Retrouvez-nous sur :  
Suivre la vie du site
DestiMed
L’info des deux rives

Accueil > Culture > Littérature > La Bibliothèque de Mireille : "Le saboteur" de Paul Kix

< >

La Bibliothèque de Mireille : "Le saboteur" de Paul Kix

vendredi 15 mars 2019

"Le saboteur" de Paul Kix ou l’histoire vraie du gentleman qui a défié les nazis. Le journaliste écrivain américain retrace dans son livre le parcours de Robert de La Rochefoucauld, ce résistant qui a rejoint Londres en 1942 et qui a témoigné en faveur de Maurice Papon en 1997.


Juin 1940. Robert de La Rochefoucauld a 16 ans lorsque l’Allemagne nazie envahit la France. Farouchement décidé à défendre son pays, il gagne Londres, y rencontre le général de Gaulle avant d’être recruté par la branche action des services secrets anglais. Après un entraînement commando, il est parachuté en France. Multipliant les fausses identités, il y accomplit de nombreuses missions, il est capturé à plusieurs reprises par les Allemands, s’évade à chaque fois, dans des conditions souvent rocambolesques.

Ceci est un récit de non-fiction, destiné à montrer comment Robert de La Rochefoucauld, commando et résistant, a vécu son combat contre les nazis en France occupée. Ce livre est le résultat de quatre années de travail, avec des recherches et des entretiens menés dans cinq pays. J’ai interrogé des dizaines de personnes, lu une cinquantaine d’ouvrages en anglais ou en français et épluché des milliers de pages de documents militaires et historiques en quatre langues. Malgré cela, et certainement en raison même de la nature secrète de son action pendant la guerre, le témoignage de Robert est parfois la meilleure, voire même la seule source disponible. Heureusement, dans ces cas-là, ses souvenirs sont précis et reflètent le tableau historique de la région et de l’époque. Paul Kix, janvier 2017

À partir de centaines d’heures d’entretiens, de recherches inédites dans les dossiers officiels, Paul Kix a reconstitué la vie romanesque et palpitante de ce héros peu ordinaire. Avec un sens de l’intrigue et de la construction digne des plus grands romanciers, il nous offre ici un document exceptionnel qui se lit comme un véritable thriller. Les droits de cette incroyable aventure ont été cédés à la maison de production de Steven Spielberg, avec Cary Fukunaga, réalisateur de True Detective, à la mise en scène.

Mireille SANCHEZ

"Le saboteur", de Paul Kix. Éditions Cherche Midi. 285 p. 21 €.

