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La Bibliothèque de Mireille : "Président, la nuit vient de tomber" d’Arnaud Ardoin

samedi 14 octobre 2017

"Président, la nuit vient de tomber.
- J’espère qu’elle ne s’est pas fait mal
", lui répond, avec malice, Jacques Chirac. Cette rituelle complicité, l’ancien chef d’État la partage avec Daniel, son dernier compagnon de route...

Percer le mystère de Jacques Chirac, c’est suivre une destination incertaine. Un homme politique sans ego, dit-on. Jacques Chirac serait un être paradoxal, autoritaire et tolérant, généreux et indifférent aux autres, un enfant gâté de la République à qui tout semble avoir réussi. Énarque et grand bourgeois, il est, en vérité, profondément humain, rustique, simple. Cet être tourmenté, épris par-dessus tout de liberté et de spiritualité, aurait passé son existence à protéger ses jardins secrets : les arts premiers, l’Asie, les femmes, sa compassion éternelle envers les enfants handicapés...

Pour tenter d’entrapercevoir quelques traits intimes du Président, Arnaud Ardoin a recueilli les confidences, bienveillantes, de Daniel Le Conte qui a accompagné le président pendant plus de quarante et jusqu’en juillet 2017 (Daniel Le Conte a été victime alors d’une crise cardiaque, à l’âge de 68 ans). Le président et son compagnon de route avait cette habitude : Chaque soir ou presque, il s’amuse à lui glisser cette petite phrase rituelle : "Président, la nuit vient de tomber", et d’attendre, fébrile, sa réponse : « J’espère qu’elle ne s’est pas fait trop mal..." Daniel sourit. Parce que cette petite réplique est un peu comme un thermomètre indiquant qu’il est en bonne santé, prouvant que le Président est encore dans le présent. Tant qu’il peut répondre, quelque que soit le délai entre la question et la réponse, cela veut dire qu’il garde des moments de conscience et que la vie ne l’a pas quitté. »

L’auteur, qui s’est entretenu avec Jean-Louis Debré, François Baroin, Michèle Cotta, Jean-François Lamour, Jean-Marc de La Sablière et tant d’autres, laisse à voir quelques traits de cette personnalité hors du commun : homme politique puissant, un des meilleurs experts au monde de bronzes chinois, immense amateur et connaisseur des arts premiers, humaniste et "guerrier de la paix", épicurien gourmand, redoutable séducteur…

Las, rattrapé par son état de santé, le Président aujourd’hui ne semble plus qu’un grand homme seul, oublié même de sa mémoire qui flanche… Pour pallier ces trous de mémoire, Daniel a mis en place une méthode pour chacun des visiteurs qui vont pousser la porte, il prépare le président à l’entretien. « Environ vingt minutes avant que le visiteur ne prenne place dans le bureau de Jacques Chirac, Daniel lui rappelle les derniers événements marquants de l’actualité, lui remémore la dernière prise de parole de son invité à la télévision. Le compte à rebours est alors lancé. Daniel est à l’affût, guette le moindre silence, qui pourrait laisser augurer que le président n’est plus connecté à la vie. » Et Arnaud Ardoin de comparer la fin de vie de François Mitterrand, rongé par le cancer mais qui a conservé l’esprit clair jusqu’au bout avec le crépuscule de Jacques Chirac : « Jacques Chirac, lui, est immobile, seul au monde, alors que le mouvement et l’action ont été les moteurs de sa vie. Lui qui aime tant la liberté, est aujourd’hui enfermé vivant dans un monde de plus en plus inaccessible. »

Comment réduire la personnalité et la personne du Président Chirac dans quelques trois cent pages, comment évoquer un trait de caractère plutôt qu’un autre, comment parler à sa place de ses convictions et de ses passions, comment rapporter sa vie d’homme politique, comment survoler son immense savoir des arts dont peu de ses amis étaient dans la confidence ? Arnaud Ardoin, même s’il peut lui être reproché dans ce livre de s’être laissé tenter à quelques "révélations" (qui n’en sont pas vraiment) sur Bernadette Chirac, a le mérite de donner à voir quelques facettes de cet ancien Président toujours honoré dans le monde. Un président sur lequel la nuit tombera toujours trop tôt.
Mireille SANCHEZ

