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La Bibliothèque de Mireille : "Le dernier violon de Menuhin" de Xavier-marie Bonnot et "La tanche" d’Inge Schilperoord

mardi 10 octobre 2017

Deux romans majeurs pour cette rentrée littéraire, si différents, tout en puissance et subtilité. La musicalité de l’un, la tension palpable de l’autre. L’un d’un auteur confirmé, l’autre un premier roman.

Les orphelins de l’enfance resteront toujours des adultes abandonnés.

Rodolphe Meyer était un violoniste célèbre. Le public l’adulait, les critiques l’encensaient. Mais l’alcool a vaincu l’artiste. Reclus dans une vieille ferme dont il vient d’hériter, Meyer vit ses derniers jours en compagnie du prestigieux Lord Wilton, le dernier violon de Yehudi Menuhin, modèle absolu de Rodolphe. Un matin d’hiver, alors que sa raison vacille, son double surgit de la nature sauvage et interroge l’artiste sur sa part d’ombre. Sur sa vérité. Roman intimiste au cœur des grands espaces, tour à tour hostiles ou bienveillants, Le dernier violon de Menuhin bouleverse par ce qu’il révèle de la solitude des hommes, au sommet de leur art... ou simples mortels.
Extrait : Il avait refermé le pli, l’avait placé dans la poche intérieure de son veston, s’était affalé davantage sur la banquette du taxi et avait desserré le nœud de cravate qui l’étouffait. Il portait rarement la cravate. Uniquement quand les circonstances l’exigeaient. Celle-ci venait de chez un grand couturier, tout en soie, d’un beau rouge avec des motifs dignes de Modigliani. Elle faisait chic, un brun surannée.
En tournant sur le boulevard Saint-Germain, le chauffeur avait annoncé qu’ils allaient y passer un moment. En fin d’après-midi, ce coin de Paris est passablement congestionné. Meyer avait grogné, les yeux tournés vers la rue. La douce lumière d’hiver pâlissait sur les murs charbonneux de l’église Saint-Germain. C’était là qu’il avait été baptisé et que, à l’âge de douze ans, il avait donné son premier concert, la Sonate en si mineur pour violon de Bach. Son père, sa mère, Jean-Étienne, son frère, et quelques copains s’étaient assis au premier rang. Il les avait regardés, un bref instant, en sortant de l’ombre épaisse de la sacristie. Derrière les proches, une nef pleine de drôles de visages, presque lisses. Les applaudissements, les premiers de toute sa vie l’avaient tout d’abord fait tressaillir au point qu’il avait voulu s’enfuir. Mais il était resté droit, injecté d’adrénaline, les larmes au bord des yeux. Puis il s’était essayé à une attitude crâne, bien maladroite, quand l’organisateur du concert avait parlé de lui comme d’un petit prodige. Il avait salué, palpitant, puis il n’avait plus quitté du regard le pianiste qui avait dodeliné du chef d’avant en arrière, à chaque mesure, tandis qu’une vieille au regard morne tournait les pages de la partition. Dès le premier coup d’archet de l’adagio, long et nostalgique, tiré crescendo dans les accords discrets du piano, la chair de Rodolphe avait douloureusement frémie. Les doigts, encore petits, n’avaient pas failli, faisant vibrer chaque note pour la transposter dans chaque recoin mystérieux de l’église et la déposer dans chaque cœur. A la fin, le public avait applaudi à tout rompre. Lui, transporté, n’avait presque rien ressenti, comme vidé d’un poids trop lourd pour son âme enfantine. Il avait accordé un bis ; la Ciaccona de Bach, si périlleuse. Sa légende était née.
Un téléphone trépigna sur le tableau de bord. Le chauffeur répondit dans une langue dont Meyer ignorait tout, même les points et le svirgules.une langue qui se parlait nerveusement en criant dans le combiné et en bougeant les mains à la manière des maquignons. Ce charabia doit venir des culs-de-basse-fosse de l’Europe, se dit Meyer. Des coins où je ne remettrai plus jamais les pieds tellement les villes y sont moches, et déprimants ceux qui les peuplent. Il suivit des yeux quelques passants sans en choisir aucun. Dans ses moments d’oisiveté, il pouvait passer des heures à regarder les gens s’agiter sans logique apparente. En réalité, il els écoutait plus qu’ils ne les observaient. Chacun sa musique chacun son accord ; mineur ou majeur, cela dépendait d’une bouille, d’un double menton, d’une croupe bien balancée. Pas de règles. De la fenêtre du taxi, il ne percevait que des sons étouffés, comme si une main bouchait la gueule du monde.

