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Portrait - Rencontre avec Paul : Les maux derrière les mots

dimanche 18 octobre 2015

Aujourd’hui Paul est venu nous rendre visite, nous offrir des myrtilles qu’il ramasse dans la forêt avec son peigne, des salades, des haricots verts, et des ‘’racines’’ comme il dit (ce sont des carottes), de son jardin. Il prend volontiers ce qu’il appelle une "tisane" et qui n’est autre qu’un pastis ! Il est toujours dehors Paul : « Entre quatre murs je meurs ! ». Il aime échanger ses légumes, sa gnôle, avec un moment de discussion, avec mon père en particulier, mais aussi avec toutes celles et ceux qui s’y joignent. Cette vieille ferme des plateaux ardéchois devenue maison de vacances est grande ouverte, ça va, ça vient, et Paul semble se régaler de tout ce mouvement, ce ballet libre et joyeux. Son métier, c’était maçon et charpentier. Je ne sais pas quel âge il a exactement. Quand il montre sur la façade de la maison les pierres qu’il montait sur son épaule, à l’échelle ; quand il raconte sa vie de labeur, d’abord je me régale de sa science, sa science de la construction, du bel ouvrage, celle aussi de la terre et de l’exploitation des richesses de son environnement ; et puis je lui demande comment il se sent maintenant dans son corps. Il dit qu’avec ses deux prothèses de hanches, ça va ! Mais que maintenant, lui qui est un enfant du pays, il ne passe plus l’hiver ici, c’est trop dur, il descend plus au sud, là d’où vient sa femme.
Je sens que quelque chose là-bas le contrarie, mais il ne dit pas quoi. Il ne s’autorise pas à s’exprimer librement ne sachant pas ce que je pense : le sujet doit être sensible. Je le mets à l’aise, on peut ne pas être d’accord mais se dire les choses. Alors il s’explique…

En fait Paul est raciste. Rien que d’évoquer le sujet, il voit rouge ! Il y a tant de colère, de haine en lui soudain ! Lui qui, il y a un instant, débarquait débonnaire nous offrir son précieux… Encore et toujours l’être humain qui peut être à chaque instant ceci et cela.
Je suis franchement très stimulée et blessée par la violence des propos qu’il tient, il parle d’autres êtres humains d’une manière qui me brise le cœur. Pour eux autant que pour Paul lui-même qui porte en lui tout ce fiel. Je me dis que ce fardeau de ressentiment et de rage doit être bien lourd à supporter, bien plus lourd encore que les pierres de la façade. Et comme toujours face à la méchanceté d’une personne, je pense à la sorcière dans Kirikou. Kirikou se demande pourquoi elle est méchante. Et il découvre que c’est à cause d’une épine plantée dans sa colonne vertébrale qui la fait souffrir sans cesse. Alors je me demande qu’elle est l’épine de Paul. Il ne tarde pas à me la livrer, comme si soudain il déboutonnait sa chemise pour me dévoiler l’immense cicatrice sur son torse. Sa blessure ouverte, jamais pansée, c’est la guerre d’Algérie. Il me dit l’horreur, l’atroce, l’inhumain. Mon cœur est ouvert en deux, il saigne. Je lui demande comment il a fait pour endurer tout ça, les horreurs vues, subies, commises ? Il répond : "l’alcool". Il me raconte : on leur en donnait beaucoup, c’était le seul moyen, ils étaient comme des fous, ils n’avaient plus peur, plus de conscience non plus. « Au début c’est pas possible, on peut pas, et puis on s’habitue », raconte-t-il. On s’habitue… On s’habitue au pire. Quelle monstruosité humaine, s’habituer au massacre, à la violence, la torture, la terreur, le crime. Et puis je regarde Paul, je me sens en empathie avec lui, et je ressens que non, il ne s’est jamais habitué au fond. Il a été blessé à tout jamais dans son cœur, le bon cœur qu’il a, celui qui lui fait nous apporter des paniers entiers de myrtilles qu’il a passé des heures à ramasser dans les bois. Quand il me raconte, je vois le jeune-homme, et je pense "il aurait pu mourir de chagrin". Une part de lui est sûrement morte de chagrin. Mais c’est un homme, avec son instinct de survie grâce auquel il a trouvé des stratégies tragiques, bien entendu, mais efficaces. Il n’en avait alors pas d’autres à portée de main, de conscience. Sa solution pour survivre a été de boire au moment des faits pour anesthésier sa conscience et ensuite, celle de cultiver la haine et une énergie de vengeance inscrite tout au fond de sa souffrance et qui le fait se tenir debout, malgré tout. Et je me représente les autres en face, à première vue, ce sont des ennemis qui s’entretuent. Mais au fond je vois la même chose, les larmes et le sang. Le même goût de sel et de fer. Les mêmes émotions, les mêmes sentiments. Peur, injustice, révolte, colère, désespoir, haine… La même humanité. Plus des ennemis mais des frères.

Marshall Rosenberg, qui est mort cette année, était le père de la Communication Non-Violente. Ce processus d’écoute empathique de soi-même et des autres, de résolution des conflits internes et externes, de réconciliation, de paix. Et l’on découvre avec lui et son processus, que lorsque des "ennemis" se rencontrent et livrent leurs sentiments, se connectent dans le cœur, ils finissent par reconnaître l’Autre comme un frère. Quelle que soit la terre d’où l’on vient, notre couleur de peau, notre culture, la peur est toujours la peur, la colère toujours la colère et la joie toujours la joie… Le cœur, les émotions, les sentiments, c’est le lieu où l’on peut se rencontrer à travers toutes nos différences. Si nous pouvions chaque jour un peu plus "faire de nos cœurs de pierre des cœurs de chair’", refuser d’endormir notre conscience, se relier à notre intériorité et aux autres, tolérer de rester avec notre cœur ouvert et brisé peut-être, mais vivant et empathique, en lien, en communion, nous verrions tout le mal que l’on se fait en rejetant l’autre et en le violentant, et tout le bien que l’on se fait en l’accueillant, en prenant soin de lui, en le bénissant. Et nous déposerions les armes. L’empathie comme voie royale vers la paix. La paix de la conscience et du cœur, comme la paix mondiale. « I have a dream… »
Marion CARDELLA

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