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La Bibliothèque de Mireille : "Prisonnières" de Adoul Abdou Haji et Ramia Daoud Ilias

dimanche 18 novembre 2018

"Prisonnières", écrit en collaboration avec Alfred Hackensberger (correspondant au journal Die Welt) et Antoine Malo (grand reporter au Journal du Dimanche), est le récit d’un double combat : celui d’une mère yézidie, Adoul, et de sa fille Ramia, captives de l’État islamique.


Irak, été 2014. L’état islamique étend son contrôle sur le nord-est du pays. Dans la région du Sinjar, le village de Khanassor vit ses dernières heures de quiétude. Un matin d’août, une horde de djihadistes y débarque. Ramia, une Yézidie de 12 ans et sa mère Adoul, 42 ans, n’ont pas le temps de fuir. Séparées l’une de l’autre pendant plus d’un an, elles deviennent les captives esclaves de l’organisation terroriste et subissent, sans avoir de nouvelles l’une de l’autre, la barbarie des hommes. Adoul a été vendue à de simples combattants. Ramia, alors âgée de douze ans, devient "la chose" des plus hauts dirigeants de l’État islamique, jusqu’à rencontrer le calife autoproclamé, Abou Bakr al-Baghdadi, aujourd’hui l’homme le plus recherché au monde.
C’est ce destin qu’elles racontent ici, l’histoire à deux voix de leur détention. Les chapitres s’enchaînent, de la mère à la fille, composant un témoignage exceptionnel où se côtoient trahison et résistance, désespoir et quête de liberté. Leurs témoignages ont été recueillis et transcrits par deux journalistes : Alfred Hackensberger, correspondant au journal Die Welt et Antoine Malo, grand reporter au Journal du Dimanche.

"Prisonnières" est d’abord un livre courageux, récit fort et douloureux d’une jeune femme qui veut témoigner pour son peuple, afin que le sort des Yézidis ne soit plus ignoré et que le génocide soit un jour enfin reconnu par la communauté internationale.

Mireille SANCHEZ

Extrait :

"Je m’appelle Adoul, j’ai 46 ans et j’ai quitté votre monde voilà un peu plus de quatre ans. Bien sûr, mon cœur bat encore, je parle, je mange – peu –, je ne pleure plus beaucoup. Je m’occupe de ma petite fille, Rouya, et de mes trois neveux handicapés. Je fais la cuisine, la lessive, je regarde la télé. Je prie et reçois de la visite. Mais, une fois seule, dans le lugubre de la nuit, j’observe ce corps et je n’y vois qu’un amas de chair inutile, un squelette occupé par un fantôme. Je suis ce que Daech a fait de moi : une âme errante.
Une partie de moi est morte ce matin du 3 août 2014. C’était l’une de ces belles journées d’été où l’on sait par avance que la chaleur vous laissera alanguie et hébétée et que le soir venu seulement un léger souffle d’air sur le toit-terrasse vous fera reprendre vos esprits. Comme à mon habitude, je m’étais réveillée la première. Daoud, mon époux, ronflait. À l’autre bout de la chambre, Ramia, la plus grande de mes filles, serrait l’une de ses poupées contre elle, celle toute blonde avec une robe en tulle rose. Avant de me glisser dans la cuisine, j’avais pris soin de découvrir Redouane, notre benjamin, qui transpirait à grosses gouttes dans son sommeil. J’aimais ces moments où la maison, vide et silencieuse, m’appartenait. J’avais mes rituels. Pétrir le pain et l’enfourner, mettre à chauffer l’eau du thé, disposer les assiettes sur la table. Je m’offrais quelques minutes pour faire un tour dans le jardin. Ce matin-là, grillées par plusieurs jours de soleil, mes pauvres roses laissaient s’effondrer leurs derniers pétales. Le grenadier souffrait, lui aussi. Comme chaque matin, les pigeons réclamaient leur ration de graines. Plus loin, dans le champ, les moutons s’abritaient des premiers rayons du soleil sous les oliviers.
Si répétitive fût-elle, j’adorais ma vie. J’avais appris à apprécier ses petits riens. Et puis, j’aimais vraiment Khanassor. Je suis née dans ce village irakien près de la frontière syrienne, j’y ai grandi, je ne l’ai jamais quitté. C’est aussi là que j’ai donné naissance à mes six enfants. Bien sûr, il ne s’y passait pas grand-chose. Pour l’étranger, c’était même sûrement un endroit très inhospitalier, avec ses plaines désertiques, les poteaux électriques plantés de travers le long de routes défoncées. Depuis des décennies, l’État irakien nous délaissait. Nous étions si loin de Bagdad, perdus dans nos montagnes du Sinjar, dans le nord-est du pays. Et puis, il faut bien l’admettre : les Arabes ne nous ont jamais aimés, nous, les Yézidis. Je savais bien ce qu’ils pensaient de nos croyances, auxquelles ils ne comprenaient rien : pour eux, nous étions des « adorateurs du diable », des fous doublés de mécréants. Mais à Khanassor, nous étions entre nous, nous nous protégions les uns les autres. Moi, j’étais avec les miens et ça me suffisait. De nos enfants, seul l’aîné, Raïd, parti travailler à Suleimaniye, ne vivait plus sous notre toit.
Ce matin-là, comme chaque matin, j’ai attendu que toute la famille se lève. Puis, je les ai regardés manger de bon appétit, se préparer, partir de la maison pour le travail ou s’amuser dans la rue. C’était une journée normale. C’était avant que notre monde bascule."
Khanassor (Irak) 3 août 2014

"Prisonnières". Éditions Stock. 250 p. 18,50 €.

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