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La Bibliothèque de Mireille : "Les Femmes de Karantina" de Nael Eltoukhy

lundi 4 juin 2018

« Les Femmes de Karantina », deuxième roman de Nael Eltoukhy, a pour décor la ville d’Alexandrie et se présente comme une saga familiale qui se déploie sur trois générations, chacune faisant l’objet d’une section du roman.

Saga familiale donc, « Les Femmes de Karantina » offre une galerie de personnages truculents tous en délicatesse. À la veille de la Révolution, une histoire d’amour naît entre la fière et volontaire Inji et le miséreux et débrouillard Ali. Ayant causé la mort d’un homme lors d’une altercation, les deux amoureux fuient à Alexandrie pour s’y cacher. D’abord contraints de faire profil bas, ils vont affirmer leur ambition au gré des rencontres, bâtissant chacun à sa façon un empire et participant à l’histoire secrète d’Alexandrie, loin de sa légende dorée. Une ville parallèle, sans doute plus vraie que celle de la légende, décrite avec un humour féroce et cynique. Le roman s’appuie sur une galerie de personnages truculents, prompts à résoudre les difficultés qui se présentent à eux tantôt en basculant dans le trafic ou dans la prostitution, tantôt en commettant sans états d’âme des crimes de sang. Ce patrimoine génétique déviant va se transmettre aux générations suivantes selon un processus graduel qui culmine dans un finale d’anticipation sociale et urbanistique situé en 2064. Traitement iconoclaste des mythes, maniement audacieux de la langue, humour féroce, Nael ElToukhy dynamite la légende dorée d’Alexandrie. Une ville parallèle s’élève sous nos yeux, campée dans une langue qui s’amuse à conjuguer le jargon d’un essai pseudo-historique et le parler égyptien des bas-fonds, cru et coloré.
Mireille SANCHEZ

Extrait :

L’histoire dont nous allons vous faire part ici est une idylle qui a réuni deux cœurs juvéniles au commencement de leur vie. Mais commençons par le portrait des protagonistes… D’un côté : Ali, trente-deux ans, propriétaire à Ayn Chams-Est d’un petit appartement assujetti au régime des locations anciennes, pour lequel il verse un loyer de vingt cinq livres égyptiennes ; lunettes à verres épais perchées sur le nez ; habite avec son frère ; n’a hélas pas pu terminer ses études universitaires : il avait effectué deux années de droit mais a dû abandonner pour travailler dans un magasin d’habillement qu’il possède avec son frère à proximité de l’appartement, et n’a jamais eu l’occasion de les reprendre. De l’autre : Injy, vingt-et-un-ans, fraîchement diplômée de la faculté d’économie politique ; jeune fille prometteuse, porte de petites lunettes aussi menues et fragiles que l’est son corps ; s’exprime avec un léger accent américain ; vit seule dans un appartement de Madinet Nasr (son père est décédé à Abou Dhabi et, en tant que fille unique, elle a hérité de lui une somme tout ce qu’il y a de décent) ; s’habille modestement (elle aime acheter ses habits sur les étals à même le trottoir ou dans des magasins de troisième classe). La première rencontre entre Ali et Injy n’a rien eu de mémorable. En voyant la jeune fille à lunettes passer devant la boutique, il s’est écrié : "Ben alors, docteur ?" Elle s’est arrêtée pour détailler la marchandise exposée. Plus tard, il confierait à ses collègues des boutiques avoisinantes : "Qu’elle se soit arrêtée chez moi, c’est déjà un honneur." De fait, Injy a acheté un pantalon. Au moment de payer, elle a souri et l’a fixé droit dans les yeux. "Comment tu vas, Ali ?" lui a-t-elle lancé. Ce n’est que quand elle lui a révélé son prénom qu’il s’est enfin souvenu de cette cousine paternelle qui vivait loin, à Abou Dhabi. Il lui a demandé si elle était bien la cousine de Suleiman al-’Alayli. Elle a souri de nouveau et répondu que oui. Il a eu un moment d’embarras. Quelques secondes plus tard, il lui a demandé comment allait sa santé, et puis la santé de son père, et aussi quel temps il faisait aux Émirats. Là-dessus, elle est repartie puis il l’a oubliée. Elle n’était pas directement sa cousine paternelle. En réalité, c’était son père qui était le cousin paternel du sien. Elle est revenue une deuxième fois, puis une troisième. Apparemment, elle au moins ne l’oubliait pas. Petit à petit, il a commencé à lui prêter attention, à lui poser des questions sans rapport avec les fripes. Oh, il n’était pas timide, non. C’est juste que lui-même avait du mal à y croire. "Tu comprends, une vraie fille de famille, du genre qui parle anglais et tout et tout !" Voilà ce qu’il a dit à son frère Mostafa. Ensuite, il s’est enhardi jusqu’à lui réclamer son numéro de téléphone. La demande a fait sourire la jeune fille. Elle s’est certes inquiétée de savoir pourquoi il le voulait, mais seulement après avoir accepté de le lui donner. La question a pris Ali au dépourvu, néanmoins il a réussi à surmonter son trouble : "Comme ça, je pourrai me rassurer sur la santé de votre père." Les événements suivaient leur cours et personne n’était en mesure de les arrêter, pas même les deux intéressés - l’histoire allait plus vite qu’eux… Dès le lendemain, il lui a téléphoné pour l’informer de l’arrivage de nouveaux hauts. Elle est passée le voir à la boutique et lui en a acheté un, tout en lui demandant pourquoi ils n’iraient pas marcher un peu tous les deux. Il en est resté bouche ouverte de stupéfaction. "On pourrait aller jusqu’à Madinet Nasr, c’est pas loin, tu sais, a-t-elle proposé. D’ailleurs, comment ça se fait que tu sois à Ayn Chams et que tu pousses jamais jusqu’à Madinet Nasr ?" Et aussi : "C’est quand tes vacances ?" Et encore : "Tu finis à quelle heure, les jours de travail ?" Il n’a répondu à aucune de ces questions : il avait encore la bouche ouverte.

"Les Femmes de Karantina", de Nael Eltoukhy. Traduit de l’arabe (Égypte) par Khaled Osman. Éditions Actes Sud. 448 pages. 23,50 €

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