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Qu’est-ce qu’une crise ? Par Eric Delbecque

lundi 6 juin 2016

De l’ISF de Macron aux déclarations de Benzema, l’actualité est encombrée de fausses crises appartenant à la célèbre catégorie des tempêtes dans un verre d’eau… Par conséquent, plus que jamais, il faut insister sur un point capital : la notion de crise mérite d’être construite, c’est-à-dire de dériver d’une réflexion patiente et profonde.

Une définition hâtive et trop complaisante à l’esprit du temps risquerait de faire manquer l’essentiel. Mais puisqu’il faut bien commencer quelque part pour bâtir le concept et sa réalité, postulons raisonnablement que la crise se noue au moment où un individu ou une organisation n’est plus capable de faire face à un événement ou à une chaîne d’événements -à l’impact fort sur son existence et l’atteinte de ses objectifs- au moyen de ses instruments ordinaires, quotidiens, de management et d’expertise.
Ce moment particulier constitue celui de la perte de repères, du sentiment que la situation nous échappe… On ne s’estime plus capable de s’adapter à l’environnement et de poursuivre son chemin pour réaliser ses objectifs. La démarche stratégique devient tout à coup une entreprise insurmontable.

Dans le même mouvement, le caractère conflictuel du contexte global semble s’accentuer. Les acteurs peuplant notre échiquier d’action paraissent encore plus hostiles qu’à l’accoutumée ; souvent, ils le sont, en effet… Ils discernent l’opportunité de maximiser leur avantage une fois qu’ils ont discerné le désarroi de leur compétiteur, rival, voire même partenaire…

La situation de crise atteint une sorte d’apogée lorsque les médias s’en emparent. D’ordinaire, la crise se définit même pleinement comme telle lorsque le vortex médiatique s’empare de l’événement perçu comme problématique. Ceci pour une raison simple : elle bouleverse la temporalité ordinaire, maximise le stress des acteurs et joue un rôle d’agrégateur des éléments hostiles, renforçant les effets de leurs actions combinées et leur donnant de nouvelles armes via la caisse de résonnance ainsi cristallisée.

Krisis : une transition

Voici donc les quelques éléments de base dont l’on peut se saisir pour alimenter la réflexion. On peut désormais commencer à descendre plus profondément dans le diagnostic. La crise définit tout d’abord une part fondamentale de l’identité du monde moderne, c’est-à-dire de l’univers matériel et intellectuel né avec le siècle des Lumières et en gestation depuis la Renaissance.
Nous vivons dans une sorte de crise permanente des fondements… Ce n’était pas le cas auparavant. Depuis l’Antiquité, la crise apparaissait comme un état transitoire.
Mais avant d’aller plus loin, listons quelques définitions issues du Dictionnaire historique de la langue française [1]. Le mot crise, d’abord noté crisin (XIVe s.), est emprunté au latin impérial crisis (accusatif crisin, d’où le français crisin) au sens de « phase décisive d’une maladie ». Le mot latin est emprunté au grec Krisis « décision, jugement », dérivé de krinein, « juger » (crible, critère) dans sa spécialisation médicale.
Crise est donc à l’origine un terme médical, qui développera, par extension dans le domaine psychologique, le sens « d’accès aux manifestations violentes » (av. 1685 crises de passions ; 1825 crise de nerfs). Par transposition au domaine moral (1690), il se dit d’un moment critique, en parlant d’une intrigue, d’un procès (être dans la crise). De là, l’accent étant mis sur l’idée de trouble, de déséquilibre profond (1762), il se spécialise dans deux acceptions : une acception individuelle à forte résonance psychologique (crise de l’adolescence) et une acception collective, sociale et économique : en ce sens on parle depuis le début du XIXe siècle de crise politique (1814), de crise financière (1823) et de crise commerciale (1837). Comme ces syntagmes, le concept peut être daté du XIXe. En effet, les difficultés de l’Ancien Régime n’étaient pas interprétées en termes de crise, ce type de problèmes aigus et cycliques se développant surtout après 1850 dans le cadre d’une économie industrielle capitaliste, notamment à partir de la crise de 1873.
Le mécanisme en est illustré dans son paroxysme par celle de 1929, parfois désigné absolument par la crise. Depuis 1945, le vocabulaire économique tend à parler de récession, terme correspondant au remplacement du type de crise du système industriel par des paliers dans une courbe d’expansion ralentie ou localement descendante, mais non menacée dans son ensemble.
Cependant, crise continue d’être employé couramment, notamment au sens abstrait plus général de « malaise » (crise des valeurs, de la civilisation). Parallèlement, l’accent est parfois mis sur l’idée d’enthousiasme subi, généralement passager (crise religieuse, crise d’ascétisme).
Pour les dictionnaires psychologiques, la crise désigne une discontinuité profonde. La notion englobe également les impressions éprouvées par l’individu qui échoue à surmonter un conflit ; la crise traduit alors l’aspect aigu d’une ambivalence. En réalité, aussi abrupte que paraisse une crise, son déroulement comprendrait trois phases successives :
- Une phase d’installation caractérisée par une anxiété déstabilisante
- Une phase de maximum (l’acmé), dont le désordre global ne peut échapper à l’observation, même profane
- Une phase de liquidation, où se résout progressivement la bipolarité.

