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La France en littérature ou l’identité apaisée… Par Eric Delbecque

mardi 24 mai 2016

Depuis la fin du XXe siècle, le roman français nous avait habitués au nombrilisme, à la littérature du « tout-à-l’ego ». Difficile de trouver des écrivains s’inscrivant dans l’époque, se frottant aux tensions du réel, bref racontant des histoires où le particulier nous dit quelque chose de l’universel. C’est le défi que relèvent Virginie Carton et Patrick Tudoret. Ils assurent le fil d’une belle tradition de la littérature française. Au-delà de toutes leurs différences, une chose les réunit : renouer avec l’art du romancier qui fit l’influence des lettres françaises. Sont-ils pour autant rivés au passé ? Aucunement. C’est bien là que se situe leur réussite. Ils mélangent les mondes. Légèreté et élégance, prose sans excès d’ornements et pourtant riche de sens et de compartiments secrets. Une écriture qui semblait fuir notre pays, et que l’on voudrait éternelle…

Être profond sans nous avertir, suggérer sans imposer. La veillée (Stock) en témoigne, une troisième fois : le dernier roman de Virginie Carton se lit d’une traite et arrête les horloges parce qu’il nous lance dans l’exploration d’abord inattendue de nos sentiments et de notre mémoire, comme ses deux autres romans. Dans la tendre nostalgie, elle fait glisser une introspection douce mais aiguisée. Marie, Sébastien et Victor nous font découvrir la part obscure de nous-mêmes, non une face maudite que nous ignorerions pour ne pas en avoir peur, mais celle que nous cachons aux êtres chers. Pour ne pas les blesser, parce qu’ils ne l’accepteraient probablement pas, parce que l’amour qui supporte tout, celui dont parle Saint-Paul, n’est pas toujours de ce monde. L’auteur Des amours dérisoires nous rappelle que nos parents et nos enfants ont leur vie propre, un bonheur dont nous ne sommes pas forcément la source.

Une écriture qui fuyait que l’on voudrait éternelle…

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"La veillée" (Stock) le dernier roman de Virginie Carton (Photo D.R.)

La veillée invite à la maturité : c’est énorme dirait Luchini… La grâce s’empare sous sa plume des sujets les plus graves ou les plus insignifiants. Une femme française : voilà bien un livre qu’elle pourrait écrire si le film n’existait pas… Certes, ce n’est pas une chanson or, elle affectionne en particulier l’univers musical. Mais le cinéma, pourquoi pas ? Profitant de son séjour parisien, lors de la signature de son service de presse, chez son éditeur, je l’ai rencontrée afin de préciser ma plume. J’ai pensé en la voyant à Alice au pays des merveilles qu’aurait percuté Mireille Sorgue, peut-être suivie d’une petite musique de mots me soufflant le nom de Christiane Singer. Je lui ai posé l’insupportable question de l’atelier de l’écriture : comment les pages naissent-elles ? Elles viennent quand elles sont prêtes m’a-t-elle patiemment répondu en substance, en me précisant qu’elle écrivait très vite. C’est exactement ça ! Elle trace les phrases parce qu’elle les respire en quelque sorte ; elle éprouve et pense dans le même mouvement de la création. Cette évidence, cette banalité, constitue l’étincelle précieuse qui distingue l’écrivain du plumitif.

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Patrick Tudoret et "L’homme qui fuyait le Nobel" (Grasset) (Photo DR)

Patrick Tudoret m’apparaît fait du même bois. Héritier des hussards ? Sans nul doute, en partie tout au moins. Plus proche de Déon que de Nimier. Je m’en assure en le retrouvant autour d’une table. Nous partageons un repas, sobre, pour retrouver l’un et l’autre nos travaux dans de bonnes conditions de lucidité. Le besoin de liberté se lit dans ses yeux, celui-là même qui le fait écrivain. L’homme qui fuyait le Nobel (Grasset) découvre une sorte de Jean-René Huguenin qui aurait pris le temps de vieillir, et un peu de l’irritation contre la bêtise de Montherlant. Il parle d’amour, et des obstacles dans ce temps qui en font un défi : car la « conspiration » contre la vie intérieure et le silence, dont parlait Bernanos, vient évidemment corroder notre intuition que la capacité d’aimer souffre de la célérité ambiante. En le lisant, on voudrait rêver des heures de la proximité manquée à l’autre (par défaut de nous laisser vivre), de ce qui nous fait la désirer quand nous en respirons la possibilité urgente dans celui ou celle qui nous donne envie de nous attarder. Pour preuve : « Le silence est splendide, ici. Un silence plein, comme nous l’aimions et comme notre monde n’en recèle plus beaucoup, plein de vie, plein de sève, animal et soyeux ».

Parler d’amour dans la perte, dans le chemin de la maladie vécue à deux, attendant qu’elle nous retire l’essentiel ; rien de plus monumental à prendre d’assaut pour un romancier. Il gagne sur ce ring… On le suit et on plonge dans l’angoisse de le comprendre, de se mettre à la place de son héros Tristan Talberg. Les phrases pesantes, et pourtant légères comme un cheval au galop, touchent au cœur d’une émotion déjà vécue par beaucoup : « C’était un de ces jours où, sans s’en exclure, il trouvait l’humanité laide ». Patrick Tudoret ne cesse de travailler les outils de rhétorique, au cœur de ses multiples activités : il sait en confier les lames acérées à Tristan, qui les utilise d’abord pour se clarifier lui-même, et nous introduire comme par surprise à l’espérance, une construction désormais bien désuète et qui édifie cependant des merveilles.

Deux romanciers qui nous réconcilient avec le temps : des pages qui aident à devenir soi, et qui bâtissent la continuité complexe, faites de ruptures qui ne sont jamais que des évolutions : un tableau qui se découvre lentement, au prix d’efforts incessants…

Dans une époque où la question de l’identité semble susciter trop souvent la polémique ou la violence politique, il est rassurant de constater que la littérature nous donne à voir le possible d’un esprit français qui lie ensemble passé et futur, héritage et modernité intelligente.

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