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La chronique littéraire de Christine Letellier : A propos de la rentrée...

mardi 8 septembre 2015

Ce piment est un trésor africain


« Maman Fiat 500 » a très jeune été préparée par sa mère à devenir comme elle une parfaite prostituée, honorée et reconnue dans les bas-fonds de Pointe-Noire, la capitale du Congo. Maman des enfants perdus d’une Afrique post-coloniale, tenancière d’un bordel en tôle, son personnage irradie le dernier roman de Alain Mabanckou « Petit Piment ». Nourri de ses souvenirs d’enfance, exubérance, parfums, rumeurs de la rue de Pointe-Noire où l’auteur est né en 1966, Petit Piment n’est pas un roman autofictionnel, contrairement à « Lumière de Pointe-Noire » paru en 2013, mais d’abord un conte envoûtant, une fable savoureuse sur cette Afrique décolonisée, orpheline de ses repères, de sa culture, comme l’est « Petit Piment » recueilli dans un orphelinat. Il va s’en échapper quand la révolution socialiste, tendance marxiste-léniniste, redistribue les cartes, balayant tous les codes qui rythmaient la vie des pensionnaires : adieu le curé, qui leur avait appris à chanter et danser, adieu la vieille nounou qui les soignait en cachette, les réconfortait. Bref ! Cette nouvelle vie, il veut la voir, l’affronter quitte à jouer les marlous jusqu’à en perdre le nord. Robin des bois castagneur un jour, Oliver Twist un autre, il n’écoute que ses pulsions, son cœur et surtout Maman Fiat 500 dont la vie et la gaieté de cette « maison close » le fascinent.
« Mama », avec ses douze « filles » coiffées de perruques jaune, rouge ou bleu, leur maquillage copié dans un magazine de mode, leurs faux ongles, leurs faux yeux bleus ou verts pour embarquer le chaland au pays du Crazy Horse, des gars sans lendemain comme des notables qui déversent leurs pleurs et leurs immondices d’une vie d’errance sur ces reines d’un soir grimées comme des épouvantails.

Une fresque pleine de souffle et de soufre

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Alain Mabankou © Hermance Triay

Tout sauf moraliste, Alain Mabankou est d’abord un formidable conteur, un observateur « de l’extérieur » comme il le dit. Il a choisi un rythme allegretto pour un récit flamboyant, qui saisit sur le vif les ombres et le chamarré des couleurs d’une société en pleine mutation. En pleine corruption aussi, déjà fortement meurtrie par ses conflits ethniques, mais tout cela reste du non-dit , seuls les personnages portent en eux ces messages, comme celui des filles de Maman Fiat 500 qui incarnent les disparités criantes de la condition féminine et c’est tout le talent de Mabanckou qui sait faire rêver et découvrir la vraie vie en même temps. Une jolie plume à retenir sans faute dans cette rentrée littéraire.
En 2006, il avait enlevé le prix Renaudot pour son livre « Mémoires de Porc-épic » -
« Petit Piment » de Alain Mabanckou, chez Seuil, collection Fiction & Cie, 274 pages - 18,50€.

Victor Hugo, la cérémonie des adieux


Mais où sont donc passés les écrivains engagés ? Sartre, Bernanos, Aragon... Les brouettes d’autofiction qui ont colonisé le roman français ces dernières années suscitent avec une régularité de métronome cette question. A l’heure de Facebook et de Twitter, la littérature, comme les penseurs, se réfugie dans les coulisses de l’ego, au risque de ruiner le moral de ceux qui réclament avant toute chose du récit. Judith Perrignon, avec « Victor Hugo vient de mourir », nous redonne un zeste d’espoir.
Des histoires, des aventures, des intrigues, des personnages ! Voilà ce qu’il nous faut et ces quelques heures qui entourent la mort et les funérailles du grand poète sont le prétexte à de nombreux vagabondages en ces journées de mai 1885.

