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Marseille : Jean Kéhayan reçoit les insignes d’Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres

vendredi 12 juin 2015

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Françoise Nyssen, Présidente d’Actes Sud a remis à Jean Kéhayan les insignes dans l’Ordre des Arts et des Lettres (Photo Robert Poulain)
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Françoise Nyssen, Jean Kéhayan, Michel Vauzelle et Nina Kéhayan (Photo Robert Poulain)
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(Photo Robert Poulain)

C’est un grand moment d’émotion que les nombreuses personnalités et amis présents pour la cérémonie de remise des insignes d’Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres à notre confrère Jean Kéhayan, ont partagé ce vendredi soir au sein de l’Hôtel de Région à Marseille. Une personnalité qui fera dire à Michel Vauzelle, président de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur : « Ce n’est pas tous les jours que nous avons la possibilité de pouvoir saluer un homme qui a autant de mérite ». Évoque la situation en Méditerranée considérant : « On a besoin de plus en plus de résistance contre l’oppression des grands groupes financiers, des forces obscures, ceux qui déchainent la violence. Et, Jean Kéhayan apporte le message dont on a besoin. Journaliste défenseur de la liberté d’expression, de l’indépendance de la presse contre de nouvelles formes de racisme, de xénophobie... ».
C’est Françoise Nyssen, Présidente d’Actes Sud qui, avant de lui accrocher les insignes, reviendra sur son long parcours de journaliste, d’écrivain, de militant de gauche, de la cause arménienne… et de le citer :« Fils d’ouvrier, je ne pouvais être autre chose que marxiste mon fardeau c’est mon arménitude ». Souligne son engagement pour l’entrée de la Turquie dans l’Europe, le citant à nouveau : « Entre la Turquie et les Arméniens, la seule voie est de construire des ponts ». Françoise Nyssen de conclure : « Rares sont les hommes comme lui, libre et engagé » le qualifiant également de « vrai sensible ». Avant de lancer : « Tu es un juste parmi les justes, tu es éclairé ».
Jean Kéhayan, d’intervenir d’une voix emplie d’émotion retraçant une histoire, des histoires, des tranches de vie...
« Je prends avec beaucoup de sérieux et de fierté l’honneur que me fait la République : c’est nous tous qu’elle décore et je la dédie à la commémoration du centième anniversaire du génocide. Vous le savez : nos parents ont été mal accueillis à Marseille : le maire de l’époque les disait porteurs de la peste et du choléra, indolents, incapables de s’adapter et même le journaliste Albert Londres a trempé sa plume dans la plaie et dans le vitriol pour les stigmatiser. Mais la page est tournée et désormais les Arméniens sont un modèle d’intégration, loyaux et travailleurs.
En ce moment je pense à ma mère Guldéné et à mon père Sétrak et à ce que serait leur fierté de me voir honoré par la France, eux qui ont été contraints de fuir leur Anatolie natale, avec sur le tampon Nansen des apatrides : Ils ne peuvent pas retourner.
Quelle résurrection pour eux d’imaginer la présence de deux de mes petits enfants, ici présents, Mathilde et Maxime dont je sais qu’ils deviendront de belles personnes, fières de leur part d’arménité, eux qui sont français à 100%. J’associe aussi Arthur, Youri et Oscar, mes petits enfants restés à Paris.
Et puis il y a mes soeurs aînées qui ont rempli pour moi la fonction de père et de mère alors que je tenais ces derniers pour mes grands parents. Mes sœurs m’ont initié au français avec Apollinaire, Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire et tant d’autres dans une maison où -excepté la Bible- les livres faisaient entrer la parole du diable. Les mœurs moyenâgeuses d’Anatolie et l’éducation évangélique avaient fait leur œuvre.
Enfin, il y a Nina qui m’a accompagné dans la vie et avec qui nous avons écrit notre trilogie soviétique. Une autre époque qui ne fait pas oublier que ses grands parents sont partis en fumée à Auschwitz.
Avec un peu de naïveté nous avons embarqué nos enfants Mélina et Fabrice. A 2 ans et 4 ans ils ont appris les prémices de l’économie de marché en faisant la queue par moins dix degrés pour acheter des pommes de terre. Et leur prépa précoce à sciences Po se fit dans un pays où rien ne marchait.
