpa Impérial" d’Angélica Gorodischer est un roman empreint de noirceur et de lumière, de bajofondos et de lueur, souvent entremêlés, voire fusionnels. "Kalpa Impérial" - empire infini - c’est une boucle vicieuse et une danse macabre qui se répètent et ne trouvent comme finalité que le début d’une autre boucle sinueuse et d’une autre danse boiteuse. La petite musique de la tragédie humaine se répète sans cesse et sans arrêt. En Argentine, Angélica Gorodischer, née en1928, est une auteure culte aussi importante que Jorge Luis Borges, Julio Cortazar, Adolfo Bioy Casares, Ernesto Sabato. Pourtant, elle n’a jamais été traduite en France en dehors d’une nouvelle dans l’anthologie bilingue consacrée aux auteurs argentins contemporains : Cross a la mandibula - Direct dans la mâchoire, aux Éditions Nuit Myrtide. Combler cette lacune semblait crucial. Cette auteure, si importante dans le monde latino-américain, devait avoir sa place dans les librairies françaises et être connue du lectorat français. Paru, juste après la dernière dictature argentine en 1983 [1], sous forme de onze nouvelles, qui forment un tout, "Kalpa Impérial" est un livre universel qui raconte l’histoire d’un empire qui ne trouve jamais sa place, qui s’éteint et s’éveille à nouveau dans le seul but de s’éteindre puis de sourdre un jour encore pour disparaître à nouveau puis enfin renaître de ses cendres. Universel et visionnaire. Un livre dense qui pourtant se lit d’une traite dès que l’on s’y attelle. Avec un imaginaire incroyable, réaliste et captivant,

Angélica Gorodischer conte l’histoire du monde sans le nommer ; relate des bribes de la vie de personnages hauts en couleur et ressort les archives de l’horreur humaine pour essayer, en vain, de comprendre et de retisser des liens qui n’ont jamais existé. "Kalpa Impérial" c’est la folie, l’ignominie, l’absurdité, les larmes, les armes et la beauté du monde. L’auteure ne cite aucune des dictatures mais on les sent à plein nez ; de plus elle évoque, en son temps, ce qui continue d’avoir lieu aujourd’hui partout dans le monde : crises migratoires, despotisme, famine, politique, pouvoir, liberté... Elle parle d’écologie, de villes végétales qui commencent tout juste à voir le jour. On a le sentiment que le livre a été écrit aujourd’hui.

"Kalpa Impérial", un livre poétique, onirique, un exemple parfait de la littérature argentine, de son écriture, de son style, de sa force, de son tempo, de son originalité, de sa personnalité. Une histoire fantastique, caustique et ubuesque (on pense souvent à Jarry) et, si nos tripes sont souvent malmenées, on rit beaucoup. "Kalpa Impérial", c’est un conte, une fable. Une lecture jouissive.

Mathias de BREYNE


Parce que les œuvres d’Angélica Gorodischer, de son écriture altière, flamboyante, brassant à elles seules de multiples horizons, méritent leur notoriété, les éditions La Volte ont souhaité les faire connaître au lectorat francophone. Kalpa Impérial est un livre universel, de ceux qu’il faut lire, pour le plaisir d’une très grande et belle littérature d’abord, mais aussi parce que sa lecture laisse une empreinte indélébile. Évoquant tous les thèmes d’actualité, mondialiste et visionnaire, et même s’il n’en est rien, nous avons le sentiment que ce livre est notre contemporain. Kalpa Impérial, "Empire Infini", c’est un vertige, une valse macabre qui tourne et tourne et ne trouve de fin que dans le début d’une nouvelle danse.

