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La Bibliothèque de Mireille : "L’étranger dans la maison" de Shari Lapena

mardi 12 mars 2019

Après l’immense succès du Couple d’à côté, la nouvelle reine du thriller domestique revient avec un roman toujours aussi addictif, qui raconte les faux-semblants de la vie conjugale ou comment, à force de grands secrets ou de petites trahisons, un geste malheureux peut faire voler en éclats un bonheur de façade.


Comment te sens-tu ? Elle voudrait répondre « terrifiée ». À la place, elle dit, avec un faible sourire : heureuse d’être à la maison.
Mariés depuis deux ans, Karen et Tom ont tout pour être heureux : un train de vie confortable, un pavillon coquet, des projets d’avenir. Un soir, quand Tom rentre à la maison, Karen s’est volatilisée. Alors qu’il commence à paniquer, Tom reçoit une visite de la police : son épouse a été victime d’un grave accident de voiture, dans un quartier malfamé où elle ne met d’ordinaire jamais les pieds. À son réveil à l’hôpital, la jeune femme a tout oublié des circonstances du drame. Les médecins parlent d’amnésie temporaire. En convalescence chez elle, Karen est décidée à reprendre le cours de sa vie. Sauf que quelque chose cloche. Elle sait que, depuis quelques mois, quelqu’un s’introduit en leur absence dans la maison…
Tout le talent de Shari Lapena est sa virtuosité à enchaîner mensonges et confessions, soupçons et révélations, tenant son lecteur en haleine jusqu’au final déconcertant dans ce "thriller domestique".

Mireille SANCHEZ

"L’étranger dans la maison", de Shari Lapena. Éditions Presses de la Cité. 301 p. 19,90 €.

