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Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence : magnifique Romane Bohringer dans "La cantatrice chauve" de Ionesco mise en scène par Pierre Pradinas

vendredi 29 septembre 2017

Louis Aragon définissait « La cantatrice chauve » comme la première pièce surréaliste. Paul Valéry y allait lui aussi de son analyse, tandis que chaque metteur en scène en donne une version où il fait ressortir l’un des aspects du travail d’écriture d’Eugène Ionesco. Créée le 11 mai 1950 au Théâtre des Noctambules à Paris dans une mise en scène de Nicolas Bataille, qui interprétait en l’occurrence le personnage de Mr Martin, « La cantatrice chauve », (record dans l’histoire du théâtre) fut reprise en 1957 au théâtre de la Huchette, jouée depuis, sans interruption, sur la petite scène parisienne. « La Cantatrice s’est imposée comme le modèle du renouveau dramatique hérité de l’après-guerre. Dans un monde meurtri par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, la foi dans l’homme a faibli : l’art se doit d’en témoigner. Grave, l’œuvre de Ionesco fait aussi beaucoup rire : un drôle de drame ! », indiquent les éditions Gallimard dans un dossier consacré aux classes de lycée. Bonne définition pour ce chef d’œuvre fait de scènes sans liens entre elles où l’absurde côtoie le burlesque, la fantaisie le sérieux, l’invraisemblance une certaine logique, le tout servi par des répliques cultes dont la plus célèbre -« Et la cantatrice chauve ? Elle se coiffe toujours de la même façon. »- trouve un rapport direct avec le titre de la pièce où il ne sera jamais plus question ailleurs ni de cantatrice ni de chevelure appartenant à quelqu’un.

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Romane Bohringer se pare de sa plus drôle et jolie coiffe pour incarner " La Cantatrice chauve" © William Pestrimaux

L’erreur d’un acteur à l’origine du titre

Alors pourquoi ce titre. ? Le fruit du hasard et d’un malentendu pourrait-on dire. La pièce devait s’appeler en fait « L’anglais sans peine », puis « L’heure anglaise » (l’atmosphère y étant très british, et une pendule y jouant un rôle important), jusqu’à ce qu’une cocasserie vienne tout chambouler. En répétant le monologue du « Rhume », morceau de bravoure du personnage du pompier, l’acteur Henri-Jacques Huet se mélangea les pinceaux, et changea l’institutrice blonde du texte en « cantatrice chauve ». Trop heureux de l’aubaine Ionesco s’empara de la bourde pour le succès que l’on connaît. Et ajouta une part plus loufoque encore à l’ensemble qui n’en manquait déjà pas. L’action, ou plutôt le fil assez mince tenant les pièces de ce puzzle narratif, nous emmène chez Monsieur et Madame Smith, citoyens britanniques plutôt aisés, qui reçoivent chez eux Monsieur et Madame Martin, sous l’œil de la bonne et, d’un pompier venu éteindre un feu voisin. Au menu de ce qui sera un brunch de mots nourrissant des échanges peu personnels, puisqu’on y parlera de tout et de rien.

Des mises en scène nombreuses et variées

Rejet des convenances, critique des rapports bourgeois, description d’une crise de couple, procès des moyens de communication, les metteurs en scène qui se sont succédé lors des différentes aventures théâtrales de « La cantatrice chauve » ont souvent plaqué sur le texte leur propre interprétation, donnant parfois des explications de textes ou insistant sur un aspect particulier de la dramaturgie. On retiendra par exemple la volonté de Lagarce de pousser Ionesco à l’extrême du non-sens créant pour cela un décor très bonbon anglais, avec, sous le rire une certaine forme de mélancolie. Plus près de nous Daniel Benoin au Théâtre du Gymnase en 2008 avec Fanny Cottençon s’est livré à une attaque en règle contre notre monde vivant sous la dictature de l’image et des moyens d’échange, notamment en matière de téléphonie. Plus près encore au Festival d’Avignon 2017 dans le cadre du off Caroline Raux aidé de ses acteurs Mathieu Dallongeville, Sylvain Fougères, Laurent Grima, Johanna Gutierrez, Clara Leduc, Florian Lemay, Charlotte Lequesne, et Max Millet, lorgnait plutôt du côté des Marx Brothers. Et toujours d’actualité pour la 10e saison au Théâtre du Carré Rond de Marseille on peut noter la mise en scène de Dominique Lamour pleine de force avec dans la distribution Michel Adjriou, Candice Blanchamp, Nicolas Druguet, Elise Fagon, Henri Fernandez, Charlotte Hyvers, Jérôme Savajols.

Pierre Pradinas au sommet

Dans un travail élégant, intelligent, précis, le metteur en scène Pierre Pradinas offre en ce moment au Jeu de paume d’Aix une « Cantatrice chauve » absolument incroyable et inoubliable. Refusant d’apparaître plus intelligent que l’auteur, évitant le côté « je vais vous expliquer Ionesco », ce brillant homme de théâtre prend le pari de l’intelligence du spectateur à qui il ne mâche pas le travail, qu’il promène dans toutes les scènes de manière ludique et non pesante, qu’il invite à se faire sa propre opinion en tirant la pièce vers une sorte de conte où la part d’enfance de chaque personnage ressurgit au détour d’une réplique. Sur le plateau Romane Bohringer, aérienne et drôle à souhait, (émouvante ici même dans « Face de cuiller »), Stephan Wojtowicz dans le rôle de Monsieur Smith, son mari, Matthieu Rozé et Aliénor Mercadé-Séchan qui sont les Martin, et la bonne, Julie Lerat-Gersant, sont savoureux et mystérieux à souhait. Le décor assez étouffant du salon avec des tissus bleus renforce la magie de l’ensemble. Et puis il y a Thierry Gimenez sous le casque du pompier. Il est tout simplement phