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Les risques sécuritaires liés au développement d’un projet : le cas chinois sur le continent africain par Morgane Beugnot

lundi 27 juin 2016

Établir une entreprise à l’étranger et notamment en Afrique Subsaharienne peut être génératrice d’insécurité bien que la situation économique, politique ou sociale du pays soit pacifiée. L’arrivée d’une nouvelle population, la création de nouvelles ressources, et la naissance de frustration, peuvent être des sources de menaces à la continuité d’activité de l’entreprise.

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Morgane Beugnot est spécialisée en sécurité internationale et défense, diplômée de l’ILERI - École des relations internationales (Photo D.R.)

La main d’œuvre étrangère comme vecteur de risques et sécuritaires

La construction de grands projets en Afrique subsaharienne conduit à mobiliser des milliers de travailleurs étrangers sur des sites industriels. Ces travailleurs affluent de différents pays et ont des cultures et des origines sociales différentes, ce qui peut présenter un risque pour la stabilité des populations locales. Ce phénomène se traduit par une menace envers l’emploi et l’économie nationale, mais aussi envers l’identité culturelle de la communauté. L’arrivée de ces travailleurs conduit dans un premier temps au phénomène de distorsion des prix des produits de première nécessité, de l’immobilier et à la transformation de la structure sociale du pays (cela peut entraîner par exemple des cas d’alcoolisme, de prostitution, de délinquance, des tensions intercommunautaires, une perte de repères culturels, etc.) et peut être vue par les populations locales comme une agression de la part des « étrangers [1] ». Exclues de la redistribution des richesses générées par les entreprises, les populations peuvent se montrer menaçantes envers la main d’œuvre étrangère ainsi qu’envers les entreprises qui les embauchent, ne consultant pas au préalable les locaux. A titre d’exemple, en mai 2008 les travailleurs étrangers d’Afrique du Sud ont été pris pour cible par des nationaux, armés de machettes et de couteaux et ont été accusés de « voler le travail des Sud-Africains », et « d’accepter des salaires beaucoup trop faibles [2] » .

Développer un projet ou une entreprise peut faire émerger des tensions et des réclamations de la part des locaux (blocages communautaires, sabotages du site et des appareils, hostilités, manifestations, agressions, etc.) qui peuvent influencer directement sur les intérêts de l’entreprise et perturber son activité. Pour estimation, un retard de 6 mois pour le démarrage d’une activité pétrolière se chiffre à un coût de 4 millions de dollars de perte pour un investissement de 100 millions de dollars [3]. Au Nigeria, la présence de Shell a donné aux autochtones le sentiment d’être mis de côté concernant le marché du travail. L’exemple de l’industrie du pétrole est marquant car elle nécessite beaucoup d’investissements mais peu d’embauches pour faire fonctionner les plateformes pétrolières. Pour comparaison, une entreprise comme Michelin occupe 3 000 travailleurs sur le même territoire [4]. Ainsi Shell produit 40% du pétrole nigérian, à l’origine de 97% des devises qui entrent dans le pays [5].
Pour obtenir un emploi ou des dommages et intérêts [6], des actes criminels peuvent se multiplier, tels que des sabotages de pipelines avec comme objectif la pollution de la région, qui conduit à une embauche dans le cadre du nettoyage de la zone. Ces actions peuvent impacter profondément tant l’image et l’éthique de l’entreprise que ses finances ; le coût du plan de communication de crise, du rappel de produits - s’il s’agit de produits alimentaires, manufacturés, de santé, etc.- de l’indemnisation des populations comme ce fut le cas pour la compagnie Shell au Nigeria, peuvent mettre les entreprises en grandes difficultés. Les actions criminelles peuvent en outre ralentir, voire arrêter l’activité de l’entreprise et causer de graves dommages. Par exemple, concernant le domaine pétrolier, le coût d’arrêt d’une journée de travail sur une barge [7] au Nigeria s’élève à 80 000 US dollars [8].
Pour pallier cela, les groupes pétroliers mettent en place une politique s’axant en 4 points ; le déplacement des activités en mer, améliorer les politiques de relations publiques, redistribuer les bénéfices sous forme de projets de développement et s’assurer d’une politique de sûreté (gardes privés, surveillance interne de l’entreprise, intervention des forces de l’ordre du gouvernement). Ces 4 éléments peuvent être complétés par des projets de développement du pays d’accueil sur du long terme ;
- Local content : mettre en avant les compétences et les industries de l’État dans lequel l’entreprise est implantée. Cela se mesure grâce aux investissements, aux heures de travail effectuées, aux équipements fabriqués, aux emplois créés, etc.
- Community content : concerne particulièrement les communautés riveraines des sites industriels ou pétroliers afin de faciliter la création d’emplois ; restauration, transport, hôtellerie, etc.
- Projets de développement économique et social : a pour but d’améliorer les conditions de vie des communautés et leur développement.

