Retrouvez-nous sur :  
Suivre la vie du site
DestiMed
L’info des deux rives

Accueil > Culture > Littérature > La Bibliothèque de Mireille : "Nous sommes tous des femmes savantes" de (...)

< >

La Bibliothèque de Mireille : "Nous sommes tous des femmes savantes" de Lionel Naccache

dimanche 14 juillet 2019

C’est de libido dont il s’agit, mais passée au prisme de la littérature, de la psychanalyse et de la connaissance, dans le nouveau livre de Lionel Naccache : Nous sommes tous des femmes savantes.


Lionel Naccache est ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, neurologue à la Salpêtrière, chercheur en neurosciences à l’ICM, professeur de médecine à Sorbonne Université et membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Depuis son magistral Le Nouvel Inconscient (2006) jusqu’au best-seller Parlez-vous cerveau ? (2018), rédigé avec Karine Naccache, il poursuit la construction d’une œuvre profondément originale qui révolutionne notre conception de la subjectivité et cherche à lui aménager une place de choix dans notre société.

La psychanalyse est omniprésente dans les questionnements du neurologue et ses publications. Nous sommes tous des femmes savantes, son nouveau livre, s’inscrit dans sa démarche tout à la fois innovante et pertinente.

Une idée audacieuse relie Les Femmes savantes, créées par Molière au cœur du XVIIe siècle, à ce livre publié aujourd’hui : la sexualité et la connaissance seraient deux sœurs jumelles qui exposent chacun d’entre nous à de redoutables défis. Hier, mais aussi aujourd’hui. Un malaise contemporain s’y dessine, empli de symptômes qui renvoient tantôt à la connaissance, tantôt à la sexualité, mais qui n’ont jamais été analysés comme relevant d’un même trouble situé à l’intersection de ces deux domaines. Ce livre s’emploie à le déchiffrer en postulant l’existence d’une névrose pétrie de connaissance et de sexualité. Ce « complexe des Femmes savantes » apparaît alors comme l’une des signatures de notre modernité.

Ce livre propose de renouveler notre regard sur ces deux dimensions centrales de l’existence que sont la sexualité et la connaissance. Depuis les fake news jusqu’à #MeToo, de l’essor des complotismes au retentissement mondial des scandales de pédophilie, en passant par les succès planétaires de Wikipédia et de la pornographie numérique, notre monde est secoué par les désordres croisés de la connaissance et de la sexualité. Un malaise contemporain s’y dessine, empli de symptômes qui renvoient tantôt à la connaissance, tantôt à la sexualité, mais qui n’ont jamais été analysés comme relevant d’un même trouble situé à l’intersection de ces deux domaines.(…) Lionel Naccache (avant-propos)

Ce renommé neurologue n’a de cesse de rendre accessible les mystères des neurosciences à travers ses nombreux ouvrages de vulgarisation intelligente. Jouant de notre intérêt avec un titre provocateur, l’auteur de Nous sommes tous des femmes savantes nous interpelle aussi sur le sens qu’il faut lui donner et nous invite à faire connaissance avec le contenu de cet essai, et donc de prendre conscience de votre subjectivité grâce à tout ce qui en elle aura été touché, intrigué, questionné, voire transformé par cette lecture…

Une fois encore, Lionel Naccache nous surprend et nous passionne, tissant avec ses lecteurs ces liens qui donnent leur véritable sens à ces fragiles objets que sont les livres… Et puisque, - ils ou elles, nous sommes tous des femmes savantes -, incarnant l’esprit libre de Molière, saurons-nous "nous mettre à nu" à la lecture de ce livre original, intuitif et (im) pertinent ?

Mireille SANCHEZ

"Nous sommes tous des femmes savantes", de Lionel Naccache. Éditions Odile Jacob. 256 p. 21,90 €.