Extrait :
Par cette chaude soirée d’août, Tom Krupp gare sa voiture – une Lexus en leasing – devant sa belle et grande maison à double garage, avec sa pelouse généreuse et ses arbres vénérables. À droite de l’allée d’accès, un chemin dallé rejoint le perron, dont les marches mènent à une porte en chêne massif, au centre de la façade. À droite de cette porte, une large fenêtre panoramique éclaire le salon.
La maison est située dans une impasse en courbe. Les demeures des alentours sont toutes plus belles les unes que les autres : les habitants sont des gens qui ont réussi. Tout le monde ici se sent un peu supérieur.
Principalement peuplé de jeunes actifs, ce quartier résidentiel du nord de l’État de New York paraît aveugle et sourd aux problèmes de la grande ville, et à ceux du monde en général, comme si le rêve américain se perpétuait ici, lisse, imperturbable.
Pourtant, ce cadre enchanteur ne reflète pas l’état d’esprit de Tom. Il éteint ses phares, coupe le moteur et reste un instant assis dans le noir, mal à l’aise, plein de mépris pour lui-même.
Soudain, il sursaute : la voiture de sa femme n’est pas garée à sa place habituelle, devant la maison. Il consulte sa montre : 21 h 20. Il se demande s’il a oublié quelque chose. Avait-elle l’intention de sortir ? Il ne s’en souvient pas, mais il est tellement débordé ces derniers temps… Peut-être qu’elle a fait un saut à la supérette et qu’elle va rentrer d’une minute à l’autre. Les lumières, qu’elle a laissées allumées, nimbent la maison d’une atmosphère douce. Accueillante.
Il descend de sa voiture en ravalant sa déception, lui qui se faisait une joie de voir sa femme. La nuit embaume l’herbe fraîchement tondue. Il reste sur place un instant, la main posée sur le toit de la voiture, à regarder de l’autre côté de la rue. Puis il prend sa mallette et sa veste sur le siège passager et claque la portière d’un geste las. Il remonte l’allée, gravit le perron, ouvre la porte. Quelque chose ne va pas. Il retient son souffle.
Tom reste parfaitement immobile sur le seuil, les doigts encore agrippés à la poignée de la porte. Il met quelques secondes à comprendre son malaise. La porte n’était pas verrouillée. En soi, cela n’a rien d’insolite : presque tous les soirs, en rentrant, il ouvre sans sa clé, car presque tous les soirs Karen est là, à l’attendre. Sauf que, cette fois-ci, elle est sortie en voiture et a oublié de fermer. Pourtant Karen est obsessionnelle sur le sujet. Il souffle lentement. Peut-être qu’elle était pressée et qu’elle a oublié.
Il embrasse rapidement le salon du regard, un rectangle de sérénité dans les tons gris pâle et blanc. Le silence règne ; la maison est déserte, c’est évident. Karen a laissé les lumières allumées, c’est donc qu’elle n’est sortie qu’un instant. Elle a dû aller acheter du lait. Elle lui a sûrement laissé un mot. Il jette ses clés sur la petite table de l’entrée et se dirige vers la cuisine, au fond. Il meurt de faim. A-t-elle mangé sans l’attendre ?
La réponse est non : Karen a commencé à préparer le dîner. Une salade est presque terminée ; elle s’est arrêtée alors qu’elle tranchait une tomate. Il observe la planche en bois, la tomate et le couteau pointu à côté. Il y a des pâtes sur le plan de travail en granit, prêtes à l’usage, et une grande casserole d’eau sur la gazinière en acier brossé. Celle-ci est éteinte et l’eau est froide – il y plonge le doigt pour vérifier. Il cherche un mot sur la porte du frigo : rien n’est écrit sur le tableau blanc. Il se rembrunit. Consulte son téléphone pour voir s’il n’aurait pas raté un message. Rien. Il est légèrement contrarié, maintenant. Elle aurait pu le prévenir.
Tom ouvre le réfrigérateur et reste planté là une minute, à regarder son contenu sans le voir, puis il s’empare d’une bière d’importation et décide de lancer la cuisson des pâtes. Il est convaincu qu’elle va rentrer d’une minute à l’autre. Il inspecte la cuisine pour voir quel ingrédient pourrait manquer. Il y a du lait, du pain, de la sauce pour les pâtes, du vin, du parmesan. Même constat aux toilettes : ils ont des réserves de papier hygiénique. Qu’est-ce qui aurait bien pu justifier ce départ en urgence ? En attendant que l’eau bouille, il l’appelle sur son portable : en vain.
Un quart d’heure plus tard, le dîner est prêt. Karen n’est toujours pas là. Il laisse les pâtes dans la passoire, coupe le gaz sous la sauce, et se dirige avec impatience vers le salon, sa faim oubliée. Par la large fenêtre, il regarde la pelouse et la rue. Où peut-elle bien être ? L’angoisse commence à monter en lui. Il compose une nouvelle fois le numéro, entend alors une vibration dans son dos. Tournant la tête, il aperçoit le téléphone de sa femme qui vibre contre le dossier du canapé. Merde, elle l’a oublié. Comment la joindre, maintenant ?
Il se met à chercher des indices. À l’étage, dans leur chambre, le sac à main de Karen trône sur la table de chevet. Il l’ouvre avec des gestes maladroits, traversé par un vague sentiment de culpabilité. C’est mal de fouiller, certes, mais il y a urgence. Il déverse le contenu du sac sur le lit soigneusement fait et en dresse l’inventaire : portefeuille, porte-monnaie, rouge à lèvres, un stylo, des mouchoirs en papier… rien ne manque. Donc, elle n’est pas sortie faire une course. Elle est peut-être allée aider une amie ? Elle aurait reçu un appel pressant ? Tout de même, elle aurait pris son sac. Et n’aurait-elle pas appelé Tom, à l’heure qu’il est ? Il y a toujours moyen d’emprunter un téléphone. Karen n’est pas du genre tête en l’air.
Il s’assoit au bord du lit, saisi d’une panique muette. Son cœur bat trop vite. Ça ne tourne pas rond, cette histoire. Il se demande s’il faut qu’il appelle la police. Il imagine la conversation. Ma femme est sortie et je ne sais pas où elle est. Elle est partie sans son sac ni son téléphone. Elle a oublié de fermer à clé. Elle n’est pas comme ça, d’habitude. On ne le prendrait sûrement pas au sérieux, après une si brève absence. Il n’a constaté aucune trace de lutte. Rien n’a été dérangé.
Subitement, il se lève et se livre à une inspection rapide de la maison entière. Il ne découvre rien d’inquiétant : pas de téléphone fixe décroché, pas de carreau cassé, pas de taches de sang par terre. Pourtant, il a du mal à respirer.

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