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La Bibliothèque de Mireille : "Mort à Florence", de Marco Vichi

dimanche 15 octobre 2017

Troisième opus des enquêtes du commissaire Bordelli qui patauge dans son enquête et dans la ville de Florence inondée et boueuse. Nouveau roman d’une série qui a remporté (en 2009) le prix Scerbanenco, la plus haute récompense du polar italien.


Novembre 1966. Giacomo, treize ans, disparaît à la sortie du collège. Faute d’indice, le commissaire Bordelli s’accroche à une mince piste qui le mènera parmi des nostalgiques du fascisme et de Mussolini. Troisième opus donc, où l’on retrouve le commissaire Bordelli, à l’humeur sombre, un brin désabusé, aux nuits hantées par des souvenirs de guerre et aux journées minées par une enquête aux si minces indices. Rien ne semble soulager Bordelli, dont les amis, chacun à sa façon, tentent de le distraire : ni les conversations avec le scientifique Dante, ni les soirées passées avec le médecin légiste Diotivede, ni la succulente cuisine de Toto ou l’amitié de Botta, ancien voleur, ni les massages de Rosa, ancienne prostituée, ni le zèle de son bras droit, Piras. Piétinant dans une enquête sordide, dévoilant des cotés secrets de la ville de Florence, offrant un portrait sombre et inédit de la cité toscane, Bordelli apparaît toujours autant têtu, obstiné, cynique et impatient mais aussi attirant et attachant. "Mort à Florence", dont l’intrigue est portée par une écriture fluide et des dialogues savoureux, est de ces romans policiers délectables et gourmands, dont la lecture est un régal !

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Florence, octobre 1966. Encore à moitié endormi, il tendit la main à la recherche du corps chaud d’Elvira puis, au contact du lin rêche, se rappela qu’elle tait partie. Il s’allongea sur le dos et se mit à scruter l’obscurité. Une autre femme était entrée dans sa vie et en était sortie à toute allure, tel un projectile qui transperce la chair. Sa femme idéale naîtrait peut-être dans cent ans ou était déjà née, avait déjà vécu et était déjà morte. En tout cas, il ne la rencontrerait pas.
Chaque fois qu’il retournait à sa solitude, un nouveau monde se présentait à lui. Cela équivalait un peu à renaître, et un sentiment de liberté se répandait sous son mal-être…
Quelle heure pouvait-il bien être ? Pas la moindre lueur, ne filtrait à travers les volets. Il était épuisé. Les chances de retrouver le petit Giacomo vivant s’amenuisaient de plus en plus. l’enfant s’était évanoui dans le néant cinq jours plus tôt. Tout juste treize ans, cheveux châtains, yeux marrons, une mètre quarante-sept. Un gosse tranquille, appliqué, obéissant. Et s’il s’agissait d’une fugue ? A treize ans, ce genre de couillonnades et normal …
Il aurait donné n’importe quoi pour qu’il en fût ainsi, mais il ne croyait pas une seconde à cette hypothèse. Il en parlait souvent avec Piras, son jeune bras droit, pessimiste comme lui. Ils n’avaient pas progressé d’un iota, sans le moindre début d’indice…
La sonnerie retentit. Il sursauta et se souvient : il avait promis à son ami Botta, ancien détenu, de l’accompagner à la cueillette des champignons sur les collines, au-dessus de Poggio alla Coce. C’était le bon moment, avait affirmé Botta. Après de nombreuses journées de pluie, le soleil brillait enfin et la température avait grimpé. Le lundi, de surcroit les chasseurs étaient rares et il n’y avait pas de failles en promenade. Bordelli n’avait pas une passion particulière pour les champignons ; incapable de les reconnaître, il n’en avait jamais cueilli. Mais une promenade dans les bois lui serait bénéfique. Penser à ce gamin le minait.
Il roula à bas de son lit et gagna la fenêtre. L’air était frais et le ciel encore noir. Non sans mal, il distingua une ombre sur le trottoir.
"Ennio, c’est toi ? lança-t-il d’une voix étouffé.
- Non, c’est le Père Noël…
- Monte. On va voire un café." Il referma la fenêtre sans faire trop de bruit et alla ouvrir la porte, pieds nus. Il enfila rapidement un pantalon et se lava le visage à l’eau froide pour achever de se réveiller.
Le voyant en marcel, Botta écarta les bras. "Commissaire, ne me dites pas que vous dormiez. Il est déjà 5h30…"
- Allume sous la cafetière, j’en ai pour un instant."
Bordelli finit de s’habiller, puisa dans l’armoire de vieilles chaussures de marche et rejoignit son ami à la cuisine. Ils avalèrent le café d’un trait et quittèrent l’appartement. Dans le silence de San Friedano, le moteur de la Coccinelle produisait un vacarme infernal. Ils débouchèrent piazza Tasso et tournèrent à gauche. Le viale Petraca était désert. Ils atteignirent Porta Romana et empruntèrent le viale di Poggio Imperiale. Dans les montées, la voiture grondait comme un blindé.
"Fais-moi une promesse, Ennio.
- Je vous écoute…
- Si nous ne trouvons pas de champignons, ne te mets pas à chialer…
- C’est impossible, commissaire. On va tellement en trouver qu’on sera obligés d’en laisser sur place.
- Tu en es vraiment sûr ?
- Faites donc votre métier, vous le faites bien… et laissez tomber ce que vous ne connaissez pas.
- J’aimerai être aussi optimiste que toi." En Songeant à Giacomo Bordelli se sentait un peu coupable de perdre du temps à cueillir des champignons. Mais que faire ? Se ronger les sangs dans on bureau, devant la photo du petit disparu ? A quoi, cela servirait-il ?
"On préparera ensuite un dîner à base de cèpes", affirma Botta d’un ton assuré.
Le commissaire s’abstint de répondre : pour le moment, il n’avait aucune envie d’organiser des dîners entre amis, il voulait d’abord retrouver Giacomo Pelissari. Mais il fallait qu’il cesse d’y penser. Son cerveau avait besoin de repos. Réfléchir était beaucoup plus fatigant que de courir derrière une proie.