De nombreux commentateurs, en qualifiant de « critiques » certains changements, ne souhaitèrent en retenir que la date et la limitation temporelle précise. Freud avait insisté sur cette dimension, qui distingue le normal du pathologique : une crise « normale » a une datation commune pour tous (au moins pour l’ensemble des individus d’une même société), et c’est la persistance des conduites ambivalentes ou régressives qui objective le trouble. L’inverse, l’absence de crise à une période précise, peut conduire à des conséquences difficilement surmontables.
Au sens fort, imposé par la psychanalyse, s’oppose un sens affaibli, qui ne retient pas l’idée de bouleversement général mais uniquement celle d’un saut qualitatif débouchant sur une réorganisation ou une reconstruction.
Dans le développement psychique, on peut distinguer des périodes où prédomine l’expression d’un dynamisme sans équilibre total mais qui, soit par le jeu des alternances fonctionnelles (Wallon), soit par celui des régulations compensatrices (Piaget), conduit à une nouvelle stabilité.
Ce qui apparaît clairement en fréquentant les instruments les plus variés de définition de la crise, c’est son caractère initialement transitionnel.

Du pluriel au singulier

Le passage du pluriel au singulier en rend compte. Nous sommes effectivement passés des crises à la crise. Ce qui fut durant des siècles un état d’exception semble devenu un état permanent. Les travaux de Paul Ricœur permettent de mettre de l’ordre dans la réflexion. Il rappela qu’il existe 5 univers principaux, historiques, de légitimité : les concepts « régionaux » de crise. Tous conçoivent les crises comme des transitions, les plaçant sous le signe de Janus, le dieu des portes, des franchissements… Elles s’assimilent à des ponts de singe, c’est-à-dire à des passages inconfortables, douloureux et difficiles, entre deux états stables.
Conception clairement solidaire d’une vision de l’Histoire perçue comme linéaire [2]. Ce qui est visible à partir du XVIIIe siècle mais se construit de manière souterraine depuis la naissance du christianisme, et émerge avec la Renaissance., orientée vers le Progrès, dérivant de la philosophie humaniste, elle-même fruit de l’héritage chrétien (parousie, apocalypse, royaume des cieux, etc.).
Le premier périmètre régional évoqué par Ricœur est l’univers médical. La crise s’y définit comme le plein développement des symptômes dans une maladie, amenant bien entendu la souffrance dans le cadre d’une attaque soudaine. On pense alors à la peinture de David inspiré du récit de Plutarque retraçant une légende de l’histoire macédonienne : Erasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochius dans son amour pour Stratonice, sa belle-mère, épouse du roi Séleucos 1er… L’œuvre date de 1774. Le deuxième est l’univers psychologique, dans lequel la crise se caractérise comme un malaise indiquant le passage d’un équilibre à un autre (la puberté en fournit le meilleur exemple). Il ferait presque signe vers le tableau de Gustave Courbet titré Le désespéré (1845)…
L’univers politique forme le troisième. La crise est ici relative aux épisodes durs et violents de l’évolution de l’espèce humaine ou des collectivités qui la composent. Rien de mieux pour comprendre cette « région » captivante que de lire La fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques 1871-1968, de Michel Winock. Là encore, la crise matérialise un seuil, un sas, une étape entre deux mondes, deux réalités. Ainsi pourrait-on citer le basculement entre la République et l’Empire romain sous Jules César, l’extinction de l’Ancien Régime en 1789 et la construction d’une ère nouvelle par la Révolution française, ou l’entrée des États-Unis dans son histoire moderne au moment de la Guerre de sécession.
