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On a vu au Toursky de Marseille "Mère et fils" un huis-clos haletant signé Joël Jouanneau

samedi 18 janvier 2020

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Jean-Baptiste Alfonsi et Marie-Line Rossetti, prodigieux dans "Mère et fils". (Photo Candice Nguyen)

Au centre de la scène, une table rectangulaire recouverte d’une nappe avec des motifs à fleurs qui signalent un intérieur modeste. Aux deux extrémités une chaise en bois et une autre avec des accoudoirs. Sur la table deux bouteilles d’eau, une tasse, et abandonné sur le sol une paire de tennis oscillant entre le rose et le rouge. Tout comme l’écrivain Joël Jouanneau, le metteur en scène Ivan Romeuf (que l’on entendra en voix off) souligne l’importance des objets dans la vie des personnages de la pièce « Mère et fils » que l’on peut voir au Toursky avant qu’elle rejoigne le 6 février le théâtre du Balcon en Avignon et les 7 et 8 février le Thepsis de Mornas. Ceux-ci nous apaisent, nous intriguent, nous impressionnent, nous remuent, nous renvoient à l’enfance. les objets ont une place particulière dans nos vies, et ils sont parfois indissociables de nos souvenirs familiaux. Avec finesse, Ivan Romeuf les transforme en héros de chair et de sang. Les suit à la trace et les marque de façon musicale et chorégraphique. Surgissant face à nous torse nu et dansant avec des gestes de boxeur dans un moment très musical qui rappelle Nougaro dans « Nougayork », l’acteur Jean-Baptiste Alfonsi se démultiplie, rythmant ses gestes et les entrecoupant de regards emplis de compassion, de colère, de bienveillance, de joie et de douleur. Il est précis, sobre, poignant, parfait dans la peau de ce fils qui retrouve sa mère après une longue absence. Reproches à la boutonnière, adversaires sur le ring des sentiments, venus en découdre lors d’un tête à tête en forme de concert, affirmant en filigrane : « Quand l’eau remue la vase remonte » -idée motrice du récit-, persuadés d’être devenus étrangers l’un à l’autre, elle et lui se sont retrouvés séparés par le poids d’un lourd secret lié à la fuite du père. Un certain Raymond Verchuren qui a joué autrefois non de l’accordéon mais du piano (avec une préférence pour Chopin), et qui s’est inscrit durant la Seconde-guerre mondiale dans la famille des dénonciateurs d’enfant juif. Comment et pourquoi nous le saurons à peine, le fils se contentant en écrivain de recenser cela sous l’œil critique de la mère, femme courageuse, profondément triste, étranglée de chagrin de ressentiment d’amour et de solitude. La mère sur scène c’est Marie-Line Rossetti. Actrice à la beauté solaire, et dotée d’une présence inoubliable elle incarne pour parodier Sartre dans la fin des « Mots » : « Une femme faite de toutes les femmes qui les vaut toutes et que vaut n’importe qui  ». Sous sa houlette la mère est un vecteur de souvenirs et de prise de conscience existentielle. On songe en regardant évoluer son personnage aux grandes héroïnes de la littérature italienne comme on en trouve chez Cassola, Moravia, Pirandello, Vittorini, ou Carlo Levi, l’auteur de « Le Christ s’est arrêté à Eboli  ». On songe aussi -le poids de la religion en moins- à « La tieta » de la chanson de Joan Manuel Serrat accablée par le sort, attendant de la visite le dimanche surtout. A eux deux Jean-Baptiste Alfonsi et Marie-Line Rossetti offrent une composition qui serre la gorge. Dans les mots sublimes de Joël Jouanneau mais dans les silences aussi, plus riches parfois qu’un long discours.

Mise en scène en forme de tableaux impressionnistes

A l’écoute, poète des sentiments faisant s’envoler les phrases du dramaturge, Ivan Romeuf signe une mise en scène en forme de tableaux impressionnistes. Peignant corps et sentiments dans un huis-clos haletant où l’humour surgit au moment où on ne l’attend pas, (il permet une respiration et des personnages et du spectateur), il scrute les cœurs, les âmes, les esprits, et interroge le réel dans sa noire violence. « Les hommes font l’Histoire mais ils ne savent pas l’Histoire qu’ils font », affirmait le philosophe. Joël Jouanneau et Ivan Romeuf développent cette idée, musique de Sonic Youth et Wilfrid Rapanakis Bourg à l’appui. C’est grand et noble, et défendu par l’équipe du Toursky de Marseille c’est un hymne au théâtre et à ceux qui le font vivre.
Jean-Rémi BARLAND
« Mère et fils » au Toursky de Marseille ce 18 janvier à 21heures. Plus d’info et réservations : toursky.fr - Au Théâtre du Balcon à Avignon, le 6 février à 20 heures. Au Thepsis de Mornas les 7 et 8 février à 20 heures.

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