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La boîte à Polars de Jean-Rémi Barland. "L’énigme de la chambre 622" de Joël Dicker : un époustouflant roman-tableau à tiroirs

dimanche 14 juin 2020

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"L’énigme de la chambre 622" le dernier opus de Joël Dicker (Photo © Jeremy Spierer)

Décédé au mois de janvier 2018 l’éditeur Bernard de Fallois considérait qu’un grand roman était un tableau. « Un monde qui s’offre au lecteur qui va se laisser happer par cette immense illusion faite de coups de pinceau. Le tableau montre de la pluie : on se sent mouillé. Un paysage glacial et enneigé ? on se surprend à frissonner  ». Et il disait encore : « Vous savez ce qu’est un grand écrivain ? C’est un peintre justement. Dans le musée des grands écrivains, dont tous les libraires possèdent la clé, des milliers de toiles vous attendent. Si vous y entrez une fois, vous deviendrez un habitué  ». Rapportant ces propos dans le cœur même de son nouveau roman « L’énigme de la chambre 622  », Joël Dicker rend par là même un vibrant hommage à son éditeur aujourd’hui disparu « l’homme à qui je devais tout  », précise-t-il d’emblée et dont il évoque le travail d’accompagnement de son écriture au moment de la rédaction de ses précédents ouvrages dont « La vérité de l’affaire Harry Quebert  » vendu à des milliers d’exemplaires -et qui aurait mérité le Goncourt-. Ce nouvel opus d’un Joël Dicker au sommet de son art touche d’emblée par la reconnaissance affichée à un maître-éditeur célébrée tout au long d’un récit policier de manière certes par trop hagiographique mais d’une sincérité non feinte. Et puisqu’on parlait de peinture romanesque, disons que « L’énigme de la chambre 622 » est justement le fruit d’un grand peintre des lettres, -autant par le fond que dans la forme-, qui sait faire exister des personnages d’un simple trait de plume.

Proche de Simenon…

La pluie que l’on sent, la chaleur étouffante qui s’insinue en vous, la nuit qui se déchire en gerbes de mystères, de simples quidams transformés par des événements qui les dépassent en héros de tragédies, autant d’éléments présents dans « L’énigme de la chambre 622 » qu’ils nous rappellent les ingrédients fondamentaux d’une enquête du commissaire Maigret. Il y a du Simenon chez Dicker dans cette façon presque fantasmagorique de faire sonner les mots entre eux comme s’ils se rencontraient pour la première fois. Et si l’intrigue de ce polar fort en rebondissements se passe en Suisse, c’est là encore un clin d’œil (non voulu peut-être) à Simenon qui y vivait mais surtout à Bernard de Fallois qui aimait ce pays de chocolats, de montres, et de secrets bancaires.

Et de Gaston Leroux

La banque justement….décor central du roman. Celle (fictive) de la famille Ebezner qui à la mort de son patron et propriétaire devrait en toute logique être dirigée par son fils Macaire Ebezner, qui âgé de 41 ans demeure son seul héritier. La presse a beau se faire le relais de l’événement un jour avant le vote, bien entendu roman policier oblige, la succession se fera plus compliquée que prévue. Surtout que le 16 décembre un homme a été retrouvé assassiné dans la chambre 622 du palace de Verbier et que sa mort est en lien avec la banque Ebezner. Outre le fait que le lecteur devra attendre plusieurs centaines de pages pour connaître l’identité de la victime, la police pataugera à l’envi, si bien que des années plus tard la vérité n’aura toujours pas éclaté. Dans son titre même « L’énigme de la chambre 622 » rappelle « Le mystère de la chambre jaune » de Gaston Leroux. Un crime a été commis et la chambre en question n’a toujours pas révélé au monde ce qu’elle contenait de noires réalités. Chez Dicker, et c’est une des forces du roman, la filiation avec l’œuvre de Leroux se fait avec le thème de la paternité douloureuse. Tout le monde dans ce maelström politico-suisse possède un père avec qui les relations sont compliquées. Là encore un enquêteur extérieur à la famille en crise tentera avec succès de débusquer le vrai du faux. Il ne s’appelle pas Joseph Rouletabille comme chez Leroux, mais Joël Dicker lui-même qui un jour de l’été 2018 débarquant dans l’hôtel où a eu lieu le drame des années auparavant constatera qu’il y a bien une chambre 621 et 623 mais pas de chambre 622, celle-ci étant remplacée par une chambre 621 bis. Interrogeant la direction, il comprendra que le meurtre passé a provoqué une émotion considérable et que par superstition il est responsable de ce changement de numérotation. Voilà donc Joël qui, accompagné de Scarlett Leonas, (clin d’œil à « Autant en emporte le vent » qui vient de faire l’objet d’une nouvelle traduction mais qui est aussi dans l’œil du cyclone à la suite de la mort de George Floyd​ aux Etats-Unis et le mouvement "Black lives matter" qui dénonce...), une cliente du Palace devenue son assistante parti à l’assaut d’une vérité qui se dérobe d’autant plus qu’elle est à tiroirs.

« Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon »

Ils ont pour noms Macaire Ebeznar, Jean-Bénédict Hansen, Horace Hansen, Sinior Tarnogol, Lev Levovitch, en liaison avec la banque, Alfred Agostinelli, (chauffeur dont le nom est une allusion directe au secrétaire de Marcel Proust), Anastasia (épouse de Macaire et maîtresse de Lev), Edmond Rose, le patron de l’hôtel, un homme d’affaires qui parti de rien avait bâti à 40 ans, une immense fortune immobilière, Klaus Van Der Brouck, Stefan et Olga von Lacht, un certain Wagner des Services Secrets Suisses, le Docteur Kazan, accoucheur des âmes...et tant d’autres qui forment un kaléidoscope de personnalités aussi étranges que dangereuses. Douloureuses surtout, tant leurs histoires croisées s’apparentent à cette phrase de Tolstoï qui ouvre Anna Karénine : « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Car, dans « L’énigme de la chambre 622 » tout le monde souffre et dissimule au sens propre du terme de terribles secrets personnels sous de subtils jeux de masques. Si l’auteur bouleverse son lecteur, c’est parce qu’au-delà des histoires poignantes qu’il superpose, il invente un monde où chaque protagoniste n’est peut-être pas celui qu’il prétend être. Quant à savoir ce qui s’est passé dans cette chambre mortuaire, comme chez Simenon le pourquoi est plus important que le comment. Surpris, secoué, ému le lecteur de ce roman magique diaboliquement construit verra surgir une deuxième vérité dévoilée juste après celle strictement policière. Du grand art composé avec une économie de moyens et des dialogues percutants, qui impose Joël Dicker comme un écrivain virtuose dont les livres inoubliables, faciles d’accès et exigeants, touchent au cœur et parlent avec justesse des soubresauts de l’âme humaine.
Jean-Rémi BARLAND
"L’énigme de la chambre 622" de Joël Dicker aux Éditions de Fallois- 565 pages, 23 €

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