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La Bibliothèque de Mireille : "Soie et fer, du Mont-Liban au canal de Suez " de Fawwaz Traboulsi

lundi 30 octobre 2017

Étonnant et fort intéressant récit historique, écrit Fawwaz Traboulsi, professeur d’université à Beyrouth. "Soie et fer" nous entraîne véritablement du Mont-Liban au canal de Suez, au gré de rencontres, d’événements, de situations factuelles, où comment des hommes et des femmes croisent leurs destins avec celui des pays dont ils sont ou dans lesquels ils sont venus vivre, bon gré mal gré…

Consacré aux événements et aux personnages marquants de l’Histoire de la Méditerranée au XIXe siècle, ce récit s’ouvre sur une bénédiction religieuse qui inaugure la saison de la sériciculture au Mont-Liban et se termine par deux événements symboliques qui concluent un périple historique entre les deux rives de la Méditerranée : la nationalisation du canal de Suez par Nasser en 1956 et le retour des cendres de Lady Esther Stanhope en 2004 au Liban. Ni fiction ni chronique historique, ce texte garde de l’une un sens narratif aigu et de l’autre la densité de la trame documentaire.

De la culture du mûrier au Mont-Liban, destinée à l’élevage du ver à soie pour le compte des soyeux lyonnais, jusqu’au creusement du canal de Suez, l’auteur retrace l’histoire des relations tumultueuses entre l’Europe et le Proche-Orient au cours du XIXe siècle. Non sous la forme d’un essai historique mais sous celle d’annales où les destins individuels d’une foule de personnages se trouvent imbriqués dans le jeu cynique des nations, les luttes de classes et les conflits communautaires. Ainsi voit-on défiler, dans une impressionnante galerie de portraits, des hommes et des femmes qui ont tissé ensemble la trame de ce siècle charnière sans le savoir ni le vouloir. De l’aristocrate britannique Lady Stanhope, proclamée en 1813 par les Bédouins "reine de Palmyre", à l’entrepreneur français Ferdinand de Lesseps, promoteur du projet du canal de Suez, en passant par le saint-simonien Enfantin, l’émir Abdelkader, Flora Tristan, l’écrivain libanais Faris al-Chidyaq, Lamartine, Karl Marx -mais également des canuts lyonnais, des pachas turcs, des oulémas égyptiens… et des paysans maronites du Mont-Liban en route pour l’Algérie.

C’est sous forme de chroniques, courtes ou longues, sérieuses ou fantasques, que l’auteur a choisi d’écrire son récit. Ainsi le lecteur est invité à se déplacer entre deux rives de la Méditerranée mais aussi à travers un enchevêtrement d’histoires et d’événements. Au fil des pages, certains personnages se croisent, certains faits se mêlent de rapprocher des individus qui participeront à l’Histoire. A la fin du livre, les épilogues referment le récit sur cette éclectique galerie de portraits, leurs aventures et mésaventures.

Mireille SANCHEZ

Extrait :

1856 - Abdelkader au Levant
L’Émir débarque dans le port de Beyrouth le 24 novembre 1856, après deux années passées à brousse, entrecoupées d’une unique visite à Paris, en 1854. Sur le chemin qui le mène à Damas, les habitants du Mont-Liban lui réservent un accueil festif. Attroupés le long de la route, ils saluent son passage avec des coups de fusil en signe traditionnel de liesse, et l’acclament en chantant. De leur côté, les émirs Arslan rivalisent, avec d’autres dignitaires locaux, de louanges rimées à son adresse. Dès son arrivée à Damas, il se rend sur la tombe du maître Ibn Arabi, pour obtenir sa bénédiction. Au "pays de Cham", Abdelkader crée des liens avec de nombreuses personnalités. Au Mont-Liban par exemple, il devient l’ami de Charles Henri Churchill, cet aristocrate britannique surnommé Chachar Bey, qui a combattu Bonaparte en Espagne et au Portugal. Les deux hommes partagent le même intérêt pour l’agronomie, la même passion pour l’équitation et le même enthousiasme pour le projet d’un canal à Suez. En politique cependant, tout les oppose : Chachar incarne les appétits britanniques dans la région ; l’Émir en prône l’indépendance. Chachar Bey a consigné ces échanges dans un livre intitulé La Vie d’Abdelkader, sultan des Arabes d’Algérie, publié en 1867, par la célèbre maison d’édition londonienne Chapman Hill. L’Émir fera également connaissance de Chahine Abkarius, habitant de Marjayoun, dont on dit qu’il lui aurait ouvert la voie de la franc-maçonnerie.

1887 - Beyrouth.

Le 20 septembre, Faris meurt dans sa demeure de Kadiköy, à Istanbul. Quelques semaines avant son décès, il se rend au Caire, où il est vivement célébré. Jorji Zaydan, fondateur de la revue Al-Hilâl, le décrit ainsi : "malgré la vieillesse, il n’a rien perdu de sa vivacité ni de son intelligence, et est resté jusqu’à la fin d’une conversation plaisante, plein de bons mots, d’agréable compagnie, avec un penchant pour l’effronterie." La dépouille de Faris est conservée dans un cercueil de plomb placé dans un autre en noyer précieux, et emporté au palais de son fils Salim à Istanbul. Quelques jours plus tard, elle est envoyée à Beyrouth par la mer. Elle arrive le 5 octobre 1887. Le jeune avocat syrien Faris al-Khouri raconte que la tension se répand alors en ville, car les dignitaires musulmans et chrétiens se disputent notre transfuge. Un compromis est trouvé : on priera sur lui à la grande mosquée Al-Omari, en présence de prêtres chrétiens. C’est le mufti de Beyrouth, le cheikh Abdelbasset al-Fakhouri, qui mène la cérémonie. Ahmed Faris, Alias Faryaq, est enterré à Hazmiyeh, à la limite de la montagne chrétienne et de la montagne druze, dans un cimetière réservé aux moutassarif chrétiens ottomans du Mont-Liban.

1894 - France : journée du 7 décembre
Ferdinand de Lesseps meurt dans sa propriété de campagne. Il a eu douze enfants de don deuxième mariage : six garçons et six filles. Son projet de creuser le canal de Panama a été un fiasco. La compagnie qu’il a fondée avec son fils et l’ingénieur Gustave Eiffel, concepteur de la célèbre tour métallique, a fait faillite. Lesseps fils, Eiffel et nombre de responsables de la compagnie se sont retrouvés en prison pour escroquerie. Quand à Ferdinand, il a été épargné en raison de son grand âge et de son état de santé.

1890 - Mont-Liban
Dans les filatures du Mont-Liban, les ouvrières de la soie déclarent une vague de grèves pur protester contre les terribles conditions de travail et demander une augmentation de salaire. L’expert français Gaston Ducousso, qui préparait une étude sur l’économie de la soie dans cette région, rapporte ce phénomène à deux causes. La première est le retour de personnes ayant émigré en Amérique et travaillé dans des usines où les questions ouvrières se résolvent, en général, par des grèves. La deuxième est ce qu’il qualifie d’agitation, instiguée par des vagabondes européennes qui se promènent en Syrie, y propageant des idées destructrices. Chapeau bas à Louise Brunet.

"Soie et fer, du Mont-Liban au canal de Suez ", de Fawwaz Traboulsi. Traduit de l’arabe (Liban) par M. Babut et N. Bontemps - Éditions Actes Sud - 256 pages. 23 €

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