Retrouvez-nous sur :  
Suivre la vie du site
DestiMed
L’info des deux rives

Accueil > Culture > Littérature > La Bibliothèque de Mireille : "Les lendemains d’hier", d’Ali Bécheur

< >

La Bibliothèque de Mireille : "Les lendemains d’hier", d’Ali Bécheur

dimanche 18 février 2018

Romancier, essayiste et nouvelliste, figure majeure de la littérature tunisienne de langue française, récipiendaire de nombreux prix littéraires, Ali Bécheur signe un nouveau roman admirable où, d’une écriture fine, l’intime et le souverain se frôlent, dans les prismes de deux générations, un fils et son père, campées dans la Tunisie d’avant l’indépendance.


J’ai fait de toi un personnage de roman ? Oui, et alors ? Toute vie est un récit, pétri dans la pâte de l’imaginaire. Tout être humain est impénétrable, on n’en perçoit que la surface, l’intérieur reste invisible.

Un fils parle de son père, enfant à la prunelle vive dans une Tunisie sous protectorat. Le petit garçon de la médina, soutenu par son instituteur, réalise enfin son rêve de devenir avocat. Autour de lui, prépondérants et indigènes se croisent sans se mêler, artisans des souks et cochers maltais s’affairent dans un monde qui chancelle sur la crête du chaos.

Tu avais bonne mine de me prêcher la modération, tiens le bâton par le milieu (im-sik al-âssa mil woust), c’était ton antienne, mais moi, non, ça je sais pas faire. Moi ce serait plutôt l’éloge de l’extrême que je ferais, j’ai le goût de la radicalité, du tout ou rien, si c’est pas tout c’est rien, donc pourquoi en parler ?, pourquoi le vivre ? – qu’est-ce que c’est qu’un amour à cinquante pour cent ? – moi, montagnard plutôt que girondin, brûleur de chandelle par les deux bouts, cascadeur, funambule, trapéziste sans filet, si on ne va pas au bout de soi-même, autant chausser des charentaises et se visser devant la télé, comme ça au moins on ne risque pas de se prendre la balle perdue d’une regard assassin en plein cœur, moi, ennemi juré des compromis, contempteur des compromissions, les demi-mesures me font pousser des boutons, l’eau tiède, les potes à demi-fermées et ouvertes à demi, les verres à moitié pleins et vides à moitié, alors, papa, avec tout le respect que je te dois, ta modération –réelle ou feinte – tu peux te la garder et mettre un mouchoir dessus.

Les deux conflits mondiaux, la main de fer du résident général, l’indépendance, autant de convulsions à affronter côte à côte pour le père et le fils. Entre confrontation et connivence, leur attachement est indicible dans une société qui impose la pudeur des sentiments.
Écrire, pour Ali Bécheur, "c’est imprimer une trace sur le chemin, semer des petits cailloux de toutes les couleurs, lutter pied à pied, mot à mot, contre le silence des cimetières. C’est hurler qu’on est vivant, malgré tout." Dans "Les lendemains d’hier", loin de sa thématique féministe omniprésente dans ses précédents romans (dont le sublime Le Paradis des femmes, paru en 2006), l’auteur explore l’univers des hommes, détisse les fils ténus de la relation taiseuse entre un fils et son père, sonde les ressentiments inéluctables d’une génération à une autre.

J’ai été au cimetière, j’a cherché ta tombe, j’ai eu beau parcourir les allées, remonter, redescendre, errer de droite et de gauche parmi les chardons et les herbes folles, je ne l’ai pas trouvée. Tout le temps de m quête, je t’entendais me chuchoter, laisse tomber, c’est pas ici que tu me trouveras, dans ce chaos de sépultures égaillées au soleil avec leurs écriteaux dérisoires où on a inscrit des dates, l’une pour le commencement et l’autre pour la fin. Une vie n’est pas une ligne droite, oh non, une ligne brise plutôt et pas qu’une fois, rafistolée avec des bouts de ficelle, reprisée comme une vieille chaussette et enfin jetée au rebut dans un trou. Il n’y a ni commencement ni fin, juste un voyage du néant au néant, une étape pleine de bruit et de fureur. Il n’e reste qu’une empreinte gravée dans la mémoire des vivants, peut-être, et non sur ces édicules dont la chaux s’écaille, dont le marbre se fendille, et où, parfois, on a creusé une petite excavation pour recueillir l’eau de pluie et désaltérer les oiseaux.
Je crois qu’on s’est tout dit, papa. Les morts ont droit à l’oubli.

Hommage émouvant au père et à l’enfance, Ali Bécheur offre ici, sur deux générations, une traversée du siècle magistrale et intime.

Mireille SANCHEZ

"Les lendemains d’hier", d’Ali Bécheur. Éditions Elyzad. 272 p. 19,90 €.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Signaler un contenu ou un message illicite sur le site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.