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La Bibliothèque de Mireille : "Une histoire des abeilles" de Maja Lunde

dimanche 24 septembre 2017

Déjà phénomène littéraire, bientôt traduit dans vingt-neuf pays, "Une histoire des abeilles" est un triptyque écologiste qui raconte l’amour filial à travers le destin des abeilles. Ce roman est véritablement une des pépites de cette rentrée !

Quelque part en Chine, en 2098. Les insectes ont disparu, la race des abeilles s’est éteinte, ce qui a provoqué un cataclysme mondial. Pour survivre, les hommes doivent polliniser manuellement les arbres fruitiers. Tao, est une jeune femme, est affectée à cette tâche. Pour son petit garçon, elle rêve d’un avenir meilleur. Mais, ce dernier, victime d’un accident lors d’une sortie familiale en forêt, est retrouvé dans le coma. Il est alors transporté dans un lieu tenu secret par le gouvernement chinois. Tao, tenue à l’écart, va mener l’enquête, déterminée coûte que coûte à retrouver son fils. Elle va découvrir toute la désolation et la misère du monde, et va devoir se plonger dans les origines du plus grand désastre de l’humanité
Quelque part en Ohio, en 2007. George, apiculteur bourru, se trouve désarmé face au "syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles". Ces ruches sont en effet désertées de leurs abeilles du jour au lendemain. Au même moment, il ne se remet pas de la décision de son fils unique, qui ne souhaite pas reprendre l’exploitation, rêvant de devenir écrivain. Qui va donc reprendre les ruches menacée par l’inquiétante disparition des abeilles ?
Quelque part en Angleterre, en 1851. Père dépassé et époux frustré, William a remisé ses rêves de carrière scientifique. Naturaliste dépressif, la découverte de l’apiculture réveille son orgueil déchu : pour impressionner son fils, et susciter l’admiration de ses pairs, il se jure de concevoir une ruche révolutionnaire.
Entremêlant avec une rare maîtrise les différents récits, Maja Lunde façonne une "ruche" en trois structures qui vont s’imbriquer : trois familles, trois lieux, trois époques qui se font écho. "Une histoire des abeilles" se sert des histoires de transmission générationnelle pour parler de la relation de l’homme avec la nature, invitant le lecteur à prendre conscience de la plus grande urgence écologique du moment, la disparition des abeilles. Se rapprochant du conte, l’auteur, (dont c’est le premier roman pour adultes), livre une histoire bouleversante, marquante. "Une histoire des abeilles" est un roman fort, érudit, magnifiquement écrit ; sans nul doute une pépite de cette rentrée littéraire !
Mireille SANCHEZ

