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Les faiblesses de la promesse iranienne par Stéphane Przybyszewski et Franck DeCloquement

jeudi 9 juin 2016

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Stéphane Przybyszewski est conseiller en intelligence économique indépendant et Franck DeCloquement est expert en intelligence économique et stratégique

Le 14 juillet 2015, l’accord sur le nucléaire iranien a été qualifié d’événement historique par les cinq membres du conseil de sécurité des Nations Unies (États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni) plus l’Allemagne et l’Iran lui-même. Les principales sanctions économiques et financières sont désormais tombées. Ne subsistent que des restrictions liées aux activités nucléaires et à l’achat de matériels sensibles. L’argent bloqué sur des comptes à l’étranger retourne peu à peu à l’Iran, qui retrouve ses capacités d’exportation en même temps que son accès vital au réseau international de transferts financiers Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) [1] . Sans tarder, les investisseurs et banques internationales ont repris leurs relations commerciales avec Téhéran.
Cependant, la situation devient plus compliquée quand vient la signature de contrats. Les délégations commerciales européennes et asiatiques ont avant tout boosté le tourisme en remplissant les hôtels téhéranais, désireux d’en savoir plus sur un pays de 80 millions de consommateurs et la 18e économie mondiale. Mais peu de missions ont débouché sur des contrats ou investissements concrets. Loin d’être le rêve de tout entrepreneur, l’Iran reste encore un marché en devenir avec de réelles opportunités, mais également des codes et des contraintes à intégrer.
La situation iranienne évolue rapidement car la population, plutôt jeune et au niveau d’éducation élevé, réclame des changements mais des points bloquants ralentissent le processus du changement, certains conjoncturels dont l’influence s’efface peu à peu, d’autres plus structurels dont l’ampleur ralentit l’ouverture iranienne.

Le système bancaire.

Tout d’abord, l’absence de liens bancaires est certainement le point le plus problématique. Les entreprises internationales souhaitant aborder le marché iranien doivent être en mesure de transférer de l’argent dans et hors du pays. Les banques iraniennes ont certes été autorisées à rejoindre le système de messagerie bancaire international, Swift [2], cependant, d’autres obstacles sont encore en place rendant le transfert de fonds difficile, voire impossible.
Le problème a ses racines dans l’ère des sanctions. Lorsque de grandes banques internationales ont été surprises à se soustraire aux sanctions dans le passé, elles ont été poursuivies par les autorités américaines. Les banques se sont alors engagées à ne plus réinvestir en Iran pour une durée déterminée. Elles pourraient faire face à d’énormes amendes, voire à leur exclusion du marché américain. Pour les investisseurs français, il est actuellement impossible de passer par une banque hexagonale pour rapatrier des revenus générés en Iran. Un problème qui ne va pas disparaître à court terme. Echaudées par la lourde sanction de la justice américaine sur BNP Paribas [3], les banques de l’Hexagone ne reviendront pas sur la scène iranienne sans de sérieuses garanties. Néanmoins, les entrepreneurs font appel au système D en transitant par l’Inde ou Dubaï. En conséquence, certains groupes d’investissement n’osent essayer de tirer parti des nouvelles opportunités post-sanctions. Lord Norman Lamont, envoyé commercial du Royaume-Uni en Iran, affirme que les banques britanniques sont "terrifiées" à l’idée d’investir le marché iranien [4] .

La persistance des sanctions

Les sanctions nucléaires levées en Janvier 2016 n’étaient qu’un détail dans la liste des embargos et des restrictions commerciales touchant l’Iran. De nombreuses sanctions restent en vigueur, visant à punir le pays pour les violations des droits de l’homme et le financement du terrorisme. Certaines sanctions liées au nucléaire sont également toujours en vigueur et le resteront pendant plusieurs années. Plusieurs hommes d’affaires et entreprises iraniens sont touchés par ces mesures. Les entreprises internationales restent dont extrêmement prudentes dans leur approche du marché iranien.
Les mesures les plus problématiques sont les sanctions en cours aux États-Unis. Le marché iranien est inaccessible à la plupart des citoyens et entreprises américains, y compris les banques, sauf rares exceptions. Pour le reste du monde, cela signifie qu’ils ne peuvent pas passer n’importe quel accord avec l’Iran impliquant des dollars américains. De plus, une société américaine doit veiller à la non-participation de ses à une quelconque transaction iranienne. Les différents ministères européens ont d’ores et déjà sensibilisé leurs concitoyens et leurs entreprises à ce sujet (France [5] , Belgique [6], Allemagne [7], ...)

Les Gardiens de la Révolution

Le corps des Gardiens de la Révolution a une fonction militaire. Il a également une grande influence dans l’économie iranienne et ses tentacules atteignent tous les secteurs, des télécommunications aux transports, en passant par le BTP. Mais cette entité paramilitaire reste la cible de sanctions internationales. Au fil des ans, elle a habilement dissimulé sa présence au sein des entreprises.
De fait, même avec une prudence accrue, une société étrangère a de grandes difficultés à éviter une entreprise sous influence des gardiens de la Révolution rendant les investisseurs étrangers réticents. « C’est l’une des plus grandes préoccupations de mes clients potentiels », explique Matt Townsend [8], du cabinet d’avocats Allen & Overy.