Avec la sensibilité et l’expérience qui est la nôtre comment ne pas être hanté par ces milliers de migrants qui fuient les dictatures en Syrie, en Erythrée et ailleurs.
Comment ne pas être hanté par ce qui se passe dans notre pays, où un parti politique acheté par Poutine et d’autres satrapes veulent tuer à petit feu les valeurs de la République forgées par les siècles. La liberté, l’égalité, la solidarité : des valeurs que ne connaissent pas ceux qui ont fait de leur fonds de commerce le populisme et la xénophobie. Un peu comme si à partir de 1925 on avait détruit le camp Oddo à coup de bulldozer. Et comment faire confiance à ces hommes dit forts qui dans leur pays procèdent à des assassinats politiques, emprisonnent poètes et écrivains, envoient des jeunes chanteuses punk en Mordovie, le pire des goulags encore en activité. Ceux-là même qui ne peuvent pas supporter la parole libre en arrêtant d’une balle dans la tête la plume d’une Anna Politkovskaïa qui défendait sans relâche le malheureux peuple tchétchène. Avec Hrant Dink, elle fut la première Charlie du club de la presse.
Il est de bon ton dans notre pays de critiquer les médias. Concernant la commémoration du génocide des Arméniens nous avons découvert avec fierté et soulagement que tout le monde a enfin pris conscience de l’importance de ce séisme de l’histoire. Cent ans après les mémoires ont retrouvé leur vivacité. Numéros spéciaux de journaux, émissions de télé et de radio, florilège de livres, de conférences, de films, de documentaires et d’expositions. Chacun a pris conscience que le monde savait dès 1915 et que ce premier génocide du 20ème siècle fut un des épisodes majeurs de la tragédie de la guerre de 14-18. Et se sont enfin révélées les complicités des grandes puissances de l’Entente. C’est sur ce thème que la maison de la jeunesse et de la culture organise une grande exposition de livres jusqu’à la fin de l’année sur le thème : Oui, le monde savait.
Le cinéaste Jacques Kébadian est parmi nous, avec son complice Serge Avédikian ils ont utilisé en 1982 l’arme de leur caméra pour recueillir les témoignages à Marseille et Valence de témoins qui ne sont plus. Leur film sans retour possible fut projeté en prime time sur A2 ouvrant une brèche qui ne se refermera plus.
A Marseille tout le monde a un ami ou une connaissance d’origine arménienne et l’on s’est souvent demandé pourquoi dans certaines discussions l’ange noir de la tristesse passait dans leurs yeux. C’est que chacun avait conscience qu’il y avait un impossible à transmettre : nous n’étions pas des étrangers mais des gens étranges, porteurs d’une angoisse intime face à ce mystère que les dirigeants turcs ont jusqu’à ce jour refusé de reconnaître.
Comme l’ont fait nos parents avec nous, notre seul recours est de transmettre une mémoire à notre descendance en lui apprenant que nous nous sommes résolus au fil du temps à porter notre lourd fardeau avec fierté sans baisser les bras. Il serait bon de tourner la page, mais hélas pour la Turquie d’Erdogan il n’y a pas de page. Donc rien à tourner. Petite consolation, le candidat dictateur vient d’essuyer un revers électoral : c’est la première victoire de la société civile qui n’en peut plus de vivre avec un cadavre de plus en plus bruyant dans son placard.
Cette année les pressions diplomatiques ont été fortes sur Erdogan : la solution ne viendra pas de lui mais de son peuple qui prend de plus en plus conscience que d’une manière ou d’une autre, il a du sang arménien dans les veines à l’image du beau livre de Fetiye Cetin, un best-seller en Turquie édité par Parenthèses à Marseille.
Je voudrais aussi rendre hommage à mon ami Hrant Dink, le journaliste turco-arménien qui s’est battu jusqu’à son assassinat pour dire la vérité aux Turcs. Et ses idées ont fait leur chemin.
