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Rencontres d’Averroès : une faille historique qui pose bien des questions sur l’histoire et la mémoire

lundi 21 novembre 2016

Si faille historique il y a quand est-elle apparue ? Telle est la question qui servira de départ à la deuxième table ronde des Rencontres d’Averroès. Et il est vrai que l’histoire des relations entre les deux rives de la Méditerranée est faite de circulations et de confrontations, de partages et d’affrontements, de mémoires d’empire-romain, ottoman ou colonial- qui ont laissé des traces profondes et de vives blessures loin d’être toujours cicatrisées. L’historien Benjamin Stora affichera, à cette occasion, son inquiétude de voir les historiens de gauche « se replier hors du système politique alors que les historiens de la vieille droite sont à l’offensive ». Il ouvre ainsi un débat sur l’histoire, les mémoires

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De gauche à droite Abdelmajid Merdaci - Luigi Mascilli Migliorini - le médiateur Joseph Confavreux, journaliste Mediapart - Mohammed Kenbib - Benjamin Stora et Thierry Fabre fondateur des Rencontres (Photo M.C.)

Mais quand donc est apparue la faille ? Pour l’historien Luigi Mascilli Migliorini (Italie) : « La faille est apparue à la bataille de Poitiers ou, plus exactement, dans le récit de cette dernière. Un historien, parle en effet pour la première fois des Européens face aux Arabes. La Méditerranée devient autre chose, la faille est passée ». Les premiers propos de l’historien Mohammed Kenbib (Maroc) sont pour évoquer les soldats marocains morts pour la France lors de la bataille de la Somme et, les tirailleurs marocains, algériens, qui ont libéré Marseille lors de la deuxième guerre mondiale. Façon de rappeler qu’après la faille, l’Histoire continue. Soulignant que : « La faille apparaît avec le décret de l’Alhambra, portant sur l’expulsion des Juifs d’Espagne par Isabelle la Catholique et Ferdinand II d’Aragon ». L’historien Abdelmajid Merdaci (Algérie) avance : « Je viens avec l’idée de proximité à Marseille ville interface où sont installés nombre de mes concitoyens et d’européens d’Algérie ». Considérant : « Colonisation, décolonisation, mes pensées vont vers tous ceux qui sont venus ici, quelle que soit leur position ».
Pour Benjamin Stora : « s’attaquer à la faille historique c’est d’abord s’en prendre à l’image de paix de la Méditerranée, à l’image camusienne à cette vision d’un lieu d’espoir, de tranquillité. La Méditerranée est aussi une ligne de fractures qui a connu deux siècles de colonisation et c’est là une question qui continue à peser sur notre présent. Et, aujourd’hui, c’est un mur, un cimetière. Cette mer rassembleuse de nos imaginaires est devenue la mer de la séparation ».

« Les midis de l’Europe restent dans l’ambiguïté »

Luigi Mascilli Migliorini rappelle alors qu’il enseigne à Naples : « Lorsque je demande à mes étudiants s’ils se sentent européens ou méditerranéens ils me répondent méditerranéens. Lorsque je leur demande : pourquoi ce sentiment d’appartenance, ils me parlent musique, cuisine, convivialité. Mais, surtout, ils préfèrent être méditerranéen. L’Europe, en effet, laisse seulement la porte entrouverte pour les pays de sa rive Sud, les midis de l’Europe restent dans l’ambiguïté car, d’un côté, l’Europe du Nord nous regarde avec hauteur et nous avons une relation à construire avec la rive Sud ». Comment construire une relation lorsque l’Histoire est faussée. Abdelmajid Merdaci évoque l’instauration d’une « histoire quasi officielle fondée sur la manipulation, l’occultation  ». Et de s’interroger : « Pourquoi les Algériens ont-ils accepté l’occultation de personnalités importantes de la guerre d’indépendance ? toujours est-il que, dans les années 80, une évolution se fait jour, des personnalités occultées reviennent dans l’espace public et on commence à raconter une histoire plus personnelle. Et, cette année les amis de l’Algérie qui ont soutenu l’indépendance sont invités aux cérémonies commémoratives du début de l’insurrection  ».

« Plus l’histoire cherche à rapprocher, plus les mémoires sont divisées »

« Lorsque j’ai commencé mon travail, raconte Benjamin Stora, je pensais que le nombre croissant de publications allait permettre de réduire les préjugés, les stéréotypes. Je plaidais pour plus d’Histoire afin d’apaiser les tensions entre les deux rives. Or, force est de constater qu’il y a de plus en plus de travaux et que nous assistons à une montée de la guerre des mémoires. Plus l’Histoire cherche à rapprocher, plus les mémoires sont divisées. Une faille c’est créée entre le monde savant, un pamphlet se vend 400.000 exemplaires quand seuls 4000 travaux savants sont vendus en moyenne. De la négation historique s’installe sous couvert de tout mettre en débat ». Luigi Mascilli Migliorini s’inquiète « de voir des historiens tomber dans le gouffre de l’identitaire alors que l’Histoire est l’apprentissage de la diversité. Et on ne construit pas une identité en Méditerranée qui ne soit plurielle ». Puis de revenir sur la faille qui, à ses yeux, ne passe pas seulement entre les rives de la Méditerranée « mais aussi sur le continent européen, et même en Italie, entre Naples et Milan ». Benjamin Stora reprend : « L’intellectuel doit s’accrocher à des projets d’espérance de société. En restant en dehors de la sphère politique une grande partie des intellectuels français désarment la société ». Luigi Mascilli Migliorini met en garde : « d’accord avec les propos précédents. Mais si les historiens de gauche reviennent avec des cahiers de doléances, des excuses, mieux vaut encore se taire. Les historiens ne sont pas là pour s’excuser, ils sont là pour regarder, analyser pour donner les outils afin que les drames ne se reproduisent plus ». Pour Benjamin Stora il y a urgence : « Je ne suis pas d’accord, en France il y a une bataille idéologique en cours. Elle est simple, elle concerne les idées mises en avant sur la colonisation qui serait positive, sur De Gaulle qui serait un traître... Si on ne répond pas on se dérobe ».

« Marseille construit des passerelles »

Mohammed Kenbib, sur ce point, évoque la question des Juifs marocains, mettant ainsi en lumière le fait que les failles ne sont pas là où on le croit : « Il est des historiens qui insistent sur ce qui divisent mais le départ massif des Juifs, dans les années 60 a été vécu comme une amputation. D’ailleurs, la composante juive du patrimoine marocain est toujours entretenue par des musulmans. Et la Constitution parle de la composante juive du royaume. Il y a d’ailleurs un groupe scolaire Maïmonide à Casablanca qui compte 60% d’élèves musulmans ». Sur cette même question, Abdelmajid Merdaci dénonce le Décret Crémieux : « C’est un crime car, il casse une communauté. Les Juifs et les Musulmans avaient en effet beaucoup en commun et notamment l’arabe. Une des premières opérations des autorités coloniales a d’ailleurs été de lancer le processus de francisation ». « Il faut se battre, ajoute-t-il, pour que la mémoire judaïque ait toute sa place en Algérie ». Benjamin Stora souligne : « Il n’y a plus de Juifs en Algérie mais ce qui est extraordinaire c’est la nostalgie qui existe dans ce pays de cette vie juive disparue. Les musulmans algériens vivent encore une présence juive imaginaire ». Abdelmajid Merdaci reprend : « Les pieds-noirs ont un accueil extraordinaire en Algérie. Il y a, des deux côtés, une histoire officielle mais les peuples ont des liens et Marseille construit des passerelles ».
Michel CAIRE

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