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La Bibliothèque de Mireille : "Le retour de Moby Dick" de François Sarano

dimanche 22 octobre 2017

Le retour de Moby Dick, ou ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes. Récit de ces rencontres avec ces animaux aussi improbables que gigantesques, François Sarano, nous fait partager des moments de bonheurs immenses et rares.


Océanologue, plongeur émérite, c’est à l’Île Maurice que François Sarano (et son équipe) plonge avec les cachalots, les plus grands cétacés de la planète, pour tenter de percer le mystère de ces animaux qui, descendant d’un ancêtre mammifère terrestre, a conquis les profondeurs des océans.

"Le retour de Moby Dick" est le récit de cette véritable aventure qui invite les lecteurs à s’immerger au milieu des cachalots. Et ce récit, à la manière de François Sarano, si vivant, ponctué d’anecdotes et de souvenirs, permet de mieux comprendre la vie sociale du plus grand carnivore de l’océan (si gourmands de calamars) en mettant l’accent sur ses formidables capacités physiologiques et cognitives. L’auteur révèle ainsi les secrets d’une société matriarcale à la culture beaucoup plus sophistiquée qu’Herman Melville ne pouvait le supposer. Altruisme, langage, culture, réflexion, le cachalot, dont l’intelligence n’a rien à envier à celle des primates, nous interroge sur la relation possible entre l’homme et l’animal.

François Sarano partage sa version de l’enseignement qu’il tire de ses multiples rencontres avec ces géants des Océans. Un enseignement riche et humaniste car il apprend aussi bien sur l’animal que sur les humains.

Du froid silence abyssal montent des claquements secs et rythmés : ce sont les cachalots qui chassent dans la nuit perpétuelle des grands fonds. Ils sont chez eux, là où aucun homme ne nagera jamais. De leur vie dans les profondeurs, nous ne connaissons que ces sons cadencés qui bercent notre imagination emplie de légendes. Qui sont ces titans dont les organes sensoriels perçoivent ce que nos sens infirmes ignorent ? Équipés comme des cosmonautes avec nos scaphandres de plongée, nous nous autorisons une incursion de quelques minutes à la frontière du territoire des descendants de Moby Dick. Immobiles à 10 mètres de profondeur, nous flottons dans l’épaisseur liquide, prêts à patienter une heure que le cachalot remonte aux confins de notre monde…

Il fait découvrir l’inimaginable, ce qui n’existait tout simplement pas avant que quelques plongeurs trouvent saugrenue l’étude des grands cétacés en surface uniquement et décident de leur rendre visite régulièrement, avec un immense respect, pour mieux les comprendre et les étudier. Partageant ses connaissances scientifiques, avec l’appui de nouvelles technologiques, François Sarano nous émerveille, comme peut le faire un conteur. "Clic-clic-/ clic-clic-clic-clic-clic-clic", il nous parle en langage cachalot et nous entraîne dans cette féérie abyssale à la rencontre des cétacés les plus fascinants et énigmatiques du monde marin.

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Mai 2015. L’invitation d’Eliot. Dans l’uniformité bleue insondable qui nous baigne, nos yeux ne distinguent rien. Un seul sens nous relie au réel : l’ouïe. Il prend la place de tous les autres, nous lui consacrons toute notre attention. Notre cerveau est à la fois enivré et aiguisé par la cacophonie de cliquetis. De ce concert lointain émerge un crépitement soutenu. C’est probablement un jeune cachalot resté en surface. Je ne peux l’apercevoir, car l’eau n’est pas suffisamment limpide, mais lui m’a repéré. Il a perçu l’écho des claquements qu’il a émis et qui ont été renvoyés par mon corps, comme une falaise renvoie le "hello, hello, llo, ooo" du montagnard qui l’interpelle. C’est en s’orientant vers cet écho qu’il vient vers moi, sans me voir. Les "clic-clic-clic" s’intensifient.
Enfin, je distingue son énorme tête massive, globuleuse et sombre. Il s’approche. Sa tête grossit vite, très vite même. Le rythme des clics s’accélère, comme une rafale de mitraillette que je ressens fortement au niveau de la cage thoracique. C’est un jeune cachalot, 8 mètres, 5 tonnes… il est à moins de 10 mètres. Il poursuit sa route sans se détourner. Je n’ai pas le temps de m’écarter. Le choc est inévitable.
L’énorme tête est sur moi.
Surprise. Pas de choc violent. Tout l’inverse, une tendre et puissante poussée… un peu comme un énorme chat qui viendrait solliciter une caresse en me poussant de la tête…
Je ne sais comment réagir. Par respect pour son indépendance sauvage, je refuse le contact. Je refuse la caresse qui symbolise l’appropriation, l’asservissement. Je me dégage maladroitement.
Mais le jeune cachalot revient et me bouscule à nouveau… délicatement. Il réclame le contact. Ce n’est plus moi qui décide, c’est lui, l’animal indompté, qui prend l’initiative. Je cède et entre dans son jeu. Il tourne sur lui-même et nage sur le dos. Son œil est minuscule, une perle noire qui émerge d’une boutonnière étroite, encadrée par deux rides à peine dessinées. Mais son regard est intense. Évalue-t-il ma capacité de nageur ? je réponds au défi.
A mon tour, je vrille sur moi-même. Sans hésitation, il imite ma pirouette. Je fais mine de m’enfoncer, il s’enfonce. Je me redresse, il se redresse… s’ensuit une improbable danse que chacun mène à son tour.
Un bonheur énorme, inouï, qui prend au plus profond, un bonheur sans calcul, intense et pur, original. Une paix qui donne l’impression de communier avec le monde. Un bonheur si fort qu’il est impossible de le garder pour soi, qu’il faut le partager avec ceux qu’on aime… et ce jour-là, on aime tout le monde !
Ce bonheur incommensurable, c’est Eliot qui me l’a offert. Un jeune cachalot mâle que je connais depuis septembre 2013, alors qu’il n’était qu’un bébé et que, déjà, il était venu me bousculer pour jouer. Je l’ai reconnu sans hésitation aux cicatrices qui griffent sa nageoire caudale. Comme e reconnais aussi facilement ses compagnons de jeu Arthur, Roméo, Agatha et une cinquantaine d’autres que nous étudions, avec mon ami René Heuzey, depuis plusieurs années.

Une nouvelle collection aux éditions Actes Sud : Mondes Sauvages. La nation iroquoise avait l’habitude de demander, avant chaque palabre, qui, dans l’assemblée, allait parler au nom du loup. Il n’y a malheureusement plus d’Iroquois, mais cette nouvelle collection souhaite offrir un lieu d’expression privilégié à tous ceux qui, aujourd’hui, mettent en place des stratégies originales pour être à l’écoute des êtres vivants. En allant à la rencontre des animaux et des plantes sur leurs territoires, ces auteurs-naturalistes (scientifiques, philosophes, poètes, artistes, etc.) partent en “mission diplomatique” à la frontière du monde sauvage. Ils deviennent, au fil de l’expérience, les meilleurs interprètes de tous ces êtres, de tous ces peuples non-humains qui composent notre monde mais qui n’ont pas la parole. La collection rassemble des récits, destinés à un large public, qui entremêlent étroitement les aventures de ces explorateurs naturalistes aux vies singulières des animaux qu’ils observent et tentent de mieux comprendre.

"Le retour de Moby Dick", de François Sarano. Préface de Jacques Perrin. Éditions Actes Sud (collection Mondes Sauvages). 240 pages. 23 €.

Pour joindre l’association de François Sarano : ici

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