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Les livres de l’été dans la Bibliothèque de Mireille : "Woorara" de Sébastien Vidal

dimanche 13 août 2017

Premier roman de Sébastien Vidal qui nous entraîne dans un policier saisissant, aux personnages campés dans un décor inhabituel et une intrigue bien construite. Un premier polar fort remarquable !

Ce salaud avait vraiment cru s’en sortir. Il pensait que tout était fini depuis longtemps, que le monde l’avait oublié. Le monde l’avait certainement oublié, mais il suffisait qu’une seule personne se souvienne pour que l’addition ne soit pas effacée. Un homme criblé de trois balles est découvert dans un hameau isolé, sur le plateau de Millevaches. Tout porte à croire que le travail est l’œuvre d’un professionnel. Pilotée par l’intraitable juge Laîné et le colonel Tognotti, l’enquête est confiée à un groupe de gendarmes. Parmi eux, l’adjudant Walter Brewski, une forte tête spécialiste de l’intervention. L’équipe n’a que très peu de choses à se mettre sous la dent. La victime semble tombée du ciel ; le tueur n’a laissé aucune trace. Pas de mobile apparent ni d’arme du crime. Seule la course-poursuite engagée avec une mystérieuse berline la nuit du meurtre donne un peu d’espoir aux limiers de la gendarmerie, le nez collé à la piste poussiéreuse d’un assassin insaisissable et invisible. Sous une chaleur caniculaire, un deuxième cadavre apparaît, présentant le même modus operandi… Parce que le présent se noue ici dans les méandres d’un passé, où couvent encore les braises de la haine et de la vengeance, l’affaire entre dans un tourbillon survolté et diabolique. Woorara, un joli coup d’essai par un nouveau maître du polar à suivre !
Mireille SANCHEZ

Extrait :

