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La Bibliothèque de Mireille : "La troisième Hemingway" de Paula McLain

jeudi 28 février 2019

Martha Gellhorn, écrivaine et journaliste de guerre, fut la troisième femme d’Hemingway. Elle fut surtout celle qui osa le quitter… Un portrait de femme libre superbement romancé par Paula McLain !


A l’âge de vingt-six ans, j’avais déjà visité presque toute l’Europe, nagé dans trois océans, et rencontré des diplomates et des bolcheviks. L’université ne parvenant pas à m’intéresser, j’avais abandonné mes études et commencé à travailler. J’avais un besoin intense non seulement de bouger, de sentir les choses, mais aussi de faire ce dont j’avais envie, de vivre ma vie, ma vie à moi et pas celle des autres.

Fin 1936. La jeune romancière Martha Gellhorn a vingt-sept ans mais déjà une solide réputation de globe-trotteuse. De neuf ans son aîné, Ernest Hemingway est en passe de devenir le monstre sacré de la littérature américaine. Elle est célibataire mais connaît les hommes, il en est à son deuxième mariage. Entre eux, la complicité est d’abord intellectuelle. Mais la guerre a le pouvoir d’attiser les passions… Du New York bohème à l’Espagne ravagée par le franquisme, les amis deviennent amants. Et les voilà repartis sur les routes, entre l’Amérique, l’Europe et Cuba. Seulement, au gré de leurs allées et venues dans un monde à feu et à sang et d’une rivalité littéraire qui ne cesse de croître, les deux époux ne tarderont pas à goûter aux fruits amers de la vie conjugale…

Avec son talent inégalé pour mêler la fiction à la vraie vie, Paula McLain brosse un nouveau portrait de femme libre, prête à tout pour s’arracher à son sort de simple « épouse de » et devenir l’une des plus exceptionnelles journalistes de guerre de notre siècle.

La troisième Hemingway, est un très beau roman, un récit captivant. A découvrir absolument !

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Finalement, je dis à ma mère que je songeais de nouveau à aller en Europe.
— J’espérais bien que tu changerais d’avis, approuva-t-elle. Considère ce voyage comme une cure de travail. Vas-y, plonge-toi dans ce livre.
Elle aurait aussi bien pu dire : Vas-y et trouve-toi vite, je t’en prie.

Je pris le bateau au mois de juin 1936, m’arrêtant en Angleterre avant de continuer vers la France. Je trouvai les deux pays plus mal en point, plus ternes que lors de mon dernier séjour, pourtant à peine deux ans plus tôt. Le chômage touchait toutes les couches de la société, les tensions sociales étaient exacerbées. Comme des grèves paralysaient Paris, j’allai en Allemagne pour me lancer sérieusement dans mes recherches. C’est ainsi que je me retrouvai devant la Weltkriegsbibliothek à regarder les soldats nazis défiler et faire les matamores en cherchant à terroriser une population déjà tremblante, comme frappée de malédiction.
L’influence de Hitler s’était progressivement étendue sans que, dans mon éloignement, j’en aie vraiment conscience. À présent, je voyais les événements sous un autre jour. Il y avait des conflits, des tensions partout. Un nombre inquiétant de pays européens – la Grèce et le Portugal, la Hongrie et la Lituanie et la Pologne – vivaient sous le joug de juntes militaires ou de dictatures. L’Espagne seule tentait de résister, et son gouvernement démocratique nouvellement élu s’employait à mettre en place des mesures révolutionnaires. Et puis, Franco avait frappé.
Je me souviens de n’avoir pas été étonnée en lisant la nouvelle du coup d’État dans les journaux nazis. Quantité de signes inquiétants s’étaient succédé qui ne présageaient rien de bon. La situation n’en était pas moins choquante. Je retournai à Paris, ne souhaitant que me cacher la tête dans le sable et ne m’occuper que de mon livre, mais autant courir après son ombre. Les grèves se poursuivaient et la moitié des restaurants étaient fermés. Il y eut des affrontements au Parc des Princes, des fascistes étant venus s’en prendre à un rassemblement communiste. La France me semblait très vulnérable. Beaucoup trop proche de la gueule du dragon.
Je rentrai me réfugier en Amérique, où j’arrivai juste après la sortie de The Trouble I’ve Seen. À ma grande surprise, non seulement le livre se vendait bien, mais il recevait d’excellentes et nombreuses critiques. Ne m’étant attendue à rien, je n’en revenais pas. Le Boston Evening Transcript disait de mon écriture qu’elle était audacieuse. Le New York Herald Tribune publia un long article avec ma photo, dans lequel on encensait le livre de la première à la dernière ligne. Lewis Gannett, dans sa chronique littéraire reprise par toutes les publications de son groupe de presse, dit que mon style brûlait d’une « poésie provocante » et prédisait que ce serait l’une de ses lectures préférées de l’année.
Je devais me pincer pour m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un rêve. Après l’échec de mon premier roman, c’était grisant et flatteur d’être considérée comme un auteur à part entière – le rayon de soleil tant attendu perçait enfin les nuages. J’étais heureuse, et justice m’était enfin rendue. Il manquait pourtant quelque chose à mon bonheur. Je lisais et relisais tous ces articles, me demandant pourquoi ces louanges ne me suffisaient pas tout à fait. Je retournais alors aux pages politiques. Le St. Louis Post-Dispatch publiait des reportages sur l’Espagne, ainsi que le Times et le Chicago Tribune. De plus en plus de journaux envoyaient des correspondants de guerre sur place parce que le besoin d’informations quotidiennes se faisait sentir, et que l’Espagne intéressait tout le monde.
— Ça n’est pas possible, vous avez vu ça ? dis-je à Alfred et à ma mère en agitant les pages comme un terrifiant drapeau.
Au bout de soixante-huit jours de siège de l’Alcázar, les rebelles de Franco avaient réussi à reprendre la forteresse du XIVe siècle, et à remporter Tolède, assassinant des centaines d’otages et de soldats républicains. Partout ailleurs en Espagne, les forces nationalistes gagnaient du terrain de jour en jour, fusillant à tour de bras.
— C’est épouvantable, dit maman. Je ne sais pas ce que Roosevelt peut bien penser de tout ça.
— Il pense surtout à sa réélection, rétorqua Alfred. Je te parie qu’il ne va pas envoyer une seule arme là-bas, même pas des pistolets à eau.
J’espère bien que si, intervins-je. Et si c’était comme l’engrenage des Balkans ? C’est ce que tout le monde redoute. La guerre pourrait bientôt se généraliser, et personne ne veut intervenir.
L’angoisse s’accrut pendant l’automne, tandis que le nombre de morts augmentait, ainsi que le rapportaient les grands journaux. Les nationalistes avaient atteint Valence, puis Madrid au début du mois de novembre, attaquant par le nord et le sud-ouest, tandis que des centaines de milliers de réfugiés républicains déferlaient dans la ville par l’est. Les tirs d’artillerie devinrent quotidiens, et l’aviation allemande bombardait la place centrale.

"La troisième Hemingway" de Paula McLain. Éditions Presses de la Cité. 480 p. 21,90 €.

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