La corruption

L’Iran accumule les mauvaises places dans de nombreux tableaux de classement internationaux et la corruption ne fait pas exception. L’Iran est classé 130e sur 168 pays selon l’indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International [9] . Téhéran conscient du problème se veut rassurant et s’est engagé à le résoudre. Ainsi, le 7 mars 2016, le pouvoir iranien a lancé un message fort, en condamnant à mort pour "corruption sur terre" et "détournement de fonds" le milliardaire Babak Zanjani, pour avoir vendu du pétrole iranien à l’étranger malgré les sanctions internationales [10]. « La corruption restera un problème majeur en Iran pour les cinq à dix prochaines années », affirme Charles Robertson, responsable des études économiques de Renaissance Capital.

Le retour automatique des sanctions

Une grande inconnue pour les entreprises est la pérennité de cet état de grâce, si l’Iran ne respecte pas ses obligations en vertu de l’accord, ou si les États-Unis changent de politique iranienne. Le plan d’action global signé l’an dernier par Téhéran et les six puissances internationales comprend une condition de « retour automatique des sanctions » ou snapback ; un processus en vertu duquel les sanctions qui ont été levées seraient imposées de nouveau, si Téhéran était reconnu coupable d’avoir bafoué les termes de l’accord. L’insistance des pays de l’Union européenne et des États-Unis pour l’instauration de ce snapback, sans vote du Conseil de sécurité de l’ONU en cas de manquement de l’Iran, dénote une réticence par trop pointilleuse de leur part. Il est à noter que la Chine et la Russie s’y sont opposées. La plupart des observateurs affirment qu’il est très peu probable que le snapback soit mis en œuvre, mais le risque existe. « Toutes les parties affirment que le retour des sanctions n’est qu’une option de principe, mais cela envoie un très mauvais signal aux investisseurs », déclare Andreas Schweitzer, directeur associé chez Arjan Capital [11] .

Le taux de change

L’Iran est l’un de ces pays possédant deux taux de change : un taux institutionnel et un autre basé sur le marché réel. La différence entre les deux s’est considérablement réduite au cours de 2015, mais reste importante, avec le taux officiel à environ 30.000 rials pour un dollar US par rapport au taux d’environ 37.000 rials sur le marché libre.
Ainsi, seul le taux institutionnel sera utilisé pour un transfert d’argent par les canaux bancaires officiels, ce qui équivaut à un coût supplémentaire de plus de 20%. Le gouvernement a promis d’éliminer l’écart de taux de change dès que possible. En attendant, encore une fois, certaines entreprises pourraient préférer retarder tout investissement formel.

Les perspectives électorales

La perspective des élections présidentielles aux États-Unis et en Iran ajoute un autre élément d’incertitude politique pour les investisseurs potentiels.
La prévision des événements politiques en Iran semble mission impossible, mais à ce stade, l’actuel président Hassan Rouhani semble bien placé pour remporter un second mandat l’année prochaine. Cela devrait assurer une continuité politique à Téhéran, mais les perspectives à Washington sont également source d’inquiétudes pour les investisseurs.
La plupart des candidats républicains à la présidence a déclaré vouloir remettre en question l’accord nucléaire avec l’Iran. Une surprenante exception cependant, Donald Trump a affirmé s’engager à la respecter rigoureusement. Il ne sera pas facile pour le prochain résident de la Maison Blanche de renégocier l’accord contre l’engagement international, mais les chefs d’entreprises peuvent encore repousser tout investissement majeur en Iran, le temps d’avoir une visibilité plus nette sur l’identité du prochain président américain.
La ruée vers Téhéran s’annonce vive mais la sagesse persane nous rappelle que : la patience est la porte de la joie, la précipitation la porte du repentir [12]. Les perspectives économiques de l’Iran sont particulièrement prometteuses et attirent les convoitises des plus grands investisseurs. L’impatience du marché peut inciter à sauter aveuglément dans l’arène en omettant l’analyse du contexte géoéconomique. La grille de lecture globale iranienne inclut les nouveaux partenaires économiques : Washington, Moscou, Pékin ainsi que New Dehli n’oublieront pas leurs intérêts et ont chacun des objectifs propres et des atouts dont ils ne manqueront pas de se servir pour obtenir leur part du marché iranien.


Stéphane Przybyszewski est conseiller en intelligence économique indépendant ainsi que rédacteur au portail de l’intelligence économique. Après 20 ans au sein des unités de renseignement militaire en tant qu’expert en sécurité des télécommunications, et des services de contre-renseignement comme analyste, il a acquis son expérience en Europe, en Afrique et en Asie lors de missions nationales ou interalliées. Stéphane Przybyszewski est également ancien de l’École de Guerre Economique de Paris (EGE).

Franck DeCloquement est expert en intelligence économique et stratégique pour le groupe Ker-Meur et ancien de l’École de Guerre Economique de Paris (EGE). Professeur à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) en « Géo-économie et intelligence stratégique ». Franck DeCloquement est aussi conférencier sur les menaces émergentes liées aux déstabilisations de nature informationnelle, cyber et humaine. Il est en outre intervenu pour la SCIA (Swiss Competitive Intelligence Association) à Genève, les assises 2015 de la FNCD (Fédération Nationale des Cadres Dirigeants) au Sénat et a animé une conférence au Palexpo de Genève le 18 mars 2016 dans le cadre d’Insomni‘hack 2016, le grand événement cyber relatif à la sécurité informatique.

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