J. 1
La radio balançait des bribes de paroles tandis que le véhicule d’intervention filait sur la route. À l’avant, le gendarme installé du côté passager tenait la radio de sa main gauche et s’accrochait comme il le pouvait à la poignée de portière. Le deux-tons hurlait et couvrait en partie les communications radio qui crachaient des mots inaudibles venus d’ailleurs. Les virages s’enchaînaient à un rythme endiablé et le pinceau des phares déchirait le rideau de la nuit en découvrant les bois, les prés, des animaux saisis en pleine vie nocturne. Leurs yeux étincelaient de surprise, grands ouverts avant de disparaître dans le néant, poursuivis par les cris de souffrance des pneus. L’adjudant Walter Brewski conduisait la Ford Focus et en tirait le maximum. Concentré, il se livrait à une véritable épreuve de rallye, bondissant d’un virage à l’autre dans le vacarme des sirènes et à la lueur perturbante du gyrophare. Le moteur diesel montait très haut dans les tours ; son vrombissement se mêlait au vacarme du deux-tons et de la radio. Comme à chaque fois qu’il utilisait un véhicule de service, Brewski avait extrait son pistolet de son étui et l’avait placé entre ses jambes, sous sa cuisse gauche, crosse offerte. Tout était fureur et décibels. Sur les ondes de service, quelqu’un hurlait des propos inintelligibles. Tout en se concentrant sur son pilotage, Walter dit calmement à son équipier :_Dis-lui de se calmer et de ne pas crier, on ne comprend rien.
L’homme acquiesça et attendit que le brailleur, à l’autre bout de la radio, reprenne son souffle pour l’inciter au sang-froid. Quelque part dans ces collines noires comme le désespoir, à quelques kilomètres, si loin et si près, des camarades poursuivaient un véhicule de grosse cylindrée. Pires que des morpions tenaces, ils s’accrochaient au cul de la BMW sombre.
Tout avait commencé quinze minutes plus tôt, dans la moiteur d’une nuit d’été. Sur un petit axe secondaire, à un carrefour perdu au milieu de nulle part, deux gendarmes de brigade avaient décidé de procéder à un point de contrôle. Lorsqu’ils stoppèrent sur le bord de la chaussée, calant leur voiture dans un renfoncement mangé par les arbustes, ils avaient dans l’idée de rester un petit quart d’heure. Ils ne nourrissaient aucune illusion sur ce qu’ils allaient ramener dans leurs filets, échoués dans une zone oubliée du monde à l’heure où la nuit se partage, à l’intersection de deux routes à peine plus larges que leur véhicule. Leur seul espoir se résumait au passage fortuit d’un ivrogne encore assez lucide pour se savoir trop imbibé et qui aurait tenté les chemins de traverse. Tout là-haut, au-dessus d’eux, des milliers d’yeux brillaient de curiosité -la Voie lactée, cette beauté absolue que les Indiens Crows appelaient « le pont entre deux mondes ». Quelques insectes crissaient dans le sous-bois. Le son du moteur à l’arrêt, qui se refroidissait en cliquetant, posait un tempo qui fit souhaiter aux deux hommes que l’instant dure toujours. Ils avaient le sentiment que tout se résumait ici et maintenant. La vérité de l’univers rôdait dans les parages. Comme souvent à cette heure de la nuit, la radio mutique laissait juste échapper des bruits numériques, des crachotis, des gloussements synthétiques. Le halo vert pâle de son cadran éclairait avec timidité le bas du siège passager. L’un des deux gendarmes, un adjudant un peu enveloppé, colla une cigarette à ses lèvres. Comme un magicien, il fit apparaître un briquet et embrasa sa clope. Il tira fortement dessus et exhala un nuage de fumée âpre en poussant un soupir de bien-être, qui donna presque envie à son complice de se mettre à fumer. Derrière les volutes qui se dissipaient, le gradé avisa un panneau indicateur planté face à lui, de l’autre côté de la route. Avec le temps, la moitié des lettres s’en étaient allées.
Entre deux bouffées, l’adjudant méditait. Il eut envie de partager ses pensées avec son pote de galère. Il adorait ces moments de la nuit, loin de tout, du vacarme du jour, de son regard curieux qui vous déshabillait. Loin de tous ces gens assistés et dépendants des forces de l’ordre. Ceux qui ne pouvaient s’empêcher de téléphoner pour se plaindre du voisin qui pisse trop près de la clôture, de la petite jeune du deuxième qui écoute encore la musique les fenêtres ouvertes, ou de la famille de cas sociaux qui a encore trop bu et qui s’est foutu sur la gueule. Mais, un peu trop las pour faire des grandes phrases, il lâcha juste un :
_On n’est pas bien là ?
Le jeune gendarme opina et répondit comme s’il attendait cette discussion :
_Ouais, c’est clair qu’on est bien. Ça fait du bien de souffler un peu. J’espère que la fin de patrouille sera calme, je suis vanné.
Leur sacerdoce était tel qu’ils devaient se cacher dans les replis de la terre pour trouver un peu de répit. Mais le hasard se moque bien du repos des hommes de loi. Il saupoudre l’humanité de sa main imprévisible et facétieuse, puis s’assoit sur le rebord du monde, pour observer le résultat.
La cigarette de l’adjudant n’était pas encore terminée qu’un bruit de moteur leur parvint des hauteurs de la colline. Un peu plus haut dans les lacets, des phares découpaient les arbres au gré des virages.
Un peu surpris, le gradé fit voler sa luciole de papier rougeoyant, d’un claquement d’index. L’autre se pencha par la fenêtre ouverte du véhicule et attrapa une grosse lampe noire et ronde. Ils s’avancèrent vers le carrefour en empruntant le bas-côté. Le véhicule roulait doucement, il serait là dans trente secondes. Le gradé souffla :
_On attend qu’il soit bien près, et puis tu allumes la lampe et tu lui fais signe de s’arrêter. On le passe au fichier, on le fait souffler, et puis basta !
L’homme descendait la petite route dans la nonchalance, une main sur le volant et un bras replié sur la portière. Il était très détendu pour quelqu’un qui venait de tuer un individu de sang-froid. L’air qui s’engouffrait dans l’habitacle faisait flotter ses cheveux, et des senteurs épaisses de mousse, de sphaigne et d’humidité parvenaient à ses narines.
Quand les deux militaires apparurent dans ses phares et qu’une lampe agressive lui vrilla les yeux, l’homme eut un instant de vide. La surprise totale. Puis son cerveau de professionnel réagit et les réflexes prirent le relais. Les deux mains sur le volant, il écrasa l’accélérateur pour forcer le passage.
Le véhicule sembla bondir de l’asphalte et manqua d’engloutir les deux flics. L’adjudant sortit son arme tandis que son équipier plongeait dans le fossé pour éviter l’impact. Dans le mouvement, le rétroviseur de la berline toucha la pointe de son ranger droit. Il s’affala dans l’herbe du bas-côté, avec un bruit sourd et épais. Le gradé, arqué sur ses jambes, suivit la trajectoire du monstre à quatre roues qui grondait comme un ours. Il ne put apercevoir le conducteur et se crispa sur la queue de détente de son pistolet. Une seconde d’hésitation… La première cartouche fut la plus dure à tirer ; les quatre autres s’engouffrèrent dans son sillage, elles résonnèrent comme la fin du monde. La nuit aspirait déjà la grosse allemande dans un crissement de pneus aux airs de violons fous. Bras tendus, doigts congelés sur l’acier de son flingue, le militaire ferma un œil, bloqua sa respiration et se concentra sur les feux rouges qui s’éloignaient… Puis rien, trop tard. Une énorme barre vitrifiait ses épaules et ses trapèzes. Il se mit alors à trembler ; l’adrénaline l’inondait. Il détacha son regard de la route désormais vide et avisa son camarade. Celui-ci se tenait à quatre pattes dans les herbes, éberlué. Sur le côté, sa lampe abandonnée projetait un faisceau vers le ciel.
Woorara, de Sébastien Vidal - Éditions Lucien Souny - 320 pages - 7,90 €

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