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Madama Butterfly à l’Opéra de Marseille : un sommet d’émotion

jeudi 17 mars 2016

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Svetla Vassileva, Cio-Cio-San, Cornelia Oncioiu, Suzuki et Basile, Douleur : un exceptionnel trio pour cette production de « Madama Butterfly » (Photo Christian Dresse)

Rarement Cio-Cio-San nous aura autant bouleversé que celle incarnée depuis mercredi soir sur la scène de l’Opéra de Marseille par Svetla Vassileva. Il faut l’habiter, cette Cio-Cio-San, « madame papillon », geisha adolescente victime d’un mariage de papier avec un officier américain de passage à Nagasaki, rejetée par les siens et qui aura un enfant de cette relation en forme de jeu exotique pour l’un, en forme d’amour total pour l’autre. Alors pendant trois ans elle attendra et espèrera le retour de l’homme aimé qui reviendra mais, accompagné d’une épouse légitime, pour repartir avec Douleur, c’est le prénom japonais de son fils, avec remords et avec honte après que le beau papillon se soit donné la mort, comme le fit un jour son père : « Celui qui ne peut vivre dans l’honneur meurt avec honneur ».

La brune Svetla Vassileva, invitée pour la première fois à Marseille, donne toute sa dimension à Cio-Cio-San, fragile et forte à la fois, enfant et femme éperdument amoureuse, perdue dans un monde idéal refusant sans cesse de jeter un moindre regard sur une réalité à laquelle elle ne veut pas croire tout en sachant très tôt qu’entre l’amour et la mort il n’y aura pas d’autre alternative. En scène quasiment en permanence, elle est lumineuse et irradie l’environnement austère où se déroule son quotidien. Puis il y a la voix… Impressionnante d’aisance et de puissance dans un rôle où, d’une seconde à l’autre, on passe d’un pianissimo à une note stratosphérique. Elle y parvient sans coup férir ce qui renforce son potentiel émotionnel. Numa Sadoul, l’auteur de la mise en scène, ne s’y est pas trompé qui, pour la troisième sortie marseillaise de cette production créée en 2004 avec Kathleen Casselo et reprise en 2007 avec Liping Zhang, n’a pas hésité à modifier son travail initial pour profiter des qualités de Svetla Vassileva. Et ce final au cours duquel elle se donne la mort après avoir bandé les yeux de son fils qui joue au cheval à bascule pour expirer contre un mat dressé là comme l’épingle qui retient le papillon mort dans son cadre, est un monument d’émotion vécu par une salle qui a retenu son souffle jusqu’à ce que la belle ne rende son dernier. Numa Sadoul qui a retravaillé avec bonheur plusieurs autres scènes, notamment celle du cauchemar qui prélude à l’acte ultime.

Aux côtés de Cio-Cio-San, c’est Cornelia Oncioiu qui incarne Suzuki. Elle aussi invitée pour la première fois à Marseille, la mezzo donne toute son humanité à la servante, lui conférant un rôle de mère de substitution consciente de la réalité des choses mais protectrice avant tout. Le chant est franc, très présent avec une belle ligne et une grande précision et de la puissance. Chez les hommes, Pinkerton est incarné par Teodor Ilincai ; plus pleutre qu’arrogant dans le jeu il reste dans un champ assez neutre au niveau des émotions ce qui fait qu’on a vraiment envie de le haïr. La voix est puissante, limpide et passe sans problème avec une belle projection. Apprécié, aussi, le Sharpless de Paulo Szot, bien en voix et comédien de grand talent qui excelle, lui aussi dans le registre humain mais obligatoirement retenu de par sa fonction de consul. Lui sait toute l’histoire, tout le drame qui arrive. Où commence la faiblesse, où débute la complicité chez lui ? La question est posée… Ambiguïté du personnage. Goro, l’entremetteur, est parfaitement incarné par Rodolphe Briand, si bien que l’on a parfois envie de lui donner des claques. Jennifer Michel, élégante Madame Pinkerton, Jean-Marie Delpas, méchant et inquiétant bonze, Camille Tresmontant, Yamadori transi et éconduit, Mikhael Piccone et Frédéric Leroy, dignitaires japonais complètent la distribution de façon idéale. Un mot sur les enfants : Basile, le fils et ses copains Théo, Matteo et Harone qui jouent très bien. Enfin, félicitations au chœur qui, même s’il n’est pas là pour les saluts, effectue un travail intéressant sur scène et dans les coulisses.

