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Rencontres d’Averroès : Quand les nouvelles formes de conflits interrogent la géopolitique

samedi 26 novembre 2016

Une faille géopolitique ? Telle était l’interrogation de la troisième table ronde des Rencontres d’Averroès. Après l’espoir né des printemps arabes, au lendemain des soulèvements pour la liberté en Tunisie, en Égypte, en Libye et en Syrie, l’heure est à l’oppression et la fragmentation. Les Rencontres invitent à regarder la réalité en face et à s’interroger. Y-a-t-il un après du désastre ? Comment en est-on arrivé là ?

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La 3e table ronde des Rencontres a réuni Myriam Benraad, politologue - Marc Pierini, diplomate - le médiateur Daniel Desesquelle, journaliste RFI - Bertrand Badie, politiste, spécialiste des relations internationales- Bassma Kodmani, politologue- Thierry Fabre, fondateur des Rencontres (Photo M.C.)

Myriam Benraad, politologue, travaille sur l’Irak depuis 13 ans : « C’est très difficile de travailler dans cette région, dans ce pays totalement dévasté par la guerre ». Mais où se situe l’apparition de la faille ? « On peut remonter au fondement de l’État irakien et de son histoire contemporaine, extrêmement violente ». Pour l’universitaire : « La première guerre du golfe et l’embargo qui s’en est suivi, dans les années 90, a préfiguré la destruction de la société irakienne. L’embargo, les sanctions internationales, ont été irresponsables, tant ils ont exténués le peuple. Et, en 2003 l’arrivée des Américains avec leur méconnaissance de ce pays, la dimension idéologique de leur intervention, leur occupation du pays a fourni un terreau à Daech. La montée en puissance de ce mouvement s’inscrit dans ce contexte d’occupation, de mise en marge des Sunnites. Daech a alors compris l’intérêt de mener une guerre religieuse ». Thierry Fabre n’omet pas de signaler que l’invasion de 2003 « est le fruit d’un mensonge américain, celui de la présence d’armes de destruction massive en Irak. Un mensonge qui a abouti notamment à la destruction de l’Armée irakienne dont nombre de membres se retrouvent aujourd’hui dans Daech ». Myriam Benraad reprend : « L’élection de Trump a ravi Daech, 15 ans après Bush, ils voient là une nouvelle occasion de polariser les positions ». Autre pays, autre histoire de la violence, la politologue Bassma Kodmani en vient à la Syrie : « Un pays où des soulèvement ont eu lieu contre le pouvoir en place, l’absence totale de liberté et la corruption qui en est à un tel niveau que l’on peut parler de prédation. On part des attentes du peuple auxquelles le pouvoir répond par l’anéantissement. Car, depuis 1945 les pouvoirs successifs ont essayé de s’opposer à la naissance d’une société civile. Et Daech s’installe dans ce néant qui existe aussi en Irak. En Syrie, ce mouvement est manipulé par l’Iran mais aussi le gouvernement. Il faut en effet savoir que lorsque le peuple s’est soulevé, il avait deux mots d’ordre : uni et pacifique. La réponse gouvernementale a été les armes et la manipulation des différences confessionnelles. La faille qui se développe est le fruit d’un dictateur qui a comme récit la protection des minorités et de la laïcité ».

« La géopolitique est une fausse faille car la géopolitique est morte »

Mais que fait l’Europe ? Marc Pierini, ancien ambassadeur de l’Union européenne en Syrie, en Tunisie, en Libye et en Turquie, avoue : « L’Europe n’a jamais été en position de force au Moyen-Orient. La puissance de référence qui était les États-Unis s’en est éloigné. Il est vrai qu’Obama a été élu en déclarant pendant la campagne qu’il ferait rentrer les soldats à la maison, et il l’a fait. La Russie, de ce fait, apparaît comme la puissance régulatrice... Mais, c’est encore plus compliqué du fait que la Russie s’inscrit dans une stratégie de harcèlement de l’Europe ». Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, lance alors : « La géopolitique est une fausse faille car la géopolitique est morte ». Il rappelle : « Tous les conflits au Moyen-Orient se sont transformés en conflits Est/Ouest. Mais, aujourd’hui, nous sommes dans un monde où les sociétés ont plus de puissance que les États et, où la guerre n’est plus la compétence des puissances mais des faiblesses. On voit un jeu international ne plus être dans les mains des États mais des acteurs sociaux. Avant les ennemis de nos ennemis étaient nos amis, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Et on assiste à un nouveau facteur, celui de déterritorialisation des conflits. Il y a certes une guerre affreuse au Nord de la Mésopotamie mais elle vient surgir à Paris, Nice, Bruxelles. Daech est mis en échec mais il réapparaît au Yemen, au Nigeria... Tout cela rend impropre la notion de faille  ». « Certes, réagit Bassma Kodmani, les forces qui dominent cherchent à diviser mais il y a une très forte demande d’institutions, d’État, des sociétés irakienne, syrienne... D’ailleurs des parlements de la société civile s’installent ». Pour elle, les accords Sykes-Picot signés en 1916 et partageant le Moyen-Orient en donnant naissance notamment à la Syrie et à l’Irak peuvent être critiqués « mais, ce n’est pas parce qu’il y a un échec de la gouvernance qu’il faut détruire les frontières, les Syriens se sentent Syriens et les Irakiens Irakiens ». Myriam Benraad acquiesce : « On peut effectivement critiquer les constructions modernes mais nous n’avons rien de mieux à mettre en place. Il faut bien mesurer dans le même temps que les jeunes qui ont rejoint Daech n’ont aucune idée de ce qu’est l’Irak et n’ont connu au long de leur vie que la violence. Et Daech a provoqué une telle explosion qu’elle se retrouve au sein même des familles, on se tuent entre pères et fils, entre frères  ».

« Il faut une gouvernance mondiale »

Et de dénoncer l’absence de vision du gouvernement irakien et de l’ONU : « Si personne n’est capable d’assurer la sécurité, un habitat, à la population de quoi parle-t-on ? ». L’Otan, selon Marc Pierini, n’est pas plus apte à jouer un rôle : « Pour Trump cette organisation n’est plus nécessaire et la Turquie qui est dans l’Otan agit contre ». Alors, Bertrand Badie préconise : « Il faut une gouvernance mondiale. Je pars pour cela de deux constats : avec la mondialisation tout le monde dépend de tout le monde et lorsqu’une partie du système est touchée c’est l’ensemble Et, second point, nous sommes dans une époque de diplomatie de clubs : il y a le G7, les 5 membres du Conseil de Sécurité de l’Onu... Les clubs prétendent gouverner seuls le monde, c’est absurde. Ils représentent certes 90% des richesses mondiales mais seulement 0,1% de la souffrance mondiale. Alors il importe de transformer nos institutions internationales de manière à ce que cette souffrance de l’humanité ait le droit de parole car ce système international, le plus inégalitaire qui soit, va s’effondrer. Mon espoir réside dans le fait que les États et les grandes entreprises comprennent alors que pour survivre il importe qu’ils mettent en place un système international d’intégration ».
Michel CAIRE

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