Le quatrième est l’univers épistémologique. Le changement de paradigme s’y traduit par le mot « crise ». Un ensemble de règles, de méthodes, de valeurs, de croyances, se trouvent renversées et remplacées par d’autres. Pour en comprendre finement les mécanismes, il s’avère fort utile de lire La structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn [3].
Le cinquième univers est celui de l’économie ; la crise s’inscrit dans un cycle : essor, crise, dépression, reprise.
Dans ces cinq univers, la crise marquant la sortie d’une époque et l’accession à une autre, elle se résume en effet adéquatement au mot grec Krisis qui désigne le moment du choix, du jugement, de la séparation, du tri, c’est-à-dire de la décision. Il s’agit du moment décisif, dans l’évolution d’un processus incertain, autorisant un diagnostic, un pronostic, et éventuellement une sortie de l’ornière, par la conduite d’une action résolue et lucide. La crise, dans cette perspective des « concepts régionaux » constitue bien un phénomène transitoire. A cet égard, le discours du 18 juin 1940 du Général de Gaulle s’impose comme le modèle de l’action de crise : il pose dans ce texte – au plus fort de la tempête – un diagnostic (la faillite des élites), dessine les grandes lignes d’un pronostic (la victoire des alliés), et indique les voies du salut (le rassemblement et le combat). Le discours est en lui-même une action autant que sa verbalisation.
Cette réalité des crises comme transitions semble révolue… Le singulier a désormais triomphé : on parle de LA crise, sorte de « fait social total » dirait Marcel Mauss. La crise devient synonyme de force du Destin, et plonge dans la sémantique du déterminisme et de la dynamique systémique. Elle rappelle la tragédie grecque, l’implacable volonté des dieux, et la nécessité pour l’homme de marcher – sans échappatoire possible – sur la route tracée par les Parques. Le syndrome d’Antigone… On se noie parallèlement dans une sorte de temps cyclique tissé de la corruption inévitable des régimes politiques : le fatum règne en maître…
Le Destin nie la liberté humaine, efface la possibilité même d’une quelconque efficacité de la volonté. Rappelons-nous le chemin de la « décadence » et de la « corruption » décrit par Platon. Il y a cinq constitutions parfaites, expliquait-il. L’une est parfaite, celle où les gouvernants sont les philosophes, assurant la fusion de la sagesse et du pouvoir, et quatre sont imparfaites, s’enchaînant dans le temps en une chaine de dégradation : la timocratie (fondée sur l’honneur), l’oligarchie (fondée sur l’appétit de richesses), la démocratie (fondée sur l’égalité des riches et des pauvres), la tyrannie (fondée sur le désir : qui est la négation même de la politique de par l’absence de lois, la domination du pur caprice des maîtres).
Nous nous sommes lentement pénétrés de l’idée que l’existence collective se confond avec une « volonté de volonté » chère à Martin Heidegger et retravaillée par Jacques Ellul dans sa réflexion sur la Technique. Pour le dire autrement, les sociétés contemporaines se sentent totalement désemparés face aux logiques implacables et darwiniennes du capitalisme financier, de la mondialisation et des technologies. A cet égard, le blockbuster américain des frères Wachowsky, Matrix Reloaded, révèle symboliquement une tendance essentielle du moment. Le principe même du scénario -la subordination du réel et des humains à une machine fabriquant un monde virtuel- traduit une obsession déterminante de notre époque, à savoir que l’individualité est menacée par une « matrice » (le système capitaliste et technicien) qui signe l’échec de la volonté humaine de transformation du monde. Nous ne serions plus que les pions d’une structure sociale qui nous dépasse et nous aliène.
En conséquence de cette logique d’ensemble, les crises deviennent effectivement la crise et n’ont plus rien d’une transition : elles ne débouchent pas sur un nouveau monde, stable et calme.

