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Tribune d’Eric Delbecque : La Mondialisation-Destin ou la mort du volontarisme politique (1/2)

mercredi 18 janvier 2017

« On n’a pas encore compris à quel point le libéralisme est, pour ceux qui gouvernent les sociétés, un moyen commode de se démettre de toute responsabilité ». Philippe Thureau-Dangin [1]

L’agitation autour du Brexit est l’occasion de réfléchir un peu sur la dialectique nation/mondialisation. Ce qui fragilise parallèlement fortement l’idée même de la nation, c’est le discours sur la mondialisation, vendue comme un destin, une force implacable, irrésistible, à laquelle il serait vain de s’opposer.
Le capitalisme financier ne constitue pas un choix de société mais une loi de l’Histoire, presque une loi naturelle si l’on tend bien l’oreille lorsque s’expriment certains économistes. D’où la décontraction avec laquelle ils nous entretiennent de l’innovation comme une éternelle dynamique de destruction créatrice (à laquelle eux-mêmes -tout comme nos « élites »- ne sont pas soumis, bien entendu…). Darwin domine la pensée économique alors même qu’on le questionne dans les sciences naturelles et qu’on le maudit dans les sciences sociales. Il faudrait en finir avec ce storytelling malhonnête. La mondialisation n’est pas la Providence, la main invisible de Dieu ou le Fatum antique… Le paradigme qui explique notre siècle, c’est celui de la guerre économique, n’en déplaise à certains esprits trop baignés d’idéologie libérale ou de politiquement correct que ce concept malcommode continue de chagriner. Ceux-ci ne voient qu’une saine hyperconcurrence entre les acteurs économiques et jugent que l’uberisation préfigure le monde de demain. Drapés dans l’orthodoxie schumpeterienne, ils évacuent de leur raisonnement l’inscription de l’économie dans un écosystème socioculturel et nient la dynamique des stratégies de puissance des États, donc la persistance des nations. Accepter cet épistémè de la guerre économique ne vaut pas refus du mode de production capitaliste ou de l’ambition libérale. Cela implique en revanche, c’est exact, de trouver le chemin concret de l’invention crédible au quotidien de la célèbre et éternelle troisième voie évitant les excès du dirigisme et ceux du laisser-faire. Bien sûr, on peut tenter de réfuter l’existence des stratégies de puissance nationales en affirmant que les firmes mondialisées échappent aux griffes des administrations, lesquelles se révèlent désormais incapables de maîtriser la vie des affaires.

On constate néanmoins que la Chine, la Russie ou les États-Unis offrent un rude démenti à cette thèse. Il est sans doute légitime de questionner la notion d’État et d’expression de la volonté de la nation sur les thématiques géoéconomiques notamment. Derrière l’évocation de la souveraineté nationale et de l’autonomie stratégique, ne trouve-t-on pas parfois des intérêts beaucoup plus particuliers ?

C’est exactement la thèse développée de manière beaucoup plus formelle par l’école théorique du Public Choice : « La théorie du Public Choice telle qu’elle est présentée par Buchanan, Tullock ou Brennan, fournit une explication globalement plus satisfaisante à la croissance des dépenses publiques qui intègre la théorie de la bureaucratie, l’inefficience du vote à la majorité simple et les imperfections de la démocratie médiatisée ». Ses principaux apports sont les suivants : tout d’abord, les décideurs publics ou gouvernants s’affirment comme des médiateurs aimantant les intérêts de groupe d’électeurs afin de former une majorité capable de conduire à leur réélection. Ensuite, l’arbitrage des électeurs (par ailleurs contribuables) souffre de plusieurs catégories d’asymétries. La première touche à l’équilibre des rapports entre les décideurs publics et des électeurs, ces derniers étant mal informés et mal organisés,. Pour eux, la recherche d’information et la participation à un groupe d’influence sont coûteuses et ne leur procurent quasiment pas de bénéfices à titre individuel. Cette asymétrie démontre que les intérêts de la masse des citoyens sont bien moins défendus que ceux de groupes restreints.

Par conséquent, les gouvernants tirent davantage de profit à promouvoir des programmes catégoriels répondant aux attentes de petits groupes d’influence. « En second lieu, la dilution des coûts sur l’ensemble des électeurs et la concentration des avantages sur un groupe d’influence favorisent le gonflement des dépenses publiques reposant sur des programmes qui, globalement, se traduisent par des pertes de bien-être pour l’ensemble de la collectivité ». Enfin, les problèmes font l’objet d’un traitement conjoint, permettant de procéder à des marchandages entre les divers groupes de pression ; il en découle des engagements de soutien mutuel entre les partisans de mesures catégorielles (qualifiée de pratique du log rolling).

En résumé, le fonctionnement des régimes démocratiques fait aujourd’hui apparaître un niveau très élevé et faiblement efficientes de dépenses publiques parce qu’ils reposent sur l’élection à la majorité simple de décideurs publics qui mettent en œuvre, avec le concours de managers excessivement corporatistes, des politiques catégorielles accroissant des transferts de ressources au profit de groupes d’intérêt très spécifiques. Globalement, la théorie du Public Choice « souligne la dimension institutionnelle des enjeux économiques » . Le groupe Carlyle suscita ce type de débat au début des années 2000. De nombreux commentateurs indiquaient que l’on percevait difficilement, au sein de cette organisation, où commençaient les manœuvres de la stratégie de puissance de l’Oncle Sam et où s’arrêtaient les intérêts de ses grands actionnaires. Il n’en reste pas moins qu’une dynamique d’action globale venue de Washington en découlait et heurtait parfois de plein fouet le périmètre de souveraineté ou d’indépendance stratégique d’un certain nombre de pays, spécialement en Europe. De manière générale, il faut justement ne pas concevoir la guerre économique sur le modèle de la dynamique du complot ! Ce sont des convergences stratégiques et des synergies d’objectifs qui permettent d’en tracer la grille de lecture, pas des ambitions occultes réunissant des individus sulfureux dans des caves d’un blanc chirurgical éclairées au néon...

Qu’en conclure ? Que la guerre économique existe, tout comme les nations et les stratégies de puissance des États, mais que les bénéficiaires de ces conflits sont en réalité de fausses élites qui n’en redistribuent guère le « butin » de manière équitable… Et sur cette scène de la grande confrontation mondiale pour l’accumulation du capital, l’oligarchie des États-Unis occupe la première place… Certes, elle n’a pas l’âme socialiste ni même keynésienne, ne pratique guère la redistribution et ne croit pas au solidarisme, mais elle se sent profondément américaine.

Eric DELBECQUE, Président de l’ACSE, coauteur avec Christian Harbulot de : L’impuissance française : une idéologie ? (Uppr)


[1Philippe Thureau-Dangin, La concurrence et la mort, Syros, 1995.

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