Hugo se meurt, Hugo est mort et la France s’arrête !

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Judith Perrignon

L’ancienne journaliste qui travaillait à Libération quand ce journal ne se résumait pas à des jeux de mots en forme de titre pour nous raconter le monde, nous raconte ces instants où le temps se suspend. Il n’y en a peu, de ces moments où le pouls d’une nation se laisse saisir, quand l’effroi de l’absence nous rappelle que même les génies de la littérature ne sont pas immortels, à la différence de leurs œuvres.

Étonnant kaléidoscope

Le siècle a 85 ans, deux de plus que l’auteur des « Misérables ». La IIIe République frissonne, s’émeut, s’inquiète ! Le petit peuple de Paris qui pleure le pourfendeur des puissants aura-t-il droit à un jour de repos exceptionnel ? Le clergé grince des dents face à la réquisition de l’église Sainte-Geneviève pour l’exposition de la dépouille du grand écrivain. En ces instants où Paris fait de son émotion un exercice de dignité et de fierté, mille et une séquences s’enchâssent. Le kaléidoscope est saisissant. On croise, là, la famille de Victor Hugo, ses proches, ses amis, ses rivaux, Sarah Bernhardt, Louise Michel et inévitablement les députés rivalisent d’hommage pour le Hugo de plume, pour mieux passer sous silence le Hugo de politique.
Le texte de Judith Perrignon est diablement intelligent et l’on retrouve au fil de ces croisements inattendus, des échos d’émotions étrangement modernes. Comme s’il y avait, dans un élan imperceptible, des lignes tracées entre mai 1885 et janvier 2015, entre cortège funèbre et hommage aux disparus de Charlie. Et si c’était ça, la République ? Et si c’était ça, l’engagement d’un écrivain ?,
"Victor Hugo vient de mourir" de Judith Perrignon. L’iconoclaste - 250 pages -18€

Il était une fois Marie…


La crucifixion de Jésus version thriller-politico-lyrique... Cela n’a rien d’original, de nombreux ouvrages ont déjà exploré le filon, Hollywood en a fait des films ! C’est dire que le thème choisi par Colm Toibin pour son dernier livre « Le Testament de Marie » n’a rien d’innovant, de renversant, de révolutionnaire ! La page de garde du bouquin en revanche est magnifique, très alléchante beaucoup plus que la couverture intérieure d’origine très symbolique d’une Marie-maman éplorée, fuyant dans des voiles de mousseline balayées par le vent de la révolte qui gronde… Cela étant, l’écriture, la puissance évocatrice de la plume de Toibin, sa prose lyrique, les émotions qu’elle suscite sont bien réelles dès l’instant où l’on décide de se laisser prendre au jeu de ses phrases. En faisant abstraction de toute conviction religieuse. De tout parti-pris. Simplement pour une rencontre portée par un phrasé très actuel avec Marie, simple femme de Joseph alors qu’elle tente de s’opposer au complot qui se trame jusqu’au moment où, vaincue, elle s’enfuira pour préserver, à son tour, sa vie. Une Marie qui, une fois son fils mort sur la croix, n’hésitera pas à commettre avec ses deux compagnons de route des larcins, des actes pas très catholiques à seule fin de protéger sa vie.
Auteur irlandais traduit dans le monde entier pour d’excellents ouvrages comme « La Couleur des ombres », « Brooklyn » ou « L’épaisseur des âmes », Colm Toibin est une valeur sûre. L’exercice auquel il se livre avec « Le Testament de Marie » n’était pas facile. Seul un auteur ayant son lyrisme, sa maîtrise des phrases courtes, percutantes, pouvait s’y risquer. Colm Toibin a pris le risque d’être encensé ou rejeté. C’est déjà un risque que bien des auteurs patentés n’oseraient pas prendre !
"Le Testament de Marie" de Colm Toibin chez Robert Laffont, 121 pages.

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