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La Bibliothèque de Mireille : "La Cave ou la Corde" de Jean Darrig

dimanche 2 avril 2017

Un roman atypique qui vous transporte à Aix sous la Révolution, en vous faisant partager la vie mouvementée d’artisans courageux. Dans un style d’une grande exigence, Jean Darrig nous plonge dans cette période troublée de l’an 1790, utilisant des expressions de l’époque dont certaines en provençal.


Corentin, facteur de fauteuils, et Anicet, tapissier, ont tous deux été élevés à l’orphelinat des Sœurs d’Avignon et ne se sont jamais quittés. Ils se sont établis à Aix dans le bourg Saint-Sauveur, juste avant la Révolution et leurs deux ateliers ne sont distants que de quelques mètres. Leurs affaires marchent bien et tout pourrait se passer pour le mieux si chacun d’eux n’était tombé éperdument amoureux de la femme de l’autre. Pourtant, ce « chassé-croisé » ne va entamer en rien la solide affection qui unit les quatre amis. Bien vite, les dramatiques évènements qui secouent la Provence en cette année 1790 vont leur faire vivre des moments difficiles, bien malgré eux. Au milieu de la fureur des révolutionnaires et des complots royalistes, ils essayent de surnager dans le courant irréversible qui les entraîne, empêtrés dans les coups de main et les intrigues. Bien difficile à cette époque de ne pas se balancer au bout d’une corde car un rien pouvait faire basculer un destin…

La Cave ou la Corde est un passionnant roman d’aventures sur fond d’évènements historiques. Pour que le lecteur (même non aixois) puisse mieux vivre l’intrigue, l’ouvrage comporte deux plans représentant Aix avec les noms que portaient les rues sous la Révolution. Des repères dans le texte permettent de suivre pas à pas les protagonistes de l’histoire dans la ville. Outre le talent de l’auteur dont l’écriture tient en suspense, il faut saluer le travail de documentation réalisé pour la cohérence et la vraisemblance des faits et des propos.

Mireille SANCHEZ

Extrait : L’église du Saint-Esprit. Onze heures de relevé venaient de sonner au clocher de la grande horloge du Beffroi. L’église du Saint-Esprit était maintenant glaciale. Dès que le soleil disparaissait, l’humidité et le froid recommençaient à sourdre des murs comme un fluide maléfique.Quatre personnes étaient assises devant l’autel de la Vierge sur la droite de la nef. Vu l’heure et l’absence de fidèles dans l’église, elles avaient pris la licence de s’asseoir sur les prie-Dieu comme sur des chaises, leurs genoux commençant à souffrir.
— Nom de Dieu, bougonna l’homme, mais qu’est-ce qu’il fait, cet imbécile ! On va geler sur place !
— Taisez-vous, mon époux, vous blasphémez ! un peu de patience ! Il a dit entre onze heures et minuit.
L’homme, la cinquantaine bien sonnée, le visage en lame de couteau, ressemblait à un oiseau de proie avec son nez aquilin, ses petits yeux rapprochés et son menton en galoche. Tel celui d’un rapace, son regard luisait d’une flamme mauvaise et ses yeux roulaient dans leurs orbites en tous sens, comme ceux d’une bête traquée. Sur ses genoux qui trémulaient sans interruption, ses mains étaient agitées de mouvements brefs et incontrôlés. Il avait peur, c’était certain, et cet état influait sur son humeur, d’ordinaire calme. Sa perruque de travers, son gilet mal boutonné indiquaient assez qu’il s’était préparé dans la plus grande précipitation.
— Calmez-vous, mon époux ! murmura la femme, si quelqu’un vient, il ne faut pas qu’on nous remarque.
— Et qui nous remarquerait ? Que Diable, à cette heure, il n’y a personne dans cette glacière !
Elle, au contraire, grasse et tassée sur son prie-Dieu, donnait l’image d’une bonne grosse mère bien pateline, aussi immobile qu’un santibelli. Pourtant, sa bouche, comme fendue d’un coup de rasoir, et son regard noir dénotaient une nature amère et dure. Elle renfonça sa coiffe pour se garantir du froid et jeta un regard glacé sur son fils, assis à côté d’elle. C’était à se demander si ce grand escogriffe faisait vraiment partie de la famille. Un craquement de boiserie le sortit de sa rêverie et il s’étira comme un chat famélique. Avachi sur son siège, il songeait à Mme de C. qui avait dû l’attendre dans son alcôve, demi-nue. Peut-être s’était-elle rabattue sur son cocher, comme cela lui arrivait souvent, même en sa présence, quand il manquait de ressort et qu’elle en voulait encore. Son teint disait assez que le seul exercice qu’il prît était sous des draps chiffonnés et poisseux de plaisir.
La fille de la famille était plantée sur son siège comme un mannequin de bois, bien droite. Elle dominait tout le monde de la tête. Grande et bien bâtie, elle avait un port de reine, à défaut d’en avoir le charme et la grâce. Sa mère se reprochait toujours de l’avoir conçue avec un métayer de passage, comme si elle n’était pour rien dans sa laideur.
— Baisse-toi, lui glissa sa mère, on te voit trop !
— Ah ! Ma mère ! fit-elle, agacée, laissez-moi tranquille, je vous en prie !

"La Cave ou la Corde", de Jean Darrig. Éditions Provence Polar. 382 pages. 20 €.

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