Lorsqu’en 2000 j’ai brisé le tabou pour réaliser un reportage pour Libération sur les traces du génocide, nous avons déplié une carte de l’Anatolie, ce no man’s land arménien et ont éclaté dans mon cerveau ces noms de villes et de villages que répétait la génération de nos parents. Kharpout, Van, Erzeroum, Bitlis, Tatvan, Adana et mille autres lieux synonymes de massacres et de déportations. C’est que chaque arménien est porteur d’un livre de mémoire pour perpétuer l’histoire des siens.
Après avoir écrit l’Apatrie sur le destin de mes parents Guldéné et Sétrak, que les éditions Parenthèses animées par Varoujan Arzoumanian ont édité dans leur collection Diasporales, après avoir écrit ce reportage je me croyais en paix avec mon histoire. Mais j’ai vite compris qu’il fallait aller jusqu’au bout : me rendre en Syrie et à Der Zor, la ville de la solution finale au bord de l’Euphrate avec son église et son ossuaire désormais anéantis par les barbares de l’État islamique, comme si l’histoire ne voulait pas laisser en paix cette terre gorgée d’un sang que l’on empêche de sécher. J’ai traversé la belle Palmyre, dans ce désert où ma mère, bébé, avait été enterrée vivante et miraculeusement sauvée par des Kurdes et des évangélistes américains.
Cette cérémonie est aussi empreinte de tristesse car nous avons porté en terre il y a quinze jours Varoujan Artin, disparu à 55 ans. Il poursuivait de façon magistrale le travail de son père Garbis qui en créant ARAM pour perpétuer la mémoire avait numérisé des documents qui ont fait le tour de la presse mondiale grâce à un travail de collecte exceptionnel. Il rentrait d’un voyage à Dyarbékir avec son épouse Brigitte pour présenter une exposition de visages d’Arméniens, où il avait reçu un accueil chaleureux de la population kurde. Une bande dessinée et un film lui ont été consacrés. Nous étions d’accord pour continuer le combat afin de construire des ponts et pas des murs entre Arméniens et Turcs de la nouvelle génération qui se bat pour la démocratie. Aujourd’hui encore on peut voir au musée d’histoire de Marseille son exposition pathétique de visages d’Arméniens.
Le myosotis du centenaire, qui se dit en russe nié zabout et en anglais forget me not rejoint sur son cercueil les roses rouges déposées par ses amis au cimetière de la little Arménia de Saint-Jérome.
Il y a quelques jours nous avons aussi perdu Leonid Pliouchtch, ce dissident ukrainien qui avait pris fait et cause pour l’indépendance de l’Arménie soviétique en grand ami qu’il était de Paradjanov et de Parouïr Haïrikian. Il se battait aussi pour faire connaître au monde la mort de 8 millions d’Ukrainiens, qui au nom de la collectivisation de la terre par Staline avait laissé mourir de faim toute une population devant des silos emplis de grains. On comprend pourquoi il reste des traces profondes d’inimitié entre les Russes et les démocrates de Maïdan dont il était un des héros, ulcéré que l’on fît passer une jeunesse révoltée par la corruption pour des fascistes.
L’histoire des martyrs de la liberté est longue mais il faut continuer à ne pas baisser les bras avec pour devise : « Les seuls combats qu’on est sûr de ne pas gagner sont ceux que l’on ne mène pas. »
Enfin encore un mot qui s’adressent aux éditions Actes Sud et à toi ma chère Françoise. Sur un simple SMS tu as accepté d’éditer un ouvrage de caricaturistes du monde entier sous l’égide de Plantu. Sur la pression de catholiques intégristes, un éditeur qui aurait dû être sans peur et sans reproche a envoyé 8 000 exemplaires au pilon. Comme quoi, il faut aussi savoir balayer devant notre porte. Enfin au nombre des innombrables pépites littéraires que ta maison nous a fait découvrir je citerai Nina Berbérova et son fameux « C’est moi qui souligne ».
J’ai la conviction que face à toutes les tragédies du temps, elle aurait volontiers souligné la certitude de Vaclav Havel, ce héros des temps modernes avec Andréï Sakharov, Elie Wiesel et Hrant Dink lorsqu’il affirmait que « l’amour et la vérité triompheront de la haine et du mensonge ».
Patricia MAILLE-CAIRE

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