L’auteur connaîtra les multiples dictatures qui rongeront son pays tout au long du 20e siècle. En 1991, elle reçut à la fois la Bourse Fullbright de l’Université de Greeley (Colorado), le prix Gilgamesh de Fantasy pour Kalpa Imperial, et le prix Gilgamesh de la nouvelle pour Así es el sur et Retrato de la Emperatriz. En 1996, le Prix Dignité de l’Assemblée Permanente pour les Droits de l’Homme lui fut attribué pour son action en faveur des droits des femmes. Puis, en 2011, le World Fantasy Award lui fut décerné pour l’ensemble de son œuvre. À bien des égards, elle est une Doris Lessing argentine, encore vivante, une grande dame de la littérature qui ne s’embarrasse pas des querelles de genres littéraires.

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Le narrateur dit : A présent que soufflent les vents cléments, à présents que sont révolus les jours d’incertitude et les nuits de terreur, à présent qu’il n’y a plus de délations, de persécutions ou d’exécutions secrètes, à présent que le caprice et la folie ont disparu du cœur de l’Empire, à présent que ni nous ni nos enfants ne sommes assujettis à l’aveuglement du pourvoir ; à présent qu’un homme juste se tient sur le trône d’or et que les gens sortent tranquillement de leurs maisons pour voir s’il fait beau et vaquent à leurs occupations et planifient leurs vacances et les enfants vont à l’école et les acteurs jouent leur rôle du fond du cœur et les filles tombent amoureuses et les vieux meurent dans leur lit et les poètes chantent et les joailliers pèsent l’or derrière leurs petites vitrines et les jardiniers arrosent les parcs et les jeunes discutent et les aubergistes mettent de l’eau dans le vin et les maîtres enseignent ce qu’ils savent et nous autres les conteurs de contes contons de vieilles histoires et les archivistes archivent et les pêcheurs pêchent et tout un chacun peut décider selon ses vices et ses vertus ce qu’il doit faire de sa vie, maintenant n’importe qui peut entrer dans le palais de l’Empereur, par nécessité ou par curiosité ; n’importe qui peut visiter cette grande maison qui des années durant a été voilée, interdite, défendue par les armes, fermée et obscure comme le furent les âmes des Empereurs Guerriers de la dynastie des Ellydróvides. A présent n’importe qui peut marcher dans les larges couloirs tapissés, s’asseoir dans les patios pour écouter l’eau des fontaines, s’approcher des cuisines et se voir donner un beignet des mains d’un gros commis souriant, couper une fleur dans les jardins, se regarder dans les miroirs des galeries, voir passer les femmes de chambre qui portent des corbeilles de linge propre, toucher d’un doigt irrévérencieux la jambe d’uns statue de marbre, saluer les précepteurs du prince héritier, rire avec les princesses qui jouent au ballon dans le pré ; et peut aussi s’arrêter devant la porte de la salle du trône et simplement attendre son tour, pour s’approcher de l’Empereur et lui dire, par exemple :
- Sire, j’aime beaucoup le théâtre, mais dans mon village il n’y a pas de théâtre. Ne crois-tu pas que tu pourrais donner l’ordre d’en construire un ?
Ekkemantes I sourira probablement car lui aussi aime beaucoup le théâtre et il se mettra à parler avec enthousiasme de la dernière tragédie en vers d’Orab’Maagg dont la première fut donnée dans la capitale quand soudain l’un de ses conseillers lui fera remarquer avec une petite toux discrète qu’il ne peut pas passer une heure à bavarder avec chacun de ses sujets car sinon il n’aura plus le temps de gouverner. Et probablement le brave Empereur, qui ne semble fait que pour le sourire et le geste débonnaire mais qui sut prendre les armes et les manier comme l’ange de la guerre aux ailes noires lorsque dans l’Empire il fut question d’annihiler la cupidité et la cruauté d’une caste maudite, répondra au conseiller que bavarder une heure avec chacun de ses sujets est une manière de gouverner, et pas des pires, mais que monsieur le conseiller a raison et afin de ne pas perdre plus de ce temps précieux, que monsieur le conseiller rédige un décret que l’Empereur signera, dans lequel sera donné l’ordre de construire un théâtre dans le village de Sariaband. Il est également possible que le conseiller ouvre grand ses yeux et dise :
