Retrouvez-nous sur :  
Suivre la vie du site
DestiMed
L’info des deux rives


Accueil > Culture > Littérature > Les livres de l’été dans la Bibliothèque de Mireille : "Des femmes en noir" (...)

< >

Les livres de l’été dans la Bibliothèque de Mireille : "Des femmes en noir" d’Anne-Isabelle Lacassagne

lundi 28 août 2017


À la mort d’un vieux prêtre, les responsables de son diocèse découvrent qu’il s’agissait d’une femme. Sans que personne ne s’en doute, elle exerçait paisiblement sa vocation depuis des années. Abasourdi, consterné, l’évêque décide de diligenter une enquête, chargeant un prêtre plus jeune et la chancelière de l’évêché de comprendre comment, pourquoi et avec quelles complicités une telle supercherie a été possible. Le père Bernard-Marie, aussi ardent qu’austère, et Charlotte, la juriste qui aime son Église passionnément sans s’aveugler sur ses faiblesses, ont beau avoir des visions divergentes sur la juste manière d’affronter la vérité, ils vont ensemble sonder la vie de Pascal Foucher et rassembler les témoignages de tous ceux qui l’ont, sinon connue, du moins côtoyée. Mais si l’un aimerait instruire à charge, l’autre ne peut se défendre d’admirer le courage de celle qui a enfreint l’interdit. Dans ce roman libre et singulier, Anne-Isabelle Lacassagne interroge avec humour et tendresse la vocation féminine mais aussi les rapports homme-femme dans l’Église d’aujourd’hui. Une très étonnante découverte, un roman délectable !

