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La Bibliothèque de Mireille : "Le cheptel" de Céline Denjean

lundi 23 juillet 2018

Juillet 2015. Le corps d’une jeune femme est retrouvé en Lozère. Au regard des éléments qu’ils détiennent, les enquêteurs de la SR de Nîmes se forgent rapidement un avis : elle a été tué à l’issue d’une chasse à l’homme...

Pour le capitaine Merlot, d’Interpol, les conclusions médico-légales placent cette victime dans une longue série. Les gendarmes nîmois vont alors apprendre à leur grande stupéfaction, qu’Interpol tente depuis vingt-cinq ans de démanteler un réseau de trafic d’êtres humains. Louis Barthes, notaire à la retraite, est à la recherche de sa sœur jumelle dont il ignorait l’existence. Ses démarches vont a peu à peu le faire remonter jusqu’à une poignée d’orphelins juifs dont la fuite vers l’Espagne s’est arrêtée dans les Pyrénées... Jeune adolescent de 13 ans, surdoué, Bruno passe des vacances dans les Pyrénées quand il tombe dans un dangereux torrent et est emporté par les flots. Il parvient miraculeusement à s’extirper des eaux tumultueuses, et cherchant de l’aide, découvre une communauté vivant hors temps et hors réalité dirigée par une grande prêtresse qui se fait appeler Virinaë.

Le Cheptel est un roman complexe, à tiroirs, où se croisent divers personnages aux nombreuses voix qui vont tour à tour apporter une pièce au terrible puzzle. Chacun des acteurs reflète un univers qui lui est propre, souvent exacerbé, borderline, aux confins de ses contradictions, ses aspirations. Chacun semble éloigné de l’autre mais c’est sans compter sur les connexions insidieuses puis évidentes mises en place par l’auteur ; ses personnages au fil des pages se rapprochant, se percutant même au gré de ses (ou de leurs) manipulations, entre perversité et folie. Le lecteur pourrait s’essouffler à lire sans répit ces 650 pages, comme pressé tout à la fois de se délecter presque goulûment de l’histoire et de quitter des personnages trop prenants, une intrigue trop oppressante ? C’est sans compter sur le talent d’écriture de l’auteur qui propose pauses, semant des indices pour le lecteur, le poussant à prendre part activement à l’enquête. C’est à lui d’assembler l’intrigue ! dit Céline Denjean qui semble s’amuser aussi à parsemer son récit de références littéraires ou cinématographiques, allant même à quelque provocation : « Autant lire un bon Denjean, en fait ! ». Le Cheptel est un roman noir, âpre, particulièrement abouti, excellemment construit et remarquablement maîtrisé. Absolument addictif !
Mireille SANCHEZ

Extrait : J’ai 73 ans et je m’appelle Louis Barthes. C’est du moins ainsi que je me suis fait appeler toute ma vie, en témoigne la plaque de mon cabinet notarial du 4, rue de la République à Paris. Louis Barthes, c’est mon identité officielle, le nom et le prénom qui font de moi l’homme que je suis aujourd’hui, le socle de la vie que j’ai construite. Et tandis que, dans cette maison de Nogent-sur-Marne qui a connu mes pleurs, mes rires et mes rêves d’enfant, je revois mes premiers pas dans le grand escalier de bois ciré qui distribue les étages, j’ai le sentiment vertigineux et discordant de ma propre dislocation. Parce que mes yeux fixent avec ahurissement mon acte de décès. Un bout de papier jauni par les années, rédigé d’une plume d’antan par un médecin que j’ai très bien connu, notre médecin de famille, mort il y a désormais dix ans, le docteur Paradoux. Celui-là même qui soigna mes oreillons, diagnostiqua mon appendicite, sutura mon coude après une méchante chute d’un chêne centenaire du bois de Vincennes. Le bon docteur Paradoux dont je découvre aujourd’hui qu’il m’a déclaré mort le 18 juillet 1942 -mort subite du nourrisson- trois jours seulement après ma naissance. Comment ai-je ressuscité ? Telle est l’énigme insoluble et ténébreuse à laquelle je fais subitement face. Le bureau de mon père est en chantier. J’ai voulu mettre de l’ordre comme le font certainement tous les enfants qui viennent de perdre un de leurs parents. Ma mère, Noémie Barthes, née Coulon, est décédée d’une embolie pulmonaire il y a six ans, laissant mon père, Antoine Barthes, seul dans la grande maison de Nogent. Il y a passé les six dernières années assailli par les fantômes incohérents des souvenirs d’une vie, mélangeant au fil des jours le passé et le présent, les prénoms des uns et des autres, la poêle à frire et le fer à repasser. Saleté de maladie d’Alzheimer ! Je n’ai jamais voulu le placer en maison de retraite. Mon père avait de l’argent, moi-même je n’en manquais guère, alors autant préserver le semblant de dignité qui restait à mon ascendance en confinant derrière la façade fraîchement repeinte de la demeure familiale les relents de la maladie et les échos de la démence sénile. En tant qu’unique héritier, il m’est revenu la lourde charge d’organiser la suite : obsèques et succession. Les obsèques sont passées. Pour la succession, pourquoi le taire, il y a belle lurette que ces choses-là sont préparées. Je ne suis pas notaire pour rien ! Restent quelques démarches administratives et paperasseries incontournables… ainsi, bien évidemment, que le rangement et le tri des effets personnels de mon défunt géniteur. Géniteur ? Les paroles insensées de mon père au plus fort de certaines de ses crises, me reviennent aujourd’hui en pleine face : « Tu n’es pas Louis ! Mon fils est mort !  » Et l’aide à domicile de me regarder avec son œil navré et humide : « Ne faites pas attention, monsieur Barthes, Antoine ne sait plus ce qu’il dit.  » Évidemment ! avais-je envie de lui répondre. Mais là, le regard halluciné prisonnier du morceau de papier dans ma main, je dois admettre qu’un doute s’insinue en moi, un doute qui ne m’avait jamais effleuré auparavant. Et si le vieux fou qui avait volé à mon digne père son visage et son corps avait dit vrai ?
"Le cheptel" de Céline Denjean. Éditions Marabout. 656 pages. 19,90 €

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