La beauté du final, bouche fermée, des femmes au deuxième acte est indéniable.
Mais cette « Butterfly » ne serait pas ce qu’elle est sans l’orchestre et son directeur musical Nader Abbassi. Musiciens et chef s’estiment mutuellement et ça se ressent. Le son qui monte de la fosse est d’une précision, d’une couleur, d’une densité rarement égalées. Nader Abbassi livre une direction fine et totalement maîtrisée pour donner toute sa dimension émotionnelle à la partition. Aux moments intenses succèdent des plages plus calmes aux notes ciselées ; violence, amour, désespoir, espérance transparaissent dans cette musique exceptionnelle composée par Puccini et servie merveilleusement pour ces représentations à l’Opéra de Marseille. Du grand art, on en redemande…

Michel EGEA

Pratique - « Madama Butterfly » les 18, 22 et 24 mars à 20heures, le 20 mars à 14h30. Places de 13 à 80 euros - Réservations à l’Opéra, du mardi au samedi de 10 heures à 17h30, angle Place Ernest Reyer et Rue Molière. Par téléphone : 04 91 55 11 10 - 04 91 55 20 43 du mardi au samedi de 10 heures à 17h30 - opera.marseille.fr

Messages

  • C’était certes une belle soirée, mais quelques détails nécessiteraient d’être plus critiques.
    Rien à dire côté chanteurs, un très beau plateau comme on dit. Les quatre rôles principaux sont tous incarnées et chantés excellemment. Je trouve cependant que le bonze manquait un peu de voix, à mon avis. Il aurait dû être un tonnerre grondant, mais semblait déjà fatigué en arrivant.
    Côté mise en scène, Numa Sadoul dit dans le programme : "Avant tout, se garder des "japoniaiseries" ", eh bien je pense qu’il a "raté son coup" et que l’ensemble du spectacle (costumes, décor et mise en scène) tombe dans le travers qu’il dénonce, se contentant d’une palette plus ou moins réaliste, voire illustrative, version pauvre, costumes locaux, gentils accessoires. Très, très moyen, très plat.
    Mais le comble, le pire, c’est cette incroyable scène du cauchemar qui en est vraiment un, pour le spectateur : mimiques et attitudes ampoulées, d’une emphase exagérée, de danseurs au service d’une symbolique trop appuyée, ce pitoyable déploiement alors qu’en même temps la musique atteint au sommet de sa délicatesse, c’est trop : en fermant les yeux j’ai retrouvé le calme nécessaire à l’appréciation du drame.
    Il y a de nombreuses années, nous avions eu droit à une sorte de descente en rappel depuis les cintres de ninjas encordés, lors de la danse des sept voiles de Salomé : eh bien ce soir, c’était la même chose, version radeau de la méduse cérusé. Horrible. Il faut arrêter ce genre de choses et laisser à la musique seule le soin de porter l’émotion. Les metteurs en scène ont peur du vide, c’est dommage, surtout quand il s’agit du Japon.
    Quand vous dites : "Numa Sadoul qui a retravaillé avec bonheur plusieurs autres scènes, notamment celle du cauchemar qui prélude à l’acte ultime", eh bien non, pour moi, cette scène est ici traitée de la pire, de la plus vulgaire des façons.
    La direction d’orchestre était bonne, juste et délicate, mais manquait d’un vrai feu, celui que les grands chefs portent aux limites de la dissonance, surtout dans l’extrême fin du drame.

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