Mireille SANCHEZ

Extrait :
L’homme s’arrêta un moment avant de continuer à écrire. Le père Foucher l’avait laissé libre. Libre d’inventer, de mentir ou de dire la vérité, dans son intégralité ou par petits bouts. C’était une des choses qui le touchaient chez lui. Cette capacité du curé à faire confiance.
Il était particulier. Un peu trop. C’était bien là le problème.
Pourtant il avait aimé cela chez lui. Cette singularité. Cette liberté.
Ses choix n’avaient pas de logique, sinon ceux de ses propres désirs, comme des sentiers braconnage dans sa tête. Le père Foucher aimait s’évader des chemins tout tracés. C’était sûrement pour cela qu’il l’avait choisi comme médecin traitant, lui le petit généraliste soignait surtout des grippes et des infections urinaires. Parce qu’il l’avait vu qui filait au cinéma quand cela se bousculait trop dans la salle d’attente. Le médecin, comme le prêtre, refusait parfois de faire ce qu’on attendait de lui. Il pratiquait la fugue, comme un art de vivre. Tout monde a des cachettes, pensa le toubib. Celles du père Pascal Foucher étaient juste un peu plus risquées que les siennes.
« Respect, curé » murmura-t-il.
La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, ils s’étaient reniflés tous les deux. Le médecin avait senti son regard doux et amusé posé sur lui. Le père Foucher accompagnait une vieille dame qui les avait saoulés de paroles. Doucement, délicatement, le curé avait dénoué le flot mots et il était entré dans son monde. Le médecin n’avait pu faire autrement que de suivre. Elle était repartie sans ordonnance.
Drôle de bonhomme que celui-là, s’était dit le médecin en refermant la porte. Un type vidait le temps autrement et qui vous obligeait à s’adapter. On ne lui en voulait que rarement, comme s’il nous avait fait un cadeau en nous forçant à ralentir.
Ce jour-là, le père Foucher l’avait mis en retard puis il l’avait quitté, avec son petit sourire coin, comme si c’était justement ce qu’il voulait obtenir, bouleverser les heures à venir, balayer les rendez-vous. Allez hop ! du balai. Dégagez par le vide.
Ils s’étaient aimés tous les deux. Avec leurs mystères, avec leurs secrets. Ils s’étaient reconnus, d’abord sans parole, en taiseux. Des écouteurs discrets à qui l’on raconte des tas de trucs et les gardent pour eux, des pudiques qui ne parlent jamais d’eux-mêmes, comme si ce n’était intéressant, mais surtout deux grands curieux.
Qu’est-ce que les gens faisaient de leurs vies ? Comment l’utilisaient-ils ? Est-ce qu’ils la subissaient ? Se laissaient-ils aller très mollement ou au contraire imprimaient-ils leur marque ? Lui sondait les corps et le curé les âmes. Deux langues différentes pour s’adonner à la même curiosité. Leur monde n’est pas celui que vous croyez. Ils en ont même des quantités.
Parfois ils partageaient. Le secret médical et celui de la confession se rejoignaient, s’entremêlaient un petit moment puis chacun repartait avec leurs merveilles tressées, comme s’ils avaient mis leurs trésors en commun pour mieux les contempler, les croiser pour mieux les comprendre. Parfois il est possible de décrypter les gens et parfois on tombe à côté. Ça les faisait sourire. Ils en discutaient.
Jamais, dans leurs rencontres, ils ne parlaient d’eux-mêmes. Mais le médecin savait regarder. Le curé avait de drôles de replis, sombres et profonds. Et il avait respecté ses silences, ses mensonges, parce qu’il savait qu’il y a des territoires qui doivent rester inconnus. C’est ce qui faisait son charme. Le médecin rêvait ce qu’il ignorait. Il l’aimait bien comme cela. Et puis, un jour, il était venu le voir et il s’était déshabillé. La vérité était apparue toute nue, si simple. Le médecin qui pensait en avoir beaucoup vu était resté sans voix.
Il n’avait pas demandé comment. Il n’avait pas demandé pourquoi. Le père Foucher n’aurait pas répondu. Ce qu’il cherchait c’était quelqu’un qui sache qui il était. Et qui saurait se taire. Un ami.
Il l’avait testé des années avant de lui faire confiance. Mais une fois les choses dites, le curé s’était abandonné. Voilà maintenant qu’à la fin de sa vie, il voulait aller plus loin. Il le laissait dépositaire de lui-même.
Qu’est-ce que cela changeait ?
« Que l’Esprit souffle sur leurs cœurs », aurait répondu le vieux curé.
Comme si le fait d’être mort ouvrait enfin une porte. Le père Foucher avait été d’une naïveté attendrissante, pensa le toubib, penché péniblement sur sa feuille. Sans doute était-il fait d’une autre pâte que les autres, tellement plus tendre, tellement plus molle aussi. Pourtant ce lâche avait été jusqu’au bout. Il était mort avec son secret, obstinément muet. Voilà maintenant que le secret prenait son envol entre les mains du médecin. À lui de décider. À lui d’ouvrir sa grande gueule et de les affronter. Tout cela grâce à un simple bout de papier.
S’il l’avait vu, le père Foucher aurait souri. « À toi de danser à ma place », aurait-il murmuré. « J’ai juste ouvert le bal. » Le médecin se retourna sur sa chaise. Il fallait qu’il décide. Alors quoi ? La vérité vous rendra libre, pensa-t-il tout à coup. Mais Pascal avait fait du mensonge sa vérité.
Alors, il sut ce qu’il allait écrire. Sa vérité. Celle que Pascal avait choisie. Celle qui lui permettrait de rester fidèle à son vieil ami. La vérité toute nue.
De toute façon, légalement, il n’avait pas le choix.
D’une main ferme il remplit le formulaire de décès : mort d’un arrêt cardiorespiratoire puis inscrivit la suite en tremblant un peu. De quoi avait-il peur ? Cette partie-là était cachetée. Ce n’était pas un meurtre ni un suicide, juste un décès ordinaire. Ce formulaire rejoindrait les autres à la mairie. Le fonctionnaire affecté aux statistiques médicales ne tiquerait même pas. Personne n’ouvrirait d’enquête pour cela. Le vrai danger viendrait d’ailleurs, de la petite croix qu’il ajouta tout en haut avant de signer.

"Des femmes en noir", d’Anne-Isabelle Lacassagne. Éditions Rouergue. 224 pages. 18 €.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Signaler un contenu ou un message illicite sur le site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.