Extrait :
Nous sommes en 2009, Jacques Chirac n’est plus Président de la République mais, dans l’empire du Milieu, on continue à l’honorer comme le chef d’État d’une grande puissance. Rien n’est trop beau pour lui. Ce jour-là, le Président chinois le convie à un déjeuner dans les jardins du Palais impérial pour midi et demi. Un privilège accordé à quelques invités de marque. Jacques Chirac est en retard. Il a flâné à l’hôtel sans trop se préoccuper des horaires, oubliant les lourdeurs du protocole. Les convives s’impatientent, le Président chinois a très rarement l’habitude d’attendre, c’est d’ailleurs souvent l’inverse, on vient à Canossa pour parler à l’homme le plus puissant de la planète et on accepte poliment d’attendre dans l’antichambre… Après avoir traversé Pékin en trombe, escortés par des motards, Jacques Chirac et Christian Deydier pénètrent enfin dans le jardin avec vingt-cinq minutes de retard. Autant dire une éternité. Le président Hu Jintao est debout, souriant, heureux d’accueillir ce vieil ami de la Chine. Quelques mots de bienvenue pour détendre l’atmosphère et cette phrase qui pour les Chinois sonne comme la plus belle des décorations : "Lao pengyou", lui dit-il devant des convives debout derrière leur chaise. Cela signifie : "Mon vieil ami", autrement dit "Vous êtes un sage, un grand homme, vous êtes des nôtres."

Daniel regarde l’agenda. Le Président vient de se réveiller. Il ajuste sa veste comme avant, lorsqu’il devait accueillir un chef d’État sur le perron de l’Élysée. Pierre Mazeaud, un fidèle parmi les fidèles, doit passer dans l’après-midi, il veut lui montrer un beau livre sur la montagne, une passion qu’il essaie de partager avec le Président qui n’a jamais rien escaladé, sauf les sommets du pouvoir. Si son état l’autorise, il recevra ensuite Alain Juppé, le fils qu’il n’a jamais eu, "le meilleur d’entre nous". Le maire de Bordeaux est en campagne pour les primaires qui auront lieu en novembre 2016, les sondages le donnent favori à droite, même si Nicolas Sarkozy, celui qui fit, un temps, partie de la famille, n’a pas dit son dernier mot. Lorsqu’on prononce devant lui le nom de Nicolas Sarkozy, cela provoque toujours, chez le Président, un certain agacement. La trahison ne s’efface pas comme ça de la mémoire. Bernadette aura cependant réussi à les réunir une seule fois, lors d’un déjeuner en 2009, dans un des restaurants favoris de Jacques Chirac, le Tong Yen, pour régler financièrement une partie de ses déboires judiciaires. Daniel regarde son téléphone. Haïm Korsia, le grand rabbin de France, vient de lui laisser un message. C’est un habitué des lieux. Il vient quand bon lui semble ou presque, pour voir le Président, parler de tout et de rien. Entre deux blagues, quelques anecdotes et des rires, les deux hommes échangent sur les grands mystères de la vie et de la mort, parlent beaucoup de la religion juive. Une relation particulière, spirituelle, presque intime, habite ces face-à-face. Au restaurant -lorsqu’il le pouvait encore -, au bureau, le Président et le grand rabbin passent des heures entières à deviser, croiser leurs arguments, approfondir un verset du Talmud, à approcher la vérité du monde. Jacques Chirac, qui ne fut pas croyant au sens catholique du terme, aime ces moments d’étude, de réflexion, une passion inaltérable chez lui. Comprendre les religions, apprivoiser ce qui paraît inaccessible dans tous les domaines de la vie, pour repousser l’angoisse de l’ultime moment… Un rayon de soleil a réussi à percer les nuages. L’automne est là, mais la douceur raconte une autre saison. Le Président s’appuie péniblement sur les accoudoirs de son fauteuil. Daniel lui tend le bras. Jacques Chirac, l’aventurier, lui qui se rêva archéologue, officier de l’armée, marin au long cours, aimerait tellement pouvoir déambuler, comme autrefois, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, pour humer la vie, lécher les vitrines des antiquaires et des collectionneurs d’art, mais son corps le lui interdit, et la route est sans retour.

"Président, la nuit vient de tomber", d’Arnaud Ardoin. Éditions Cherche Midi. 272 p. 19€.

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