Extrait :
Sa famille lui demandait sans cesse : « Pourquoi ? » Pourquoi un héros de la guerre prenait-il le parti d’un collaborateur présumé ? Pourquoi quelqu’un comme Robert de La Rochefoucauld, chevalier de la Légion d’honneur à titre militaire, risquait-il de salir son nom pour défendre quelqu’un comme Maurice Papon, accusé par la justice, plusieurs décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale, d’avoir aidé les Allemands sous l’Occupation ?
Ces questions poursuivirent La Rochefoucauld jusqu’à l’après-midi de février 1998 où il se présenta à la barre des témoins, quatre mois après l’ouverture d’un procès d’assises qui en durerait six et resterait comme le plus long de l’histoire française.
La Rochefoucauld entra dans la salle d’audience avec l’élégance nonchalante qui le caractérisait. Ses cheveux blancs, coiffés en arrière, commençaient tout juste à se dégarnir. À 74 ans, il avait toujours l’air aussi distingué. La pointe d’ironie qui dansait dans ses yeux marron s’accordait bien à ses origines aristocratiques, de même que son nez aquilin. Grand, le dos très droit, il s’avança jusqu’à la barre, prêta serment et s’assit sous le feu des attentions internationales avec une décontraction remarquable – il arborait même un léger hâle, malgré le triste hiver français. Il était toujours bel homme, presque aussi beau que dans les années de l’après-guerre où il avait accumulé les conquêtes féminines avant de rencontrer Bernadette de Marcieu de Gontaut-Biron, devenue son épouse et la mère de ses quatre enfants.
La Rochefoucauld portait une veste à carreaux en tweed vert, une chemise bleu ciel et une cravate marron. La tenue allait comme un gant à ce gentleman-farmer arrivé le jour même à Bordeaux après avoir quitté et Loiret et Pont-Chevron, le château familial de 30 pièces flanqué d’un étang de 27 hectares. Le décor d’un gris austère du prétoire ne faisait que souligner son charisme naturel.
Sa réputation de bravoure ayant donné envie à la cour, presque par curiosité, de savoir pourquoi il venait défendre Papon, La Rochefoucauld avait été autorisé à faire une déclaration préliminaire. Il salua de la tête l’accusé, assis en costume sombre derrière une vitre pare-balles. Ses lèvres s’incurvèrent en signe d’agacement narquois, et il rappela un certain nombre de faits vieux de 50 ans.
« Tout d’abord, j’aimerais dire qu’en 1940, bien que très jeune, j’étais contre les Allemands, contre Pétain et contre Vichy. J’étais favorable à la continuation de la guerre dans le sud de la France et en Afrique du Nord. » Âgé de 16 ans à l’époque, il venait d’une famille qui détestait les Allemands. Son père, Olivier, un officier décoré de la Première Guerre mondiale qui s’était réengagé en 1939, avait été capturé par les nazis cinq jours après l’armistice, en partie parce qu’il avait tenté de continuer à se battre malgré l’accord de paix. Sa mère, Consuelo, qui présidait la Croix-Rouge départementale, avait été surnommée « la Comtesse terrible » par les officiers allemands. Dans sa déposition, La Rochefoucauld laissa de côté presque tout ce qui lui était arrivé après 1940, y compris les actes qui lui avaient valu quatre médailles de guerre et la Légion d’honneur, pour se concentrer sur un épisode survenu à l’été 1944 et relater une expérience personnelle qui fragilisait sérieusement les allégations contre Papon.
Maurice Papon, à l’époque, était un fonctionnaire du gouvernement collaborateur de Vichy. Il occupait un poste assez élevé dans le département de la Gironde, dont le chef-lieu était Bordeaux. On accusait Papon d’avoir signé, en tant que secrétaire général de la préfecture ayant sous son autorité le service des questions juives, les ordres de déportation de 8 des 10 convois de civils juifs partis de Bordeaux pour rejoindre des camps d’internement français et, dans un deuxième temps, les camps de concentration nazis d’Europe de l’Est. Au total, l’administration de Vichy en Gironde avait déporté 1 690 Juifs, dont 223 enfants. Papon était accusé de complicité de crimes contre l’humanité.
La réalité de son action était cependant plus complexe que le tableau qu’en dressaient ses accusateurs. Malgré son titre ronflant, Papon n’était alors qu’un représentant local de Vichy, si éloigné des cercles du pouvoir qu’il déclara plus tard n’avoir été informé ni de la destination finale de ces wagons à bestiaux, ni du sort qui attendait les Juifs. En outre, l’homme qui avait réellement ordonné ces déportations était le chef national de la police de Vichy, René Bousquet. Papon affirmait n’avoir fait que ce qu’on lui demandait et se dépeignait comme un subalterne ayant eu la malchance de devoir apposer sa signature sur des ordres venus d’en haut. Quand son procès s’était ouvert à l’automne 1997, l’historien qui avait été le premier à exhumer des documents revêtus de cette signature, Michel Bergès, avait déclaré à l’audience qu’il ne croyait plus que ces documents prouvaient la culpabilité de Papon. Par ailleurs, deux avocats des familles de victimes avaient décrit le « malaise » qu’ils éprouvaient à poursuivre cet homme.
