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La Bibliothèque de Mireille : "Un certain Paul Darrigrand" de Philippe Besson

samedi 6 avril 2019

Dans la continuité d’"Arrête avec tes mensonges", et avec une sensibilité toujours aussi exacerbée, Philippe Besson poursuit le récit de ses amours de jeunesse, marquées par le doute et la difficulté d’être soi.


Fin des années 80, Philippe Besson a vingt-deux ans. Il a quitté ses Charentes natales et étudie maintenant le droit à Bordeaux. Sur le campus, il fait la connaissance d’un certain Paul Darrigrand, de trois ans son aîné, dont il devient inséparable. Paul est marié avec une jeune femme qui inspire au narrateur une sympathie sincère. Autant de raisons pour ne pas encourager l’élan qui pousse les deux garçons l’un vers l’autre. C’est pourtant Paul, au cours d’un séjour à l’île de Ré, qui fait le premier pas, les précipitant tous les deux dans une relation charnelle incandescente, vouée à la clandestinité. Philippe, constatant qu’il ne peut décidément pas « être aimé au grand jour », tombe soudain gravement malade. Deux événements en apparence sans rapport. Mais comment ne pas supposer qu’ils soient liés ? Comment ne pas entendre le langage du corps ? Comment ne pas voir la simultanéité du désir et de la souffrance ? Après « Arrête avec tes mensonges », Philippe Besson poursuit son dialogue avec les fantômes de sa jeunesse et approfondit le récit de sa vérité intime. Dans ce roman grave et mélancolique sur les amours impossibles, la mort rôde en sous-main, tel un révélateur. Tandis qu’en arrière-plan, les soubresauts d’un monde violent signent la fin d’une époque d’insouciance, c’est dans son propre corps que le narrateur éprouve toute la brutalité des contraintes sociales qui pèsent désormais sur la jeunesse. Parce que la vie aussi a le sens de la métaphore, les événements réels que relatent ici Philippe Besson lui inspireront un de ses romans les plus célèbres, Son frère.

Philippe Besson est un des auteurs incontournables de sa génération. Son dernier roman en atteste, si besoin était. Un roman nostalgique, intime, empreint de gravité, pudique et sensible qui évoque les amours impossible et la jeunesse si vibrante de l’écrivain.

Mireille SANCHEZ

Extrait :

La photo, je ne la cherchais pas.
Je suis tombé dessus par hasard, parce que je m’apprêtais à déménager et que j’avais entrepris de me débarrasser de ces choses qu’on entasse dans des armoires, sur des étagères, sans jamais plus y revenir, qu’on conserve tout simplement parce que, sur le moment, on répugne à les jeter.
Pour être parfaitement honnête, j’en avais presque oublié l’existence. Vous savez : le temps qui passe, la mémoire qui fait ses choix.
Bien sûr, quand je l’ai tenue entre les mains, j’ai tout reconnu, tout, instantanément : le lieu, la saison, l’époque ; et les deux garçons.
Je n’ai pas eu besoin de faire d’effort. Je n’ai pas eu d’hésitation.
J’ai d’abord été troublé puisque c’est toujours un peu étrange, n’est-ce pas, la résurgence imprévue, en rien préméditée, de souvenirs enfouis, d’épisodes occultés de nos vies. Étrange aussi d’être renvoyé à sa jeunesse quand on ne s’y attend pas, de se voir redonner l’image de ce qu’on n’est plus. Troublé, c’est ça. Sans être fichu de savoir s’il s’agissait d’un trouble agréable ou déplaisant.
Pour m’en défaire, je me suis efforcé de me rappeler les circonstances de la fabrication de cette image. Forcément l’auteur était à rechercher parmi les quatre autres qui se trouvaient avec nous sur l’île, cet hiver-là. Mais qui parmi les quatre ? D. presque à coup sûr. Il avait emporté avec lui un appareil photo, je le revois, le portant en bandoulière, tandis qu’on arpentait le front de mer, dans les bourrasques. Ce devait être un Canon, avec la mise au point manuelle, tous les types de notre âge en avaient un ou en voulaient un, on s’imaginait un peu artistes, on voulait fixer des moments, figer des silhouettes. Ensuite, à notre retour à Bordeaux, D. a dû en faire un tirage, nous le montrer, nous dire : choisissez celles qui vous plaisent et je les ferai retirer. Et j’ai retenu celle-ci.
J’ai fini par la ranger avec d’autres, dans une boîte à chaussures. Cette boîte m’a suivi d’appartement en appartement. De nouvelles photos sont venues s’y empiler, avec les années. À chaque ajout, je me disais : ce sera bien de les regarder, un jour. Mais à chaque ajout, je repoussais le moment, ayant compris que la nostalgie fait plus de mal que de bien. Et puis, un jour, il n’y a plus eu de photos ajoutées, parce que désormais les souvenirs tiennent dans des téléphones portables, mais la boîte est restée, perchée en haut d’une armoire.
Elle est ouverte devant moi alors que je commence à écrire.
Et, au fond, c’est peut-être pour cette unique raison – jamais précisément formulée – qu’elle n’a pas disparu dans les grandes éradications dont je suis capable parfois : je devais penser que ces photos serviraient.
Celle-ci au moins.
Celle-ci en particulier.

"Un certain Paul Darrigrand" de Philippe Besson. Éditions Julliard. 216 p. 19.

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