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Marseille. On a vu au Toursky le tellurique "Misanthrope" de Lambert Wilson parfait dans un esprit de troupe

lundi 3 février 2020

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Lambert Wilson (Alceste) et Pauline Cheviller (Célimène) dans "Le Misanthrope" mis en scène par Peter Stein. (Photo Svend Andersen)

Lambert Wilson c’est d’abord une voix. Puissante et reconnaissable entre toutes, capable de chanter et d’incarner des grands personnages tels Camus dans l’enregistrement pour Gallimard de la correspondance de l’écrivain avec Maria Casarès (incarnée par Isabelle Adjani) ou bientôt sur les écrans le Général de Gaulle (sortie du film le 4 mars). Les réalisateurs ne s’y trompent pas en mettant en valeur cette voix subtile qui enrichit le rôle interprété. Ainsi dans « Les traducteurs » de Régis Roinsard la manière dont Lambert Wilson fait évoluer la figure de son personnage passant du sympathique au méchant s’apparente à une exécution de partition musicale. Lambert Wilson c’est ensuite une présence physique qui emplit l’espace que l’acteur traverse. Dans les longs métrages où il pose sa griffe et sur les planches où il s’impose dès son entrée sur scène. On se souvient de sa prestation il y plus de vingt ans dans « Ruy Blas » à la Criée de Marseille, et aujourd’hui de sa performance (car c’en est une) dans la peau d’Alceste Le Misanthrope de Molière. Peter Stein le metteur en scène de ce spectacle créé à Paris et repris en tournée -avec une halte dans un théâtre Toursky de Marseille plein à craquer- a travaillé avec l’acteur sur ces deux registres : voix et corps ce qui a fait dire à une spectatrice au sortir de la soirée « on entendait le texte distinctement et on a pris beaucoup de plaisir à voir les acteurs traverser l’espace dans des mouvements parfois chorégraphiques ». De voix Lambert Wilson n’en manquait pas en effet. C’était même un des parti-pris de Peter Stein de présenter un Misanthrope en colère, limite furieux, vitupérant, atrabilaire chronique et exalté tornade incontrôlable et incontrôlée. Un Misanthrope très éloigné de ceux portés à la scène par Jean Rochefort (un seule fois devant les caméras de la télévision), Denis Podalydès, Loïc Corbery, Nicolas Vaude ou Gilles Privat chez Alain Françon. Peter Stein et Lambert Wilson (je suppose en totale entente et concertation) ont rectifié le tir, serré des boulons et aujourd’hui leur « Misanthrope » a gagné en nuances. Du coup Lambert Wilson peut offrir une palette de situations très élargie, la plus significative étant l’humour et l’ironie qui se dégagent d’Alceste. On rit beaucoup, on est émus, plus du tout déstabilisés comme je le fus à Paris lors de la création. Moins isolé dans sa tour d’ivoire misanthropique l’acteur se fond alors totalement dans ce qu’il a encore revendiqué haut et fort devant Richard Martin, le patron du Toursky à savoir « l’esprit de troupe » inhérent au projet. Et comment ne pas lui donner raison.

Esprit de troupe

N’étant plus obligé d’attirer les principaux regards par le côté emporté de son personnage, Lambert Wilson dont le talent est aussi indéniable que son intelligence embarque tout le monde derrière lui dans un mouvement empathique et précis. Déjà tous exceptionnels les comédiens semblent mieux se répondre, s’écouter, se donner la réplique jusque dans les silences. Si Jean-Pierre Malo en Oronte et Hervé Briaux en Philinte sont étonnants. Si Léo Dussollier -l’inoubliable La Fontaine dans « L’adieu à la scène » joué avec Baptiste Caillaud en Racine-, et Paul Minthe respectivement Clitandre et Acaste campent des marquis clownesques irrésistibles, la palme d’or du spectacle revient aux trois actrices magnifiées par l’excellence de Lambert Wilson. On ne peut concevoir plus rayonnante, plus lumineuse que Pauline Cheviller, en Célimène, dont le personnage est la victime de la société de son époque. Ce que montre bien le jeu de la comédienne c’est combien la jeune veuve aimée du Misanthrope est âgée de vingt ans, et qu’elle ne peut donc se résoudre à se retirer du monde avant de l’avoir parcouru. Pauline Cheviller qui "tire les larmes" dans la scène finale, offre de multiples variations émotionnelles et en grande interprète secoue les cœurs et les consciences. Manon Combes -bientôt dans du Tchekhov toujours dirigée par Peter Stein- propose une Eliante beaucoup plus riche que d’ordinaire, (c’est en général un personnage sacrifié), et là encore esprit de troupe, devient l’un des éléments indéfectibles du puzzle. Et puis il y a Brigitte Catillon, exceptionnelle Arsinoé quasiment inégalable si ce n’est par Alberte Aveline au temps où elle le jouait à la Comédie-Française ou Maria Mauban en 1968 avec Henri Virlogeux en Alceste. L’apport de la comédienne est de ne pas faire apparaître une femme uniquement froide, glaçante, guindée et présentée souvent de façon caricaturale, mais de faire vivre une Arsinoé douloureuse à force de vieillir sans véritable amour à ses côtés. Un regard de Peter Stein plus qu’original et surtout peu courant, là encore l’humour n’est pas absent et notamment lors de la scène d’anthologie qui l’oppose à Célimène, un must des conservatoires puisqu’il y a peu au final de scènes entre deux femmes dans le théâtre classique. Ainsi incarnée par Brigitte Catillon au sommet de son art, cette Arsinoé nous apparaît bouleversante.

Classicisme et beauté des costumes

On signalera enfin le classicisme inventif de Peter Stein et la beauté visuelle de son spectacle. On le doit à la sobriété chaude de l’architecture des décors confiée à Ferdinand Woegerbauer spécialiste d’opéra et de théâtre et surtout la qualité des costumes réalisés par Anna-Maria Heinreich, très en phase avec le travail du metteur en scène avec qui elle a partagé bon nombre de projets. Costumière aussi pour l’Opéra (Mazzeppa, Don Carlos, Prometeo, Le barbier de Séville), c’est à elle que l’on doit également les habits du « Fidelio  » mis en scène par Chris Kraus avec un certain Claudio Abbado à la baguette. C’est dire combien son travail est reconnu dans le monde entier par des artistes très différents. Au final un « Misanthrope » bigarré et surprenant, et d’une hauteur de vue assez incroyable.
Jean-Rémi BARLAND

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