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On a vu au Jeu de Paume d’Aix « La révolte » de Villiers de l’Isle-Adam avec une Anouk Grinberg bouleversante

vendredi 27 novembre 2015

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Anouk Grinberg & Hervé Briaux dans "La Révolte" (Photo Pascal Victor Artcomart)

« Je veux tuer le bourgeois ». C’est à quelques mots près ce qu’affirma Villiers de l’Isle-Adam quand il présenta sa pièce « La révolte » écrite en 1870. Plaidoyer politique contre une certaine société française arrogante et vénale, composé d’un long manifeste poétique pour louer les forces de l’esprit en dézinguant le monde des billets de banque. Cette œuvre d’avant-garde qui annonce à sa manière les jugements à charge contre les affaires engendrant les affaires (on est proches de Octave Mirbeau), « La révolte » donne la parole à une femme. Elle se prénomme Élisabeth. Un soir, elle décide de quitter son mari Félix à qui elle sert de secrétaire et qui vante son organisation, son dévouement, son sens du devoir non pas conjugal mais financier. L’ambiance est sombre en son cœur meurtri et sur le plateau -voulu par le metteur en scène Marc Paquien, qui a donné de la pièce de Mirbeau « Les affaires sont les affaires » une vision tellurique quand il la monta au Français- une faible lampe éclaire la vaste pièce où elle attend l’époux quitté. Non, n’imaginez-pas que la jeune femme va partir pour rejoindre un quelconque amant. Point d’Emma Bovary ici, et l’ennui qui secoue son être se double d’un sentiment d’étouffement. « Je voulais aimer mon mari », affirme-t-elle. « Je ne lui demandais qu’un brin d’humanité », confiera-t-elle d’une voix arrachée aux sanglots. Point de tout cela chez cet homme vénal qui semble ne vivre que pour amasser des biens, et le crier haut et fort. Voulant quitter le monde de l’apparence pour celui de l’être, hurlant que « rêver c’est aimer la liberté », Élisabeth a préparé son départ. Elle égrène un à un les arguments de sa fuite vers une petite maison qu’elle s’est achetée avec ses économies, loin d’ici, dans un pays dont elle ne dira pas le nom. Elle dresse pour son mari la liste des avoirs et des dépenses de ce qu’elle emmène et ce qu’elle laisse derrière elle. Elle évoque le destin de sa fille dont Félix aura la garde et la charge. Elle souffre et son mari vitupère, affirme qu’elle déraisonne, que la nuit portant conseil, elle se ressaisira et reviendra sur une décision qu’il assimile à une crise d’hystérie. En fait il n’a rien compris, et pourtant il n’a pas entièrement tort, car Élisabeth fera marche arrière et après son départ retournera au petit matin vers son foyer-prison, où sonneront encore et toujours les trompettes de la condescendance. …

Un mystère dans cette pièce

Pièce éminemment moderne, il est rare, en effet, qu’un écrivain donne la parole à une femme en 1870. « La révolte » surprend par sa fin qui demeure terrible mais qui laisse entrevoir que l’épouse rentrera dans le rang. Gageons que si l’auteur eût été George Sand, jamais Élisabeth ne serait jamais revenue au foyer. Et si Villiers de l’Isle-Adam annonce en quelque sorte les œuvres de celle qui publia « Sido », il ne faut pas penser qu’il condamne la femme pour faire gagner le mari. Si elle s’en retourne chez elle, c’est non qu’il y fasse bon mais qu’elle a tant parlé de son départ, tant évoqué les causes de celui-ci et les raisons de son choix, qu’il est déjà trop tard ! Le langage demeurant une arme, « La révolte » est aussi une pièce sur la libération de la parole, Élisabeth agit en poète et non en femme sociale. Pour l’illustrer le metteur en scène Marc Paquien, le scénographe Gérard Didier et Dominique Bruguière aux lumières tout comme Xavier Jacquot utilisent des morceaux de musique pour faire la transition entre les actes. Et pas n’importe lesquels, puisque le choix judicieux s’est porté en partie sur Wagner, que Villiers admirait tant et aussi Mahler, avec un morceau d’une symphonie. Ceci a pour effet de prolonger le côté onirique du propos de l’auteur lui qui, en écrivain poète détestait tout naturalisme comme on le retrouve chez Maupassant.

Acteurs bouleversants

Ils sont deux sur scène, et leur interprétation est en tout point remarquable. Aucun des deux ne tirant la couverture à lui, l’oeuvre ainsi jouée brille d’une force dramatique intense. Hervé Briaux qui a eu comme professeur Antoine Vitez campe un Félix hors des tics et des clichés que l’on aurait pu plaquer sur son personnage. En face de lui Anouk Grinberg d’une voix particulièrement poignante incarne toute la douleur de cette femme combattante et meurtrie. Marc Paquien lui fait théâtraliser son texte et en cela sa vision est plus qu’intéressante montrant qu’il s’agit aussi d’une réflexion sur les arcanes de la parole. Au final un spectacle beau, profond, qui, visuellement semble un tableau de maître -on pense à Rembrandt- et qui laisse au cœur des traces profondes. Quel bonheur le théâtre intelligent !
Jean-Rémi BARLAND

Au Jeu de Paume d’Aix jusqu’au 28 novembre à 20h30 - Plus d’info : lestheatres.net/fr/

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