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Portraits croisés : Lorsque deux relieures se rencontrent, elles se racontent…

lundi 17 avril 2017

Il faisait froid ce jour-là. A 96 ans, mieux valait ne pas sortir. Risque de prendre un coup de mistral glacial près de la Corniche où elle réside. Renée Dumas assume son âge et assure de son envie de partage. Très aimable, souriante, un peu timide, elle nous ouvre sa porte et nous salue chaleureusement. Nous entrons dans un petit appartement dont la décoration et les multiples objets exposés feraient le bonheur d’un antiquaire mais surtout d’un bibliophile.

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Renée et Christine ©zal

Fluette au teint parcheminé, à petits pas comme la vieille dame de Babar, elle se réjouit de notre visite à l’heure du thé. Aimable mais ferme elle hausse le ton et me punit d’avoir voulu capter une photo. « Je ne suis pas coiffée », affirme-t-elle en tapotant sa chevelure impeccable et m’oblige à m’asseoir dans un fauteuil bancal mais confortable. Et de superbement m’ignorer pour se consacrer à sa visiteuse. Je lui avais proposé de la rencontrer en intermédiaire curieux de savoir ce qu’allaient bien pouvoir se raconter ces deux femmes de 36 ans d’écart que dévore une même passion : la reliure. Trop indépendantes l’une et l’autre pour faire le premier pas, elles ont travaillé sans le savoir dans deux ateliers qui se faisaient face Cours d’Estienne d’Orves pendant plus de 20 ans.
Christine Fabre Bourgeois, relieure, avait repris il y a 30 ans l’atelier de reliure au 25, cours d’Estienne d’Orves au-dessus des Arcenaulx. Sans savoir qu’il lui suffisait de traverser la place, elle souhaitait depuis fort longtemps rencontrer Renée Dumas ancienne professeur d’arts plastiques en collège qui s’était passionnée pour la reliure. Le mari de Renée Dumas, prénommé Alexandre et grossiste en plomberie sans liens familiaux avec les écrivains, aimait particulièrement les livres reliés. Elle avait et a toujours une prédilection pour le cuir ce que l’on peut constater en la voyant manier avec des caresses sur les couvertures les livres qu’elle a reliés pour les montrer à son hôte.

Hasard de la vie, à 30 mètres de celui de Christine Fabre Bourgeois, dans son petit atelier aux allures de chambre de service sous les toits avec commodités communes au rez-de-chaussée, Renée Dumas réparait des bibelots, restaurait des tableaux et travaillait le cuir pour en couvrir des longues vues ou tous objets qu’elle estimait digne de ce noble rehaussement dont des livres en se lançant dans la reliure Christine Fabre Bourgeois, arrivée sur le tard à Marseille à la fin des années 90 pour suivre son mari, avait repris le prestigieux atelier de Jacques Boccone. Pour sa visite chez Renée Dumas, elle avait eu la bonne idée d’apporter un cadeau : le catalogue de sa dernière exposition « Lettres Capitales » qui avait eu lieu en 2013 à la Maison de l’Artisanat et des métiers d’art sur le cours d’Estienne d’Orves, toujours lui, avec trente autres relieurs du monde entier invités à présenter des reliures en association avec des artisans d’art.

Assises, l’une sur un divan l’autre sur un fauteuil, ce fut un plaisir pour moi puni dans mon fauteuil bancal de les voir et les écouter regarder des photos reproduisant des reliures comme deux petites filles décrivant une nouvelle poupée.
« D’ordinaire on a un livre et on imagine la robe. Là au contraire nous imaginions la couverture et la reliure et les poètes venaient s’y inscrire ensuite », dit Christine expliquant son travail de « Lettres Capitales », réalisé conjointement avec l’artiste Jean-Noël László. « Il s’agit, a-t-elle expliqué, d’un prétexte à création d’une « reliure d’art dans laquelle viennent s’inclure des textes inédits manuscrits ».
Les deux femmes abandonnent leur réserve et parlent « chiffon ». « Vous utilisez du cuir pour cette œuvre ? », demande Renée montrant la reproduction photographique d’une reliure. « Non, juste de la toile », répond Christine.
« Vous êtes une professionnelle… je vous montrerai mes balbutiements en reliure », déclare Renée. « Dans l’abécédaire, le décor des reliures réalisées sur les voyelles fait référence à Rimbaud et son poème Voyelles avec une couleur par lettre  », précise Christine. « J’aime bien la simplicité », répond Renée. S’ensuit alors un échange très technique sur les différents cuirs utilisés, sur le galuchat (cuir de raie ou de requin) ou le bois qui fait des reliures de Christine de véritables sculptures dont elle a réalisé deux exemplaires, un pour elle et László, et un autre pour le poète auquel son travail donne du relief aux écrits comme un écrin.

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Catalogue

« C’est entre le livre et le livre objet  », avance Renée, « entre sculpture et reliure mais on peut tous les lire », précise Christine avant de s’arrêter sur la lettre S. « Le S est une jolie lettre », indique Renée. « Le U est une reliure-boîte, en vert comme les voyelles de Rimbaud », poursuit Christine coupée par Renée qui ajoute « ce sont des œuvres d’art », ou la lettre « G » reliée en accordéon.
Les deux expertes de s’extasier sur les autres lettres sculptées par Christine et les reliures proposées par les relieurs de tous les pays dans le catalogue, en échangeant des petits trucs de bricoleuses qui ramassent tout ce qu’elles trouvent « car cela peut servir ». Et Christine de raconter une anecdote : « Un jour, j’ai reçu les écrits d’un grand-père avec des feuillets disparates que j’ai eu plaisir à relier. Lorsque je l’ai remis à son petit-fils nous avons pleuré ensemble ». Une heure plus tard on sonne à ma porte et on m’apporte un bouquet de fleurs. « C’est la première et la seule fois que l’on m’a apporté des fleurs pour un travail que j’avais fait », conclut-elle fièrement en se souvenant de ces moments passés à relier des documents. « Dommage que l’on se soit rencontrées si tard », insiste Christine en caressant des reliures pleine peau réalisées par Renée. « Oui, un peu tard ; trop tard ; j’aurais aimé travailler avec vous  », répond Renée avec des regrets dans la voix. « Je viendrai volontiers dans votre atelier », ajoute-t-elle avec une pointe d’espoir d’y être invitée. « Moi je faisais des petits livres courants même des livres de cuisine », raconte Renée comme pour placer son travail en-deçà de celui de Christine, la grande professionnelle, qui rétorque qu’elle aussi a relié des livres de cuisine. « C’était un joli moment », se réjouit Christine Fabre Bourgeois en quittant l’appartement de Renée.
Antoine LAZERGES

Christine Fabre-Bourgeois - 25 cours d’Estienne d’Orves - Marseille (1er)- Tél:0491339331 - atelier.fabre@orange.fr

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