Le poids de Verdun… La crise bascule de sens au XXe siècle. C’est précisément ce que comprirent progressivement les générations qui connurent la guerre de 14-18 : le monde d’avant, la Belle Epoque, ne reviendrait pas… Après l’horreur, une période de remise en question générale de la civilisation européenne s’ouvrait. La seconde Guerre Mondiale s’avançait tandis qu’un régime comme la République de Weimar, en Allemagne, témoignait de l’échec du monde ancien à se reconstituer. Après 1945, on prit même conscience que les nations pouvaient totalement s’anéantir : la guerre totale, la shoah et la menace d’un conflit atomique entre l’Ouest et l’Est achevaient de pulvériser l’idée linéaire du progrès (fragilisée en 1918). On savait désormais que les crises, loin d’être mécaniquement des seuils, des franchissements, des passages entre deux univers de paix, seraient susceptibles de mener à la destruction finale, au néant.

Ce qui en revanche peut paraître déroutant, c’est que le discours d’aujourd’hui (dans les médias, les entreprises, en politique) entretient l’illusion du mouvement vers un objectif, ainsi que celle de la décision, libre et semblant marquer la réalisation consciente, volontaire, d’une stratégie. La vitesse qui caractérise l’ensemble des activités humaines actuelles revient pourtant à une totale immobilité, que Pierre-André Taguieff nomme le « bougisme ». Alain Finkielkraut et Marcel Gauchet expliquèrent à juste titre que le mouvement (qui n’est précisément pas le changement…) est devenu notre tradition. Jean-Pierre Le Goff ne dit pas autre chose en écrivant que la mort du Progrès a installé dans l’esprit du temps un faux changement haussé au rang de vrai Dieu… Cela donna « l’idéologie de la modernisation », c’est-à-dire une dynamique de l’adaptation permanente à un environnement mouvant sans que la question des fins ne soit jamais posée.
Cette agitation générale, sans objet ni destination, finit donc – répétons-le – par ressembler à une destinée, une loi fatale qui nous rapproche de Sisyphe effectuant un travail inutile, travaillant sans but et répétant sans repos les mêmes gestes dénués de sens. Ainsi que l’analyse Myriam Revault d’Allonnes, nous sommes prisonniers d’une « crise sans fin », d’une dynamique éternelle d’arrachement aux traditions, au passé, d’une remise en cause, d’une destruction perpétuelle des fondements… « Le mot grec krisis désigne le jugement, le tri, la séparation, la décision : il indique le moment décisif, dans l’évolution d’un processus incertain, qui va permettre le diagnostic, le pronostic et éventuellement la sortie de crise. A l’inverse, la crise paraît aujourd’hui marquée du sceau de l’indécision, voire de l’indécidable. Ce que nous ressentons en cette période de crise qui est la nôtre, c’est qu’il n’y a plus rien à trancher, plus rien à décider, car la crise est devenue permanente. Nous n’en voyons pas l’issue. Ainsi dilatée, elle est à la fois le milieu et la norme de notre existence. Mais une crise permanente est-elle encore une crise ? L’usage du mot perdure mais qu’en est-il de sa signification ? »