Extrait (première partie) :

Ils et elles sont tous des femmes savantes

Le mercredi 16 octobre 2016, je me suis rendu en famille au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris, pour assister à une représentation des Femmes savantes, dans une mise en scène de Catherine Hiegel et interprétée, notamment, par Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri.
La pièce commence : deux sœurs -Armande et Henriette- se chamaillent et en viennent rapidement à évoquer le thème de la connaissance philosophique et savante, et celui de la sexualité, en les intriquant l’un à l’autre. Dès cette première scène, je suis frappé par cette étonnante proximité, voire cette promiscuité, établie par Molière entre sexualité et connaissance, et aussitôt gagné par l’idée qu’il y avait ici « matière à pensée ». C’est-à-dire matière à penser quelque chose qui se jouerait entre les délicats problèmes que nous posent d’une part la pensée et d’autre part la matière dont nos corps sont faits. Pensée et matière ou plus précisément pensée et chair, deux composantes de nos existences dont nos expériences les plus abouties avec chacune d’entre elles correspondent respectivement à la connaissance et à la sexualité. Au fil des scènes, cette « comédie » m’apparaît de plus en plus comme une œuvre profondément tragique. Une tragédie qui mettrait en scène dix personnages aux prises avec la sexualité et avec la connaissance.
Ces personnages nous sont doublement précieux. L’examen du destin de chacun d’entre eux va nous permettre de charpenter le premier étage de notre jeu de construction. Et, dans le même temps, ils et elles vont être les premiers à peupler cet édifice imaginaire. Un peu comme dans nos jeux d’enfants ou dans les maquettes d’architecte, où l’esprit de ces lieux virtuels ne commence à prendre vie qu’à partir du moment où des figurines y sont déposées et y déambulent.

Les femmes savantes femmes
Armande, la sacrifiée
Lorsque la pièce s’ouvre, Armande est une très jeune femme pleine d’assurance et de maîtrise. Elle semble avoir mis ses passions au pas tout en faisant preuve d’une autorité presque tyrannique sur son entourage affectif immédiat, c’est-à-dire essentiellement sur sa sœur cadette Henriette, mais aussi et surtout sur Clitandre, son amoureux transi et déclaré dont on apprend qu’il a longtemps été traité comme une conquête platonique jalousement gardée. Fière Armande qui règle tout son petit monde de sa fragile baguette qu’elle imagine surpuissante. Armande qui croit pouvoir choisir de n’être affectée que par la philosophie, les lettres, les sciences et la connaissance érudite sous toutes ses formes, tout en verbalisant le plus profond mépris pour le corps et la sexualité (la sienne et celle des autres) et tout ce qui l’accompagne, et en particulier la procréation et la maternité. Armande est indiscutablement tyrannique, mais il serait, je pense, erroné de l’imaginer hypocrite. Son dégoût affiché pour la sexualité n’est pas feint et ne se résume pas uniquement à un levier de domination qu’elle exercerait sur Clitandre, sorte de stratégie de séduction qui consisterait à le tenir à bonne distance de son corps, pour amplifier d’autant plus le désir sexuel exprimé et inassouvi de ce dernier. Autrement dit, Armande n’est pas une allumeuse ! Elle semble sincèrement écœurée par la vulgarité du sexuel, ainsi qu’elle l’affirme à sa sœur par ces premiers vers qui ouvrent la pièce :

Quoi ? le beau nom de fille est un titre, ma sœur,
Dont vous voulez quitter la charmante douceur,
Et de vous marier vous osez faire fête ?
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ? (Acte I, scène 1.)

Certains commentateurs ont cherché à voir dans le discours d’Armande une condamnation du carcan social que pouvaient être le mariage et la maternité imposés – et non nécessairement désirés – pour une femme vivant dans cette bourgeoisie naissante du XVIIe siècle. Ces tentatives se heurtent toutefois à d’insolubles contradictions. Armande n’est pas une icône anachronique anticipatrice de la révolution sexuelle qui jetterait aux orties le diktat de l’hymen pour vivre ses orgasmes librement. Armande semble mépriser le mariage et la maternité avant tout par dégoût d’une relation amoureuse charnelle. Il suffit de l’écouter, un peu plus loin, répondre à Clitandre : (…)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Signaler un contenu ou un message illicite sur le site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.