- Sire, la construction d’un théâtre, même le théâtre d’un village si petit, est une entreprise onéreuse.
- Oh, bon, bon – dira peut-être l’Empereur -, nous n’allons pas pinailler pour si peu. En plus un théâtre n’est jamais cher car il se trouve qu’en ce lieu on apprend aux gens à penser et à se comprendre, il doit bien y avoir un bijou dans ce palais, un trésor dans le sous-sol, qui peut couvrir les frais. Et si ce n’est pas le cas, demandons à tous les acteurs de l’Empire de travailler rien qu’un jour, une seule soirée, pour une seule représentation et destinons les recettes à l construction du théâtre de Sariaband dans lequel certains d’entre eux joueront un jour et lequel sera acclamé un jour un de leurs fils ou une de leurs filles, ou un disciple auquel en ce moment même ils essaient d’enseigner cent onze manières d’exprimer la douleur sur scène. Et quand les acteurs nous diront oui, nous bâtirons un théâtre en marbre rose, celui qu’on extrait de la carrière de la province de Sariabb, et nous demanderons aux sculpteurs de l’Académie Impériale de tailler les statues de la comédie et de la tragédie pour orner l’entrée.
Et le passionné de théâtre s’en ira content en sifflant, les mains dans les poches et d’un pas léger, et peut-être qu’avant d’arriver à la porte du grand salon du trône, il entendra l’Empereur lui promettre en criant qu’il se rendra lui-même en personne à l’inauguration du théâtre, et monsieur le conseiller fera claquer sa langue désapprouvant cette transgression du protocole.
Bien, bien, je me suis laissé vaincre par les mots, chose qu’un conteur de contes doit soigneusement éviter, mais j’ai connu la peur et parfois je dois m’assurer qu’il n’y a plus de raison de la ressentir, et le seul moyen à ma portée c’est précisément le son de mes propres mots. Voilà ce à quoi je voulais en venir lorsque j’ai commencé ma narration : dans ce palais que nous avons tous le droit de parcourir à présent comme si c’était notre maison, ce qui est le cas, dans ce palais, dans l’aile sud, dans un salon qui donne sur un bellissime jardin hexagonal, il y a un monticule informe de vieilles pierres, poussiéreuses et tachées. Dans d’autres pièces il y a des tapis et des meubles et des miroirs et des tableaux, il y a des instruments de musique, il y a des collections d’armes, il y a des ustensiles, il y a des coussins et de la porcelaine, il y a des fleurs, il y a des livres, il y a des plantes dans des vases et des pots. Ici il n’y a rien : c’est un salon vide et nu, et les dalles de marbres ne couvent même pas tout le sol mais au contraire laissent au centre une parcelle de terre tassée sur laquelle se dresse le monticule de pierres. Il ne s’agit nullement de quoi que ce soit de secret ou d’interdit, mais vous êtes nombreux, cherchant la sortie ou un lieu calme dans lequel vous assoir pour vous reposer et manger le sandwich que vous transportez dans votre sac, à avoir ouvert la porte de ce salon et vous être demandé ce que signifiaient ces pierres grises amoncelées dans un palais si bien entretenu, si propre et si joyeux. Bien, bien, mes amis, je vais vous le dire car c’est bien pour ça que nous sommes ici-bas nous autres conteurs de contes : non pas pour des frivolités, bien qu’il nous arrive de paraître frivoles, mais pour répondre à ces questions que nous nous posons tous, et non pas à la manière de celui qui conte mais à la manière de celui qui écoute.
Longue est l’histoire de l’Empire, très longue…

"Kalpa Impérial" d’Angélica Gorodischer. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne. Éditions La Volte. 256 pages, 20 €.


[1Comme de nombreux livres argentins, il n’aurait pu paraître en cette période de dictature.

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