Déjà publié, "Le commissaire Bordelli"


Florence, été 1963. Le commissaire Bordelli est appelé dans une somptueuse villa dont la propriétaire ne donne plus de nouvelles. Il trouve la vieille femme inanimée sur son lit, ayant succombé apparemment à une violente crise d’asthme. Mais, devant cette scène trop parfaite, le doute s’installe rapidement, et les analyses médicales vont venir confirmer qu’il s’agit d’un meurtre. Bordelli mène l’enquête, aidé du jeune Piras et entouré de personnages hauts en couleur – Diotivede, le médecin légiste ; Dante, le frère de la défunte, scientifique génial et excentrique ; Botta, voleur et cuisinier hors pair ; Rosa, prostituée au grand cœur… Désabusé, nostalgique, solitaire, mais gourmand et bon vivant, le commissaire se meut dans une Florence déserte écrasée par une chape de chaleur, au volant de sa Coccinelle et poursuivi par ses souvenirs de la guerre et de la Résistance. Atmosphérique, plein d’esprit, ce roman aux accents chandlériens entraîne le lecteur à la découverte d’une ville et de ses méandres, d’une époque délicate mais surtout d’un héros subtil et attachant.

Extrait :
Florence, été 1963. Le commissaire Bordelli pénétra dans son bureau à 8 heures du matin, après avoir passé la nuit à se tourner et se retourner entre ses draps trempés de sueur. En cette fin juillet, dans la journée, la chaleur était torride, étouffante. La nuit, l’humidité augmentait, rendant l’air encore plus malsain. Mais au moins la ville était déserte, la circulation inexistante et le silence quasi complet. Les plages, en revanche, étaient bondées d’individus bruyants à la peau abîmée par le soleil. Pour chaque parasol, il y avait une radio, pour chaque enfant un seau.
Avant même de s’asseoir, Bordelli avisa sur sa table une feuille de papier dactylographiée. Tordant le cou, il admira la précision et la rigueur de la présentation : des lignes bien droites et pas la moindre rature. Il découvrit non sans surprise qu’il s’agissait d’un procès-verbal : à sa connaissance, personne, au commissariat, n’était capable d’effectuer un tel travail.
Il commençait à le lire quand des coups retentirent à sa porte. La tête ronde de Mugnai apparut.
« Monsieur, M. Inzipone souhaite vous parler.
– Oh, putain… »
Inzipone, le commissaire divisionnaire, avait l’habitude de le convoquer aux mauvais moments. Heureusement, lui aussi s’apprêtait à partir en vacances. Bordelli quitta sa chaise en râlant et alla frapper à la porte du patron, qui l’accueillit avec un étrange sourire. « Asseyez-vous, Bordelli, j’ai quelque chose à vous dire. »
Il s’exécuta sans enthousiasme, tandis que son interlocuteur poursuivait : « Je voulais vous parler du coup de filet de vendredi.
– J’ai fait préparer le rapport hier.
– Je sais, je sais, je l’ai déjà lu. Je voulais juste vous en toucher quelques mots.
– Je vous en prie.
– Je n’irai pas par quatre chemins, Bordelli. Ce n’est pas la première fois que nous avons cette conversation. Vous êtes un excellent policier, mais vous avez une conception de la justice bien à vous.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire… il existe des lois, mon cher Bordelli, et les citoyens nous paient pour les faire respecter. On ne peut pas agir à notre guise, décider de les appliquer ou pas.
– Je comprends, répondit calmement Bordelli, qui ne supportait plus ces périphrases, cette façon hypocrite de s’exprimer.
– Au cours de l’opération de vendredi, vous avez laissé échapper un certain nombre de criminels.
– On ne peut pas toujours être parfait.
– Non, non, Bordelli, vous n’avez pas compris, ou plutôt vous avez très bien compris. Vous ne les avez pas laissés filer, vous les avez relâchés après les avoir arrêtés.
– Ce doit être l’âge…
– Un voleur reste un voleur, Bordelli. C’est le tribunal qui se charge des peines. Robin des Bois est un peu démodé, vous ne trouvez pas ? »
Un étrange fourmillement s’empara des mains du commissaire. « Monsieur Inzipone, nous sommes ici pour faire respecter la loi, je le sais bien, mais à ce jour je ne connais pas de loi capable d’assurer la survie de chacun.
– La politique n’a rien à voir dans cette affaire.
– La politique ? Ceux qui ont faim s’en battent les couilles, de la politique.
– Ne soyez pas vulgaire, Bordelli.