Le dernier violon de Menuhin, de Xavier-marie Bonnot. Éditions Belfond. 240 pages. 18,00 €


La tanche, d’Inge Schilperoord


Couronné par le Bronze Owl, nommé cinq fois livre de l’année par la presse, finaliste des plus grands prix littéraires, un premier roman qui a semé le trouble aux Pays-Bas en s’attaquant à un sujet tabou : entrer dans la tête d’un homme en lutte contre lui-même et contre ses pulsions pédophiles. Sombre et captivante, une lecture choc et pourtant nécessaire. En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur. Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger. Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80 %. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau. Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette...Extraordinaire premier roman !

Extrait :Maintenant je dois faire attention, se dit Jonathan. Maintenant. Cela commence maintenant. Il posa ses mains tremblantes sur ses genoux et frotta lentement, avec son pouce droit, la phalange de son pouce gauche, dans l’espoir de se calmer. C’était sa dernière matinée de détention. Comme toujours il était seul dans sa cellule. Sa cellule que les autres, gardiens, appelaient sa chambre. Il était assis sur e lit, regardait fixement le mur et attendait. Il ne savait pas quelle heure il était. Tôt, il était tôt en tout cas. Le premier rayon de soleil venait de s’introduire à travers la fente de ses rideaux trop fins. Peut-être cinq heures et demie, six heures. D’ailleurs aujourd’hui peu lui importait. J’ai le temps, se dit-il, à partir de maintenant j’ai tout mon temps. Et : ils viendront quand ils viendront. Quand ce sera le moment, ils viendront, je ne peux rien y changer, ils ne viendront ni plus tôt ni plus tard je verrai bien.
En attendant leur venue, il regarderait la lumière matinale pénétrer sa cellule et tracer lentement imperturbablement, sa propre trajectoire à travers l’espace, sans se soucier de personne. Cela faisait déjà très longtemps qu’il ignorait l’heure exacte. Dès sa première nuit ici, il s’était débrouillé pour extraire les piles de la pendule murale. Il n’en supportait pas le tic-tac. De toute façon la pendule n’affichait rien qui puisse susciter son intérêt. Les activités de la journée n’étaient pas obligatoires et il n’y participait pas. Les promenades circulaires l’enseignement, le sport. Le travail. Ici, quand on n’appréciait ni les cigarettes ni les sucreries ou les vêtements de luxe, on n’avait pas besoin d’argent.
Il préférait observer la position du soleil, l’intensité de la lumière, son reflet sur les nuages filant au-dessus des tours d’observations.il en déduisait le temps qu’il lui faudrait encore attendre, le temps qui devrait encore s’écouler avant que la nuit tombe. Le temps que durerait ce bruit : les vois d’hommes s’élevant le long des murs de la cour, la musique filtrant à travers les cloisons. Les ombres sur le sol de sa cellule, le lit et la petite table. Désormais les choses allaient changer. "Tout va changer", dit-il en un murmure.
Il attendit. Dehors le silence se prolongeait. Au bout d’un certain temps, il se leva, il marcha du lit vers l table, de la table vers la fenêtre, là il s’immobilisa, puis il repartit vers son lit. S’assit, les articulations de ses genoux craquèrent légèrement, et il se relava. Il resta debout, immobile, au milieu de sa cellule avant de retourner vers la table. Il regarda. Son manuel thérapeutique, son cahier, ses crayons, ses stylos y étaient posés. Le marque page que sa mère lui avait envoyé. Il s’assit à la table, le dos droit, et ouvrit le cahier. Une belle page vide, nouvelle. Des deux mains il lissa la page, qu’il plaça précisément au milieu de la table, puis dévissa le capuchon de son stylo et réfléchit. Au bout d’un long moment, il constata qu’il n’avait rien de sensé à écrire. Il se mit à mâchonner doucement l’intérieur de sa joue. Pourquoi ? Pourquoi justement aujourd’hui ?
Il se releva et serra les poings. Se dirigea de la table à la fenêtre, de la fenêtre à la table, et retour. Il s’assit sur la chaise. Il écrivit : "Rien." Ensuite : "jamais". Et après : "Non !" Il referma son cahier d’un coup sec. Le reste viendrait ce sot, il serait alors rentré chez lui, et il ferait l’exercice thérapeutique suivant. Un peu plus tard, il rouvrit tout de même le cahier. Il regarda fixement ce qu’il avait écrit et raya le tout. "Différent", écrivit-il en dessous. Il barra ce mot-là aussi. "Meilleur’.
Il fit un rouleau de son cahier, pris son manuel, rangea ses crayons et stylos un à un dans sa trousse, et glissa l’ensemble dans son sace avec le reste de ses affaires. Il s’assit sur le lit, les mains tremblantes su ses genoux et attendit le moment où le gardien viendrait ouvrir la porte.
Maintenant je dois faire attention, se dit Jonathan. Maintenant. Cela commence maintenant.
Mireille SANCHEZ
La tanche, d’Inge Schilperoord. Traduit par Isabelle Rosselin. Éditions Belfond. 224 pages. 21,00 €

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