Le cas chinois en Afrique

L’exemple de la Chine est probant en la matière ; là où elle a su être un investisseur hors-pair avec un montant de près de 200 millions de dollars d’échanges commerciaux avec l’Afrique en 2013 [9], en proposant sur le marché africain des biens de consommation à un tarif abordable ainsi que la construction d’infrastructures (ponts, lignes de chemin de fer, stades, etc.), et plus de 60 milliards de dollars d’aide au développement [10], sa présence sans doute trop exacerbée a fait naître un sentiment « antichinois ». Le manque de prise en compte du droit du travail dans certains États africains, l’arrivée massive de main d’œuvre chinoise [11], la concurrence des produits chinois face aux modestes vendeurs locaux constituent les ingrédients parfaits pour mettre les entreprises chinoises en position de faiblesse et d’insécurité. En 2008, en Guinée équatoriale deux chinois ont été tués par des travailleurs guinéens qui étaient en désaccord sur leurs conditions de travail. En 2012, en Zambie, deux mineurs nationaux ont tué le dirigeant d’une mine de charbon chinoise, en 2014, des employés malgaches d’une usine sucrière située à Morondava revendiquaient une augmentation salariale, la régularisation des saisonniers et le départ des Chinois à la tête de la direction. Mais le conflit a dégénéré et le bilan a fait état de six personnes tuées et neuf autres blessés [12] [13]. Face à ces événements, une série de lois a été adoptée dans différents pays africains pour interdire aux étrangers le droit de commercer des produits de détails [14] ainsi que leur interdire de commercer dans les zones rurales [15].
En plus des meurtres liés au non-respect des conditions de travail et des législations environnementales, la diaspora chinoise se retrouve face à une menace terroriste naissante. Outre le positionnement stratégique chinois en Afrique en matière de lutte contre le terrorisme, les entreprises chinoises ainsi que leurs employés, sont directement visés par cette menace, qui pourrait impacter sur le long terme les relations économiques de la Chine avec ses partenaires africains. En 2014, dix employés chinois d’un chantier de construction d’un barrage hydroélectrique ont été enlevés par Boko Haram [16], en février 2015 un autre employé chinois a été enlevé au Mozambique [17]. La Chine est alors face à un dilemme : comment déployer une politique sécuritaire -voire militaire-, en Afrique afin de protéger ses intérêts économiques tout en conservant son statut de puissance « non alignée », ne faisant pas preuve d’ingérence, à l’inverse de ses concurrents européens et américains. Ainsi comme réponse partielle, l’on a pu voir émerger des groupes privés chargés d’assurer la protection des grandes entreprises chinoises, notamment la FS Group avec à sa tête l’ancien patron de la très controversée entreprise Black Water [18]. Bien que ces entreprises ne puissent pas être associées à des entreprises « militarisées », la présence économique chinoise sur le continent et le déploiement de ses nationaux, sont perçus comme une menace, positionnant les entreprises chinoises sur le même niveau que les entreprises occidentales, perçues comme ne redistribuant pas les richesses aux populations et « pillant » les ressources énergétiques du sous-continent. Ainsi, 40% du pétrole importé par la Chine proviendrait du Soudan du Sud [19] ce qui laisse à penser que la Chine a tout à gagner à investir dans le pays. Mais si cette dernière veut profiter des ressources du pays -agricoles, minerais, bétail-, elle doit savoir coopérer avec le gouvernement au pouvoir et cela doit aussi passer par une adaptation suffisante des entreprises chinoises implantées dans les pays africains et de leur attitude face aux aspirations des populations.
Une fois le cadre sécuritaire de l’Afrique Subsaharienne et les risques inhérents pour les entreprises délimités, la politique de sûreté de l’entreprise permet de s’adapter à ces menaces. Dorénavant, ce n’est plus au pays où l’entreprise s’installe de s’adapter, mais à l’entreprise, de se fondre dans son nouvel environnement. La difficulté est d’autant plus grande sachant que ce gage d’adaptabilité et de responsabilité sociale est devenu une composante de la compétitivité des entreprises à part entière. Pour prospérer et se maintenir, les entreprises doivent déployer une politique de sûreté nouvelle et saisir les nouveaux enjeux qui en découlent.