Déjà publié, "Une sale affaire"


Avril 1964, le ciel gris sur Florence ne présage rien de bon. Deux fillettes sont retrouvées assassinées, chacune porte des marques d’étranglement et de morsures. Aucun indice, aucune trace, aucun suspect, le commissaire Bordelli piétine. Et pour ne rien arranger, son ami Casimiro s’est évanoui dans la nature après d’étranges découvertes. Les deux affaires sont-elles liées ? Comme à son habitude, Bordelli est entouré de personnages hauts en couleur : le jeune Piras qui apprend le métier auprès de lui ; Diotivede, le vieux médecin légiste au visage enfantin ; Toto, le merveilleux et bavard cuisinier ; Rosa, l’ancienne prostituée et plus chère amie… Entouré mais toujours solitaire et nostalgique, désabusé mais aimant la vie, là sont bien les paradoxes de ce héros attachant que le lecteur sera ravi de retrouver – ou de découvrir.

Extrait :
Florence, avril 1964. À 21 heures, un individu déguenillé de la taille d’un enfant se présenta, hors d’haleine, à la porte du commissariat. Se collant à la vitre, il demanda dans un cri poli à s’entretenir avec le commissaire. À l’intérieur, Mugnai le pria de garder son calme et voulut savoir de qui il parlait exactement.
Le nain plaqua une main sale sur le verre. « Du commissaire Bordelli ! hurla-t-il comme s’il n’en existait pas d’autre.
– Et s’il n’est pas là ?
– J’ai vu sa Coccinelle. »
On finit par lui ouvrir. Mugnai adressa un signe à Taddei, son collègue, un grand gaillard aux yeux bovins arrivé depuis peu, qui abandonna non sans peine sa chaise et, suivi du nain, s’engagea dans l’escalier. Au fond du long couloir du premier étage, il s’immobilisa devant une porte.
« Attends ici ! » intima-t-il au petit homme en lançant un regard torve à ses chaussures crottées et sommairement nettoyées. Il frappa, disparut quelques secondes avant de ressurgir. « Entre donc. »
Le visiteur se précipita dans la pièce. Taddei entendit Bordelli lui dire : « Casimiro, qu’est-ce que tu fiches ici ? »
La porte se referma dans un claquement. Méfiant, l’agent se gratta le crâne avant de frapper une nouvelle fois et de passer la tête dans l’entrebâillement. « Monsieur, avez-vous besoin de quelque chose ?
– Non, merci, tu peux t’en aller. »
Casimiro, qui ne cessait de déglutir, attendit que le bœuf batte en retraite. Debout devant la table, il refusa la cigarette que Bordelli lui proposait.
« Qu’y a-t-il, Casimiro ? Tu as l’air bien agité.
– J’ai vu un truc, monsieur le commissaire, du côté de Fiesole… je marchais dans un champ et…
– Si tu ne veux pas fumer, prends au moins une bière. » Bordelli lui indiqua le dernier tiroir d’un classeur, à l’autre extrémité de la pièce. « Et une pour moi aussi, merci. »
Casimiro se hâta de saisir deux bouteilles. Il les plaça sur le bureau avec des gestes nerveux, mourant d’envie de se confier au commissaire, qui les décapsula tranquillement à l’aide des clefs de son appartement et lui en tendit une. Il en avala la moitié d’un trait et, un peu calmé, s’assit enfin.

Mireille SANCHEZ

"Mort à Florence" de Marco Vichi. Traduit de l’italien par Nathalie Bauer. Éditions Philippe Rey. 400 pages. 21 €.
Déjà publiés aux éditions Philippe Rey : "Le commissaire Bordelli", 240 p. 17 € et "Une sale affaire", 288 p. 18 €.

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