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La Bibliothèque de Mireille : "Le pavillon de thé" de Richard Collasse

dimanche 14 janvier 2018

« Ce pays l’a englouti dans le gouffre de son insondable mystère. Il a appris au Japon, sous le masque de l’impassibilité, les passions toujours tragiques. Lui qui n’était pas fait pour la tragédie, il s’y est vautré, peut-être même s’y est-il complu. Mais peut-on vivre un amour fou dans la sérénité ? Il a cru qu’avec le temps, le lent travail de l’oubli finirait par avoir raison du remords. Mais jamais la vie ne se déroule comme on le prévoit.  »


1986. Une nuit d’hiver, à la veille du nouvel an, au cœur d’un vieux quartier perdu de Tokyo, dans le pavillon qu’il a fait construire au fond du jardin de sa maison, un homme pratique en solitaire la cérémonie ancestrale de la Voie du Thé. C’est un Français. Il vit au Japon depuis plus de vingt ans. Jeune diplomate nommé à l’ambassade de France, il a quitté son poste pour un métier plus lucratif, mais qui l’ennuie. Sa vie tourne désormais uniquement autour de la Cérémonie du Thé, qu’il a étudiée avec les plus grands maîtres. Il a aussi entretenu, dans les années soixante, une liaison clandestine avec une Japonaise, descendante d’une lignée prestigieuse de samouraïs, ce qui, dans la tradition nippone, la rend totalement inapprochable. Et quand la jeune femme s’est volatilisée, nul n’a songé à interroger ce Français, ni à sonder ses secrets... jusqu’à présent

« Chacun des gestes de la Voie du thé représente la quintessence d’un acte plutôt que sa réalisation concrète. Ce sont ces effleurements, ces intentions s’arrêtant à la frontière invisible, qui les rendent élégants, aériens, souples et raffinés.  »
Le lecteur invité à une cérémonie du thé toute tendue vers une perfection inatteignable, est peu à peu happé par l’intrigue.
« Il avait tenté d’arrêter là. D’ôter la bouilloire de l’âtre, de la vider de son eau, puis d’en rincer les parois extérieures encore brûlantes au robinet du mizuya, un bref chuintement de vapeur t elle serait sèche. Ensuite, il aurait posé la bouilloire sur son cadre en cèdre après en avoir brossé le cul au moyen de la brosse kamaarai réservée à ce seul usage pour ôter la cendre qui pourrait s’y être collée. Il aurait retiré le trépied de l’âtre d’où il aurait sorti le charbon à l’aide de baguettes e, métal. Pour finir, il aurait éparpillé dans les cendres les escarbilles incandescentes. Enfin, il aurait rangé le bok dans sa boite en bois après l’avoir enveloppé dans un papier de soie et le carré de tissu le protégeant et il l’aurait remisé dans le monoire avec tous les autres ustensiles. Ranger quand la cérémonie du thé est achevée est un autre rituel. Et après, qu’aurait-il fait en attendant l’aube ?  »
Fébrile, soupçonnant un dénouement qui ne peut être que tragique, le lecteur devient spectateur, presque voyeur bien malgré lui, d’un drame infini de la vie. "Le Pavillon de thé", est un roman sensuel et délicat, celui d’un amour et qu’une quête impossible au cœur des rites ancestraux et des paysages du Japon d’aujourd’hui.
« Quand ils se connurent mieux, il lui expliqua ce qu’il avait ressenti à leur première rencontre qui devait irrémédiablement souder leurs destins. Elle baissa la tête, un doux sourire modeste sur ses lèvres, mais ne répondit pas. Il lui fallut du temps pour comprendre que cette aristocrate issue d’une longue lignée de samouraïs célèbres appliquait en toutes circonstances l’implacable ascèse de ses aïeux qui lui commandait de museler ses sentiments. Jusqu’à ce que les digues s’effondrent. »
La rareté de ce roman tient qu’il fait oublier son auteur et tout son travail d’écriture d’orfèvre pour laisser le lecteur au seuil de la vie de Richard et de Maniko, juste troublé par les apartés de Tanaka, policier à la retraite…
« … Tanaka s’était relevé. Il se tourna vers l’autel des ancêtres.
- Au fait, je ne vous ais posé la question : qui honorez-vous ? Auriez-vous des ancêtres ?
- N’en avons-nous pas tous ? lui répondit R. (…) Cela vous importe tant ?
- Le repos de toutes les âmes m’importe, R. San. C’est pour cela que je fais ce travail. Pour le repos de l’âme des victimes, pour celui des familles et surtout pour celui des coupables. (…)
Tanaka s’accroupit sur le coussin devant l’autel des ancêtres, il alluma la bougie avec son briquet, prit eux bâtonnets d’encens qu’il porta à la flamme de la bougie ; quand ils furent incandescents, il les secoua pour éteindre la flammèche puis il les planta dans le récipient de cendres. Il fit sonner trois fois le petit bol de cuivre posé sur un coussinet et tandis que le son cristallin s’évaporait dans l’air froid e la pièce, il joignit les mains et se recueillit.
Il ne regarda pas la petite boite en laque octogonale n la broche d’obi dont les diamants scintillaient à la lueur de la chandelle pourtant bien en vue sur l’étagère de l’autel. Il ne posa pas non plus de question sur la canette de jus de pêche posée de l’autre côté du cendrier. Tanaka se releva.
 »

Un roman admirable, tout en subtilité, maîtrise et délicatesse. Richard Collasse, qui n’en est pas à son coup d’essai, a une fois encore réussi un coup de maître !

Mireille SANCHEZ

"Le pavillon de thé" de Richard Collasse. Éditions Seuil. 288 pages. 19 €.

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