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La Bibliothèque de Mireille : "Tous les poèmes". Constantin Cavàfis, la poésie même de la Méditerranée

dimanche 26 mars 2017

Il faudra, écrit Cavafis dans ses notes, attendre que je sois complètement démodé pour me découvrir vraiment. Constantin Cavàfis, Grec d’Alexandrie, fort peu connu de son vivant, est entré depuis au Panthéon poétique mondial. Traduit du grec par Michel Volkovitch, publié aux éditions Le Miel des Anges, Tous les poèmes nous invitent dans l’univers d’un des plus grands poètes.


En dehors de sa poésie Cavàfis n’existe pas, disait Yòrgos Sefèris, autre grand poète grec. Tant il est vrai que les biographes ont peu de choses à raconter de Constantin Cavàfis.

Nous avons beau avoir brisé leurs statues,
nous avons beau les avoir chassés de leurs temples,
les dieux n’en sont pas morts le moins du monde.

Ô terre d’Ionie, c’est toi qu’ils aiment encore,
de toi leurs âmes se souviennent encore. 

Lorsque sur toi se lève un matin du mois d’août, 

une vie venue d’eux passe en ton atmosphère ;
une forme adolescente, parfois,

aérienne, indécise, au pas vif, 

passe au-dessus de tes collines.

Terre d’Ionie. Poème publié 1886, 1896,1905, 1911.

Le poète est né en 1863 à Alexandrie dans une famille aisée mais bientôt ruinée, il étudia quelques années en Angleterre, passa trois ans à Constantinople puis ne quitta pratiquement plus sa ville natale où il mena l’existence obscure d’un employé subalterne dans un ministère ; il y mourut en 1933. Il vécut des amours homosexuelles dont on ne sait presque rien. Il semble n’avoir connu qu’en seule grande aventure dans sa vie : la poésie.
Si quelques fidèles seulement connaissaient le poète à la fin de sa vie, sa renommée n’a cessé de dépasser toutes les frontières dès sa mort. Il est plus traduit que tout autre poète grec, ses œuvres sont commentées, annotées.

Mais voici ce qu’en dit Michel Volkovitch, éminent helléniste et traducteur du livre Tous les Poèmes : Cavàfis perd beaucoup à la traduction, en effet. Ce n’est pas un problème d’obscurité : l’obstacle, au contraire, est dans la simplicité, le dépouillement d’une voix qui fuit les élans lyriques ou épiques, frôlant sans cesse le prosaïsme, y échappant toujours par un sens aigu de la langue (Cavàfis joue en virtuose du double registre — savant et populaire — du grec moderne, dont le français est dépourvu) et surtout par un dosage des rythmes et des sonorités si parfait qu’il en devient quasi transparent. Tout se joue sur une infime nuance, un quart de soupir.

Cavàfis est l’anti-Rimbaud : son développement fut progressif et lent. Ses premiers poèmes sont écrits à l’ombre des Parnassiens, de Baudelaire, des Symbolistes, de Browning ; il ne devient pleinement lui-même qu’aux abords de la quarantaine — un peu comme Proust, son contemporain. Il publie peu et comme à regret, retravaillant certains poèmes inlassablement pendant des années. Il ne verra pas la première édition d’ensemble de son œuvre, parue peu après sa mort.

Et si tu ne peux pas mener ta vie à ton idée,
lutte du moins autant
que tu le peux : ne pas l’avilir
par trop d’échanges avec le monde,
par trop de gestes et de discours.
Ne pas l’avilir en la traînant partout,
la promenant et l’exposant
à l’imbécilité quotidienne
des relations et des fréquentations,
jusqu’à en faire une étrangère importune.

Autant que tu le peux. Poème publié 1905,1913.

Les poèmes de Cavàfis se répartissent en trois catégories : les Poèmes cachés, qu’il n’a jamais publiés ; les Poèmes reniés, qu’il a fait paraître en revue dans sa jeunesse mais ne souhaitait pas rééditer ; les Poèmes publiés, qui l’ont été peu après sa mort. Les éditions françaises de Cavàfis, conformément à l’usage grec dominant, placent les Poèmes publiés en tête, éventuellement suivis d’une partie de l’œuvre non officielle. Les éditions Le Miel de l’Ange ont choisi une présentation différente, chronologique — en précisant bien à quelle catégorie appartient chaque poème. Cette disposition nouvelle donne au lecteur un point de vue différent sur l’œuvre ; moins solennelle, plus intime, plus vivante, elle permet de suivre la progression du poète qui cherche sa voix, qui devient peu à peu lui-même.

Dans une malle ou un coffre d’ébène précieux je déposerai et garderai les vêtements de ma vie.
Les habits bleus. Puis les rouges, les plus beaux de tous. Ensuite les jaunes. Et puis de nouveau les bleus, mais ceux-là bien plus déteints que les premiers.
Je les garderai avec vénération et beaucoup de tristesse.
Quand je serai vêtu d’habits noirs, que j’habiterai une maison noire, dans une chambre obscure, de temps à autre j’ouvrirai le coffre avec joie, d’espoir et désespoir.
Je verrai les habits et me rappellerai la grande fête – qui alors sera tout à fait finie.
Tout à fait finie. Les coffres dispersés sans rdre dans les salles. Vaisselles et verres brisés par terre. Toutes les bougies entièrement brûlées. Tout le vin bu. Tous les invités en allés. Certains, fatigués, se retrouveront seuls, comme moi dans des maisons obscures – d’autres plus fatigués seront allés dormir.

Vêtements. Poème en prose, 1897

Constantin Cavàfis est la poésie même de la Méditerranée. Le poète met en scène, en vers ou en prose, souvenirs personnels, morceaux d’histoire ou regards posés sur la vie qui l’entoure. Sa poésie, intemporelle, rayonne telle l’Alexandrie, au-delà du temps. Ses poèmes sont d’une grande retenue, entre pudeur et dépouillement extrêmes. Cavàfis, subtil couturier des mots, est en même temps un maître musicien. Il faut lire à voix murmurée, la sonorité précise, le rythme juste entre pauses et soupirs. Il faut se délecter de la lecture de ces pages, se laisser toucher à l’âme par l’émotion qu’elle suscite. On n’en sera que plus ébloui par les merveilles de la fin.

Mireille SANCHEZ

"Tous les poèmes", Constantin Cavàfis a été publié avec le soutien de la Fondation Onassis, détentrice des archives Cavàfis. Traduit du grec par Michel Volkovitch. Éditions Le Miel des Anges. 364 pages. 20 €. A commander directement sur le site lemieldesanges@gmail.com (franco de port) ou en librairies.

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