Robert de La Rochefoucauld savait quelque chose qui allait encore un peu plus ébranler la ligne du ministère public. Comme il l’expliqua à la cour, il avait rejoint pendant l’été 1944 un réseau armé de résistants nommé Charly. « Il y avait là tout un groupe de Juifs, témoigna-t-il, et quand je leur ai demandé pour quelle raison ils étaient aussi nombreux à avoir rejoint nos rangs, la réponse de leur chef a été toute simple (…). Ils avaient été prévenus par la préfecture qu’une rafle se préparait. » En d’autres termes, ces Juifs étaient reconnaissants d’avoir été alertés et avaient pris le maquis sans hésiter.
Dans les années 1960, La Rochefoucauld fit la connaissance et devint l’ami de Papon, qui était alors le préfet de police de Paris. « J’ai appris qu’il avait travaillé à la préfecture de la Gironde pendant la guerre, raconta-t-il au procès. C’est alors que je lui ai raconté l’histoire des Juifs [de Charly]. Il a souri et m’a dit : “Nous étions très bien organisés à la préfecture.” » Malgré son propre héroïsme, Robert déclara à la barre qu’il fallait « des réserves monstrueuses de courage personnel » pour travailler pour la Résistance quand on était employé par Vichy. « Je considère M. Papon comme l’un de ces braves. »
Son témoignage dura un quart d’heure, et un magistrat lut ensuite les dépositions écrites de quatre autres anciens résistants, dont les sentiments faisaient écho aux siens : si Papon avait effectivement signé les fameux ordres de déportation, il avait également aidé des Juifs à échapper à l’emprisonnement. Roger-Samuel Bloch, un résistant juif de Bordeaux, avait ainsi écrit qu’entre novembre 1943 et juin 1944 Papon l’avait caché et hébergé à plusieurs reprises, prenant des risques considérables pour sa carrière et pour sa vie.
L’audience fut suspendue jusqu’au lendemain matin. À sa sortie du tribunal, Robert de La Rochefoucauld embrassa du regard un Bordeaux bien différent de celui de 1944, où plus aucune croix gammée n’ondulait sous la brise, où plus personne ne se demandait par qui il serait trahi, et où l’on ne risquait plus d’entendre monter dans son dos le claquement des bottes de la Gestapo. Comment exprimer en un quart d’heure l’angoisse et la terreur qui, en ce temps-là, vous collaient à la peau aussi sûrement que l’odeur du tabac dans un café bondé ? Comment expliquer la complexité de la vie sous l’Occupation à des générations de compatriotes libres qui ne connaîtraient jamais les épuisants calculs imposés par la guerre et qui, de ce fait, la voyaient à travers le prisme simpliste du bien et du mal ? La Rochefoucauld avait déjà franchi les grilles du palais de justice quand il vit des manifestants anti-Papon venir vers lui. L’un d’eux se planta sous son nez et lui cracha dessus. La Rochefoucauld, furieux, foudroya le jeune homme du regard mais poursuivit sa marche.
Ce que les membres des générations actuelles ne pouvaient pas comprendre – et cela englobait ses enfants, ses nièces et neveux tous adultes –, c’était que sa décision de témoigner n’était pas directement liée à Papon, qu’il n’avait pas connu pendant la guerre. La Rochefoucauld s’était présenté à la barre par fidélité à la confrérie des groupuscules de maquisards qui s’étaient opposés à la puissance de l’occupant nazi. Ils avaient enduré des privations personnelles et vu la barbarie poussée à son paroxysme. Une compréhension tacite unissait toujours ces combattants de l’ombre qui avaient fini par vaincre après de terribles épreuves, comme c’était le cas de Robert de La Rochefoucauld. Une loyauté réciproque continuait de les lier. Et aucun chef d’accusation, même aussi grave que celui de complicité de crimes contre l’humanité, ne pouvait rompre ce lien.
La Rochefoucauld n’avait rien dit de tout cela, bien sûr, ne serait-ce que parce qu’il parlait rarement de son passé. Même quand d’autres anciens combattants évoquaient ses exploits dans les diverses réunions commémoratives auxquelles il avait pu participer au fil des ans, il restait silencieux. Par humilité, mais aussi parce qu’il trouvait douloureux de revenir sur tout cela. Ses quatre enfants, ses nièces et ses neveux avaient donc dû se contenter de mettre bout à bout des bribes de conversation saisies de-ci de-là à propos de sa fameuse guerre, dont ils avaient maintes fois discuté entre eux enfants – et même adultes. A-t-il vraiment rencontré Hitler ? S’est-il faufilé entre les lignes allemandes déguisé en bonne sœur ? A-t-il vraiment échappé de justesse au poteau d’exécution ? Tué un homme à mains nues ? A-t-il vraiment été entraîné par une force secrète d’agents britanniques qui a changé le cours de la guerre ?Pendant une bonne partie de sa vie adulte, La Rochefoucauld était resté, même pour ses proches, un inconnu.
Il reprit sa Citroën et entama les cinq heures de trajet qui le séparaient de Pont-Chevron. Un jour, peut-être, il expliquerait en détail pourquoi il avait pris la défense d’un homme comme Papon, donc raconterait ce qu’il avait vu et vécu tout au long de la guerre et dirait pourquoi il s’était battu pendant que tant d’autres ne le faisaient pas.
Un jour, peut-être, songea-t-il. Mais pas aujourd’hui.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Signaler un contenu ou un message illicite sur le site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.