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Rencontre d’Averroès. Sexe et genre dans les sociétés méditerranéennes : Des relations fondées sur des pratiques et des mouvements de contestation ? (3/4)

mercredi 5 décembre 2018

Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui entre les sexes et les genres dans les sociétés méditerranéennes ? Qu’en est-il des pratiques entre les sexes ? Telles étaient quelques-unes des questions abordées lors de la troisième table ronde des Rencontres d’Averroès dont la thématique de cette 25e édition était « Quelles relations entre les sexes, d’hier à demain, en Méditerranée ? ».

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© Rencontres d’Averroès

Leïla Tauil, philosophe, chargée de cours au département d’arabe de l’Université de Genève démonte, dès ses premiers mots, les Islamistes qui voudraient que le féminisme soit une importation tout aussi occidentale que contemporaine : « On trouve des traités sur la libération de la femme, écrits dans un premier temps par des hommes, à partir de 1849, en Égypte. Et, en 1923, Huda Sharawi crée l’Union féministe égyptienne » une organisation qui était par ailleurs nationaliste et laïque et a participé à la libération du Pays « tout en s’inscrivant dans une logique de solidarité internationale des femmes ». Elle pointe ensuite la situation au Maroc, met en avant la figure de Malika El Fassi qui a rejoint le mouvement nationaliste en 1937. Elle participe à l’élaboration du manifeste de l’indépendance avec ses compagnons du mouvement nationaliste et le signe le 11 janvier 1944. Elle était d’ailleurs la seule femme parmi les 66 signataires. Féministe, elle va lutter pour l’accès des femmes à l’éducation, pour l’égalité homme/femme. Évoque la Tunisie « qui est une originalité dans le monde arabe », indique Leïla Tauil, avec « des droits des femmes qui viennent d’en-haut, du Président Bourguiba ». Zeynep Direk, docteur en philosophie, travaille sur la philosophie féministe, morale et politique, qui rappelle à son tour que le mouvement féministe, en Turquie aussi, n’a rien de récent : « Il existait à la fin du XIXe siècle un mouvement des femmes ottomanes. Une histoire qui a été oubliée et retrouvée dans les années 90 par les féministes, un mouvement très actif en Turquie, leur premier objet d’action a été la violence masculine ». Ghania Mouffok, journaliste et essayiste indépendante, parle de la femme algérienne, de l’indépendance, post indépendance et d’aujourd’hui. « La femme est omniprésente et invisible dans la guerre d’Algérie. Si elle est ultra-minoritaire dans le Maquis elle est majoritaire dans le soutien logistique mais, pour des raisons de construction politique, on ne prend en compte que celles qui étaient en lien direct avec la direction ». Mohamed Kerrou, professeur de sciences politiques à la Faculté de Sciences politiques et de droit de Tunis, revient sur la période actuelle. Selon lui en matière de relations « cela bouge de partout ». Il tient immédiatement à préciser : « La question n’est pas celle de rapports entre les sexes mais de rapports sociaux, d’émancipation historique. » Et, ajoute-t-il : « Il ne faut pas s’y tromper, la situation n’est pas aussi différente que l’on voudrait le croire entre les deux rives de la Méditerranée ».

« Les droits humains ne sont donc pas imposés par l’Occident mais viennent de la société »

Leila Tauil revient sur son propos initial, insiste : « Face au paradoxe de l’inégalité homme/femme dans la sphère privée et de l’égalité citoyenne, un mouvement féministe s’est créée, dans un premier temps au sein de la gauche mais elles comprennent très vite qu’elles sont sous tutelle et, à partir des années 80 des mouvements investissent la société civile. Un mouvement laïque se développe et il vient de la société. Les droits humains ne sont donc pas imposés par l’Occident mais viennent de la société  ». En revanche, poursuit-elle : « Après l’échec du panarabisme, il y a eu une volonté des pouvoirs en place de disqualifier les mouvements de gauche en favorisant l’expression des mouvements islamistes. Et, à partir de 1959, on passe du paradigme nationaliste au paradigme islamiste. On revendique une justice divine en lieu et place d’une justice civile ». Mais ce mouvement ne se réduit pas au monde arabo-musulman signale-t-elle : « Je suis Belge, issue de l’émigration. A partir des années 80, les Salafistes ont été de plus en plus présents dans le milieu associatif puis des bourses ont été données pour aller étudier en Arabie Saoudite et se sont des wahhabites qui sont revenus avec une connaissance parfaite du territoire belge ».

« Il n’y a pas qu’un seul hijab, il y en a des milliers, alors le seul auquel je m’oppose est celui qui est imposé »

L’Islam pratiquant se développe en Algérie, observe Ghania Mouffok « et les femmes sont de plus en plus pratiquantes et de plus en plus nombreuses à porter le Hijab. Mais est-ce-que le fait de le porter les excluent de la vie sociale ? Pour moi non, je n’en ai jamais vue autant sur l’espace public, y compris sur les plages alors qu’avant elles étaient recluses dans l’espace privé  ». Et de considérer : « Il n’y a pas qu’un seul hijab, il y en a des milliers, alors le seul auquel je m’oppose est celui qui est imposé ». Et de considérer que, si le Code de la famille est discriminatoire, il n’empêche pas des pratiques « et les pratiques dans nos pays sont en avance sur les législations et les politiques ». Zeynep Direk, philosophe, spécialiste des questions féministes à l’université Koç, à Istanbul aborde cette question en Turquie : « Les femmes voilées ont beaucoup souffert sous le régime laïciste, elles étaient exclues. Aujourd’hui les Islamistes sont au pouvoir et ce sont les femmes qui ne portent pas le voile qui sont exclues et souffrent. Le port du voile par leur femme fait partie de l’identité des hommes. En effet, un homme dont la femme ne porte pas le voile ne pourra pas avoir accès à des fonctions d’État ». Et d’asséner : « On peut m’expulser, me tuer, mais je ne porterai pas le voile ». Pour Leila Tauil : « Le voile s’inscrit dans un rapport de domination. Les mouvements féministes ont compris l’enjeu du corps en se dévoilant pour prendre place dans l’espace public au même titre que l’homme ». Et considère : « Le voile ne fait pas partie de l’émancipation, même si des femmes se réapproprient le voile ». Ghania Mouffok tient à reprendre : « Je ne fais pas l’éloge du voile, je ne le porte pas et le porterais jamais. Mais il ne faut pas faire l’économie d’un certain nombre de questions : pourquoi le modèle du dévoilement n’est pas devenu global ? Pourquoi, lorsque les élections sont libres les Islamistes gagnent-ils ? On ne comprend rien au retour de l’islamisme si on ne mesure pas les souffrances énormes que portent nos peuples. En Algérie nous avons eu la colonisation, la guerre fratricide, les tremblements de terre et nous ne pouvons parler de rien de tout cela. Pour comprendre le monde arabe il faut savoir qu’il est composé de pays impensés et que l’idéologie remplit tout ». Lors de la séance des questions avec la salle une intervention tient à mettre l’accent sur le fait que la régression ne concerne pas que les islamistes, pas que le monde arabo-musulman : « Une régression est à l’œuvre aussi au Nord de la Méditerranée, on le voit avec la remisse en cause de l’avortement, le mariage pour tous. Les droits ne sont acquis nulle part. Ils sont très fragiles et doivent être défendus de partout ».
Michel CAIRE

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