Extrait : Tao District 242, Shirong, Sichuan, 2098
Tels des oiseaux disproportionnés, nous nous tenions en équilibre chacune sur notre branche, un bac en plastique dans une main, un plumeau dans l’autre. Je progressais lentement, avec le plus de précaution possible. Je n’avais aucune disposition pour l’escalade, contrairement à beaucoup d’autres femmes de l’équipe. Mes mouvements étaient souvent trop brusques, ma motricité fine pas assez développée, je manquais d’habileté. Je n’étais pas faite pour cette tâche, et pourtant chaque jour je devais passer ici plus de douze heures d’affilée. Les arbres avaient atteint leur maturité de production, mais étaient encore jeunes. Leurs branches, aussi fragiles que du verre, craquaient sous notre poids. Je grimpai avec prudence pour ne surtout rien abîmer. Je posai mon pied droit sur une branche plus élevée encore puis hissai avec circonspection mon pied gauche. J’avais enfin trouvé une position sûre pour travailler, inconfortable mais stable. De là, je pouvais même atteindre les fleurs les plus hautes.
Le petit récipient en plastique était rempli d’un or vaporeux minutieusement pesé et distribué également à chacune d’entre nous tous les matins. Je plongeai le plumeau dans le bac et disséminai cette précieuse poudre autour de moi. Chaque fleur devait être pollinisée à l’aide de la balayette en plumes de poule, des poules de laboratoire conçues spécifiquement pour cet usage, car l’efficacité de leur plumage était supérieure à celle de n’importe quelle fibre artificielle. Une multitude de tests avaient été menés au fil du temps : dans mon district, ce savoir-faire remontait à plus d’un siècle. Les abeilles avaient disparu dès les années 1980, bien avant l’Effondrement, tuées par les insecticides. Quelques années plus tard, quand les substances en cause avaient cessé d’être utilisées, les abeilles étaient réapparues, mais la pollinisation manuelle avait déjà commencé et fournissait de meilleurs résultats, même si elle requérait un nombre de personnes – de mains – incroyable, colossal. Ainsi, lorsque survint l’Effondrement, mon district avait une longueur d’avance sur ses concurrents. Notre pays avait été le plus touché par les dégradations environnementales : pionniers en matière de pollution, nous étions devenus pionniers en matière de pollinisation manuelle. Ce paradoxe nous sauva.
J’avais beau m’étirer au maximum, la fleur demeurait hors de ma portée. J’étais à deux doigts d’abandonner, mais la crainte d’une sanction me poussa à persévérer. Un bac de pollen vidé trop vite pouvait nous valoir une retenue sur salaire. Tout comme un bac encore trop plein après des heures de labeur. Notre travail était invisible. Quand, à la fin de la journée, nous redescendions au sol, seules des croix rouges tracées à la craie sur le tronc des arbres – jusqu’à quarante, idéalement – indiquaient où nous avions pollinisé. Il fallait attendre l’automne, quand les arbres ployaient sous les fruits, pour savoir qui avait bien œuvré. Mais souvent nous avions déjà oublié qui était passé par là. Ce jour-là, on m’avait affectée à la parcelle 748. Sept cent quarante-huit sur combien ? Je l’ignorais. Nous n’étions qu’un groupe parmi des centaines d’autres. Dans nos uniformes beiges, nous nous ressemblions toutes, comme les arbres. Et nous étions aussi proches les unes des autres que l’étaient les fleurs. Toujours en groupe, perchées sur les branches ou marchant le long des ornières lors des changements de verger. La solitude, nous ne la trouvions qu’entre les murs de nos appartements exigus, à peine quelques heures par jour. Sinon, toute notre vie se déroulait à l’extérieur.
Le silence régnait dans le champ. Il était interdit de parler en travaillant. Les seuls sons provenaient de nos déplacements prudents, de légers raclements de gorge, de quelques bâillements, du frottement du tissu de nos uniformes contre le bois. Et parfois aussi de ce que nous avions appris à détester : le craquement d’une branche qui, dans le pire des cas, se brise. Une branche cassée, c’était moins de fruits, et un motif supplémentaire de retenue sur salaire. Hormis cela, on n’entendait que le vent soufflant dans les ramages, sur les fleurs, dans les herbes.
Il venait du sud, de la forêt sombre et sauvage, au-delà des fleurs blanches des fruitiers encore dépourvus de feuilles ; dans quelques semaines seulement, cette forêt serait un mur de verdure luxuriante. Nous n’y mettions jamais les pieds, nous n’avions aucune raison de nous y rendre. Toutefois, le bruit courait qu’on allait bientôt la raser, elle aussi, et la replanter d’arbres fruitiers.
Une mouche passa près de moi en bourdonnant, un spectacle exceptionnel. Les oiseaux aussi se faisaient rares, souffrant de la pénurie d’insectes, mourant de faim, comme tout le monde.
Un bruit strident et le calme vola en éclats. Le coup de sifflet en provenance du baraquement de la direction signalait la seconde et dernière pause de la journée. Je remarquai alors que j’avais la bouche sèche.
Dans une synchronisation fluide et parfaite, nous commençâmes avec précaution à descendre des arbres. Les autres femmes bavardaient déjà – cette cacophonie démarrait à l’instant même où elles se savaient autorisées à parler –, comme si on avait appuyé sur un bouton.
Concentrée sur mes mouvements, je gardai le silence pour atteindre le bas sans casser de branches. J’y parvins. Un pur coup de chance. Au sol, une gourde en métal éraflé était posée au pied du tronc. Je la saisis avec avidité. L’eau, tiède, avait un goût d’aluminium, ce qui me dissuada malgré ma soif d’en ingurgiter davantage.
Vêtus de blanc, deux jeunes garçons du service de l’économat distribuèrent sans tarder les boîtes recyclables qui contenaient le second repas de la journée. Je m’assis à l’écart contre un arbre et j’ouvris la mienne. Aujourd’hui, mélange de riz et de maïs. J’en avalai une cuillerée. Un peu trop salé, et assaisonné de piment et de soja artificiels, comme d’habitude. Cela faisait longtemps que je n’avais pas mangé de viande. Le fourrage, dont une grande partie requérait également une pollinisation manuelle, demandait trop de terres arables. Et les bêtes ne méritaient pas qu’on leur consacre tant de travail.
La boîte fut vide avant que je sois rassasiée. J’allai la déposer dans le panier, avec les autres. Puis je me mis à courir sur place en dépit de ma fatigue. Mes jambes étaient ankylosées après ce temps passé dans les arbres. Parcouru de picotements, mon corps avait besoin d’exercice.
Rien n’y fit. Je jetai un coup d’œil furtif autour de moi. Aucun représentant de la direction ne me regardait. Discrètement, je m’allongeai par terre pour étirer mon dos douloureux.

"Une histoire des abeilles", de Maja Lunde. Traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon. Éditions Presses de la Cité. 400 pages. 22,50 €.

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