Morgane Beugnot est spécialisée en sécurité internationale et défense, diplômée de l’ILERI - École des relations internationales


[1Dimitri Linardos, Fanny Lecarpentier, Business en milieu hostile, Vuibert, 2010, op.cit

[2Sophie Bouillon, L’immigré africain, bouc émissaire de la misère à Johannesburg, Libération, 16/04/2015 liberation.fr/monde

[3Sophie Bouillon, L’immigré africain, bouc émissaire de la misère à Johannesburg, Libération, 16/04/2015 liberation.fr/monde

[4Ibid

[5Données 2010, Ibid

[6Après une bataille qui a duré trois ans avec la population de Bodo, Shell a accepté en janvier 2015 de verser environ 76 millions d’euros en d’autres termes environ 2 800 euros payés à chaque membre de la communauté. Aucune agglomération nigériane n’avait reçu une telle indemnisation d’une compagnie pétrolière amnesty.fr

[7Embarcation tractée, poussée ou embarquée, destinée au transport des marchandises et n’assurant pas elle-même sa propulsion

[8Dimitri Linardos, Fanny Lecarpentier, Business en milieu hostile, la sûreté des entreprises à l’international, Vuibert, 2010, op.cit

[9Soit près du double de ceux des États-Unis Alexis Hontang, La Chine mène la course aux investissements en Afrique, LesEchos.fr, 04/08/2014, lesechos.fr

[10Le sixième sommet chinois s’est clôturé en décembre 2015 par l’annonce d’une aide chinoise de 60 milliards de dollars destiné à financer le développement du continent. rfi.fr/afrique

[11Plus d’un million de Chinois vivraient actuellement en Afrique Yoon Park, Living In Between : The Chinese in South Africa, Migration Policy Institute, January 2012, migrationpolicy.org

[12rfi.fr

[13Thierry Vircoulon, Charlotte Arnaud Penser et anticiper les impacts socio-économiques de l’intervention humanitaire en République centrafricaine, Ifri Programme Afrique Subsaharienne, juin 2015, op.cit.

[14Loi adoptée au Congo en 2005

[15Loi adoptée au Malawi en 2012

[16Sébastien Le Belzic, La Chine s’engage contre le terrorisme en Afrique, LeMonde.fr, 16/03/2015, lemonde.fr

[17Ibid

[18Le personnel de FSG n’est pas armé et s’assure seulement de la logistique et le bon fonctionnement des opérations (transport des hommes, matériel, évacuations en cas d’urgence, construction d’infrastructures (ponts, routes, etc)) Sébastien Le Belzic, Erik Prince : « Je suis en missions pour l’économie chinoise en Afrique », LeMonde.fr, 09/03/2015, lemonde.fr/afrique

[19Barnaba Marial Benjamin, ministre des Affaires étrangères du Soudan du Sud rfi.fr/afrique

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