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La Bibliothèque de Mireille : "Une ville à soi" de Chi Li

dimanche 25 novembre 2018

"Une ville à soi", le nouveau roman de Chi Li, nous invite à un voyage au cœur d’un paysage citadin animé par les vies entrecroisées de femmes ordinaires.


Mijie est une maîtresse femme. Issue des rangs de l’armée, elle a ouvert après le décès de son époux une échoppe de cirage de chaussures dont les affaires sont florissantes. À sa grande surprise, une jeune voisine élégante vient lui offrir ses services. Cherchant à en savoir davantage, Mijie comprend que celle-ci veut ainsi défier un mari qui la délaisse. Dès lors, une véritable complicité se dessine entre les deux femmes, mêlée chez la première d’un sentiment plus tendre. À cette amitié s’ajoute le soutien inconditionnel de la belle-mère de Mijie, une vieille dame qui depuis toujours la seconde avec discrétion.
Hommage à la ville de Wuhan, ce roman explore quelques-unes des interrogations des femmes chinoises dans une négociation permanente entre éthique et recherche du bonheur personnel.
De son écriture fine, précise, toujours teintée d’humour, le dernier roman de Chi Li nous invite à entrevoir, sur la pointe des pieds, au seuil de la boutique, quelques aspects de la vie citadine chinoise au-travers de ces femmes "ordinaires". Et c’est aussi à travers leur vie, leurs liens et leurs engagements, un portrait sensible de l’évolution des modes de vie urbains en Chine. Car le personnage féminin principal de l’histoire est bien la ville de Wuhan, dans la province de Hubei où est née Chi Li, et toute la vie de la boutique de Mijie interfère avec celle du quartier.

"Une ville à soi" est un livre subtil et réaliste, un roman agréable sur la Chine des villes, un portrait sensible de sentiments quotidiens.

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Mijie jette de nouveau un œil à la pendule au-dessus du comptoir : déjà vingt minutes de passées ! Fengchun a encore les fesses en l’air, tournant telle une toupie, consciencieusement, et frottant les chaussures qu’elle a déjà parfaitement cirées. “Putain !” Le mot, proféré sans bruit, avait cependant fait fortement bouger les lèvres de Mijie. Les gens ont souvent besoin d’exprimer verbalement leur colère, sans que les mots prononcés prêtent à conséquence. Si les habitants de Wuhan avaient l’habitude de dire “connasse” ou “espèce de salope”, Mijie, devenue soldat dès l’âge de seize ans, s’était familiarisée au sein de l’armée avec le gros mot national : “Putain !” Les chaussures que cirait Fengchun étaient à vrai dire de belles chaussures en cuir, au bout en pointe. Mijie avait repéré qu’elles étaient de fabrication italienne ou anglaise. Et alors ? Putain, cela faisait trop longtemps qu’elle les astiquait “Le temps est le seul et unique critère de la vérité.” C’était un des credo de Mijie. Ces adages comme ces expressions vulgaires étaient les fruits de son éducation à l’armée. Mijie les adorait. Et c’était vrai que le temps était le seul et unique critère de la vérité : en amour par exemple. Ou encore pour le cirage de chaussures. Et cela se vérifiait encore mieux avec le cirage qu’avec l’amour : il y a cinq ans, il fallait dénouer les lacets des chaussures à la place du client avant de les cirer, puis tout devait être frotté : tous les angles, tous les petits défauts. Même si l’on faisait preuve de beaucoup de dextérité, cela prenait sept à huit minutes, voire dix. Avec la hausse des prix, le cirage acheté en gros à la rue Qianjinyi, le plus basique, était passé de trente centimes à trois yuans. En un éclair, les prix de tous les articles de consommation s’étaient mis à flamber alors que, contre toute logique, les magasins de cirage ne pouvaient pas augmenter les leurs. La boutique Hanhuang du côté du pont Liudu avait bien envisagé de monter ses prix à cinq yuans. Les gens s’étaient aussitôt récriés, furieux : “Vous êtes la chaîne de cirage à un yuan de Shenyang, n’est-ce pas ? De Shenyang à Wuhan, vous avez déjà fait passer les prix à deux yuans, et là, vous augmentez encore ?” Comme si cirer des chaussures devait être un travail bénévole. Putain, c’était ça la mentalité des gens, une mentalité retorse à bien des égards, mais à laquelle on ne pouvait que difficilement s’opposer. Alors tant pis, Mijie savait s’adapter, elle n’avait pas augmenté ses tarifs, elle était restée à deux yuans. Était-ce de la bêtise ? Non. Les gens ne comprenaient simplement pas qu’en ce monde, il n’y avait que de mauvais achats, pas de mauvaises ventes. Mijie pouvait augmenter ses tarifs de façon détournée. Elle pouvait également ne pas toucher au prix du cirage des chaussures en cuir et augmenter celui de toutes les autres. Elle pouvait aussi jouer sur les mots et, tout à coup, il n’était plus question de cirer des chaussures mais de les “embellir comme si c’était votre deuxième visage”. De même pour les chaussures de détente et de marche : oublié le cirage, il s’agissait désormais de “protéger vos appuis”. Mijie pouvait, à la vue d’une paire de sandales toute simple, presque des savates, s’exclamer, émerveillée : “Waouh, quelles chaussures magnifiques, quelle originalité ! Elles méritent qu’on leur fasse une beauté rien que pour elles, c’est obligé !” Avec un tel discours, l’affaire était conclue. Avec un tel discours, l’affaire était conclue. Après cette tirade, “une beauté rien que pour elles”, que vous demandiez cinq yuans ou huit yuans, la cliente payait. Et si elle avait refusé, elle aurait été suffisamment embarrassée pour piquer un fard. La mode était un énorme piège à clients car, en règle générale, ceux qui font les boutiques dans les quartiers commerçants très fréquentés craignent moins de débourser trois ou cinq yuans de plus que d’être pris pour des ploucs. Aujourd’hui, tenir un commerce n’avait plus rien à voir avec des formules du genre : “La qualité est essentielle, la confiance c’est la base, le client est roi.” Il s’agissait de jouer désormais avec les concepts, le temps, le client. Le temps consacré autrefois à cirer trois paires l’était maintenant pour six. On utilisait une boîte de cirage comme si elle en contenait six. Si ce n’était pas ça, faire du profit ! En outre, quand les gens se rendaient compte qu’une boutique était très fréquentée, les affaires prospéraient d’autant plus. Les gens sont tout excités quand il y a du monde. Et il suffit de les faire rêver pour gagner de l’argent. Ça, c’est une vérité absolue. Le seul problème de Mijie, c’était qu’elle était la patronne, et qu’à ce titre, elle ne cirait pas elle-même de chaussures, elle ne maîtrisait pas le temps et devait compter sur la vivacité de ses employées.

"Une ville à soi" de Chi Li. Traduit du chinois par Hang Ling et Vanessa Theilet. Éditions Actes Sud. 192 p. 16,50 €.

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