La certitude confisquée…

Notre sentiment de crise naît de l’effondrement de toutes nos certitudes, comme un escalier qui s’écroule dans le vide à chaque marche que nous montons, sans savoir pour autant si nous allons quelque part… Confronté à la disparition des normes, l’individu contemporain occidental se sent écrasé par une responsabilité que plus aucun « métarécit », règle ou système d’idées solidement charpenté, ne vient éclairer. C’est peu de dire que les croyances passent au feu du relativisme : elles sont le plus souvent réduites au rang de vestiges. Considérée comme une manie baroque, parfois amusante mais placée sous étroite surveillance du politiquement correct, l’adhésion à une éthique de vie, produite par quelques principes soudant le comportement, fut progressivement traitée comme une croyance d’utilité privée, s’opposant à un espace public prétendument « ouvert » et dénué de parti-pris, ou pour être plus exact de toute valeur à faire respecter. De ce fait, il faut bien noter également que les individus perdent régulièrement le sens des limites.
Par ailleurs, le conflit ne se régulant plus par le recours à un principe moral -formel ou informel- modérant les comportements, chacun tend à devenir le rival de tous. Individus puis organisations se trouvent propulsés sur un échiquier darwinien où l’instabilité, l’incertitude s’imposent inévitablement.
Au final, on ne peut que constater que notre démocratie d’opinion encourage ainsi les émotions primaires (la peur, la souffrance et la haine), autour desquelles elle structure un discours politique squelettique, pour mieux masquer son indigence intellectuelle et éthique. La justice, les médias et l’opinion publique composent de nos jours un cocktail explosif : leur rencontre embrase les consciences en attisant une indignation mêlée de ressentiment. L’État pénal serait donc l’un des spectres les plus terrifiants de l’Occident moderne... En outre, on traite le cas des « coupables » (efficacement ou pas selon les avis) sans s’attaquer aux causes qui favorisent le crime, ce qui traduit l’anémie de la volonté politique.
En tout état de cause, ces évolutions sociétales constituent un symptôme intéressant de l’incertitude éthique dans laquelle baignent nos sociétés et qui favorisent le sentiment pérenne de vivre une véritable « crise » de civilisation dont toutes les crises localisées, spécifiques, seraient en réalité des manifestations trouvant leur carburant dans une source unique…
N’accablons pas cependant la modernité : le bilan n’offre pas que des aspects négatifs. Le développement technologique et la décrispation des mœurs, par exemple, dont bénéficient les sociétés dites développées depuis plusieurs décennies présentent de nombreux avantages. L’abondance et la possibilité de l’épanouissement personnel ne sont pas de minces résultats, même si l’on peut débattre de la répartition des richesses créées et des implications du relâchement parfois excessif de l’encadrement social. Certes, un décalage existe entre la maturité de l’espèce humaine et la puissance dont elle dispose, mais cela n’invalide pas pour autant le progrès ; il nous appartient d’en faire un instrument d’émancipation ou un outil de servitude...
Il n’en demeure pas moins que notre rapport au temps et au monde se trouve totalement perturbé depuis la chute du monde communiste. Quelque chose d’essentiel s’est défait dans notre conscience collective, dans notre représentation de la réalité. Une impression d’instabilité s’est emparée de chacun d’entre nous. Ce qui assurait jusque là notre sentiment de pouvoir nous agripper à des institutions, des pouvoirs, des valeurs, des cadres de raisonnement et de vie qui nous préexistaient et nous survivraient, paraît s’effondrer progressivement, s’enfoncer sans fracas dans le néant. Ce je-ne-sais-quoi, c’est la confiance, la croyance, la certitude que notre modèle de civilisation pouvait fonder nos actes au jour le jour, et offrir une garantie de lisibilité de l’avenir, de prédictibilité minimale du futur. Rien n’est désormais plus à l’abri de la contestation et de la dynamique du procès…
Les métarécits se sont volatilisés, les structures d’encadrement des esprits et des comportements volèrent en éclats au cours des trente dernières années ; se tiennent donc désormais alignés les uns à côté des autres de simples individus, atomisés, toujours sur le point d’entrer dans l’état de nature de Hobbes (la guerre de tous contre tous), ne parvenant que faiblement à se mobiliser collectivement pour construire un monde commun et des solidarités durables. Bien que la coloration marxisante du discours suivant fragilise en partie sa portée psychosociologique et philosophique, on ne peut cependant que le méditer avec sérieux et penser qu’il traduit une indiscutable réalité contemporaine : « Nous vivons, observe Alain Accardo, dans une société où les individus sont socialement conditionnés à prendre conscience d’eux-mêmes, non pas comme membres d’une classe sociale déterminée, et singulièrement d’une classe exploitée, dépossédée et dominée de diverses façons, mais seulement comme des individus parmi d’autres, des monades réduites à leurs seules forces individuelles et condamnées à une compétition sans fin ». Difficile en effet de nier que l’appartenance de classe ne signifie plus grand chose aujourd’hui, tout au moins jusqu’à un certain niveau de la pyramide sociale, paradoxalement… Quant au climat darwinien qui règne dans l’univers socioprofessionnel, il semble incontestable. La vie privée elle aussi tend à imiter le modèle de la performance et de la relation agonistique.
Par conséquent, lorsqu’une convergence d’individus émerge, elle prend source dans des revendications identitaires incapables de formuler des alternatives, c’est-à-dire de développer un scénario possible et souhaitable de l’avenir commun : « Dans une telle société ramenée à un nuage d’« électrons libres », animés du mouvement brownien de la concurrence généralisée, les seuls critères en vertu desquels peuvent éventuellement s’opérer des regroupements et des mobilisations identitaires sont des critères sans rapport immédiat avec la condition de classe, tels que les caractères éthiques, culturels ou sexuels, qui permettent à la rigueur de dénoncer des inégalités et des injustices réelles et de développer des luttes bien ciblées, mais qui n’entraînent aucune remise en cause explicite des rapports de domination inhérents à la structure des classes puisque ces luttes ne visent qu’à rétablir une égalité des droits (entre hommes et femmes, jeunes et vieux, blancs et gens de couleur, hétéros et homos, etc.) à l’intérieur d’un système de pouvoir reposant sur une distribution parfaitement arbitraire du capital qu’on a cessé de contester dans son principe même ». [4] .
Encore une fois, répétons qu’il ne s’agit pas de remettre à l’honneur le mythe de la Révolution et du Grand Soir (on sait déjà ce que cela peut donner), mais de constater froidement que nous avons perdu la capacité de penser le futur, de le préparer collectivement, et de l’organiser en nous appuyant sur l’héritage intellectuel, culturel, social, économique, politique, que nous ont légué les générations qui nous précédèrent. La déréliction nous atteint tous : elle est quasiment palpable à chaque instant qui passe. Le tissu de l’espace et de l’expérience partagé se fragilise sous nos yeux et rend particulièrement problématique la survivance féconde du vivre-ensemble. C’est d’abord de cela qu’est faite la crise contemporaine… Elle signe profondément l’installation d’une société de défiance, de peur du danger, semblant ne jamais devoir cesser et se confondant avec une tendance au chaos...

Eric Delbecque est Directeur du département intelligence stratégique de SIFARIS, chef du pôle intelligence économique de l’Institut pour la formation des élus territoriaux (IFET), membre du Conseil scientifique du CSFRS et conférencier au CHEMI


[1Sous la direction d’Alain Rey. Paris, Le Robert, 2000

[2Ce qui est visible à partir du XVIIIe siècle mais se construit de manière souterraine depuis la naissance du christianisme, et émerge avec la Renaissance

[3Paris, Flammarion, 2008.

[4Accardo Alain, « Succession Lagardère : la norme ou l’énorme », Le Passant ordinaire (Bègles), n° 45-46, juin/septembre 2003, cité in Serge Halimi, Le grand bond en arrière. Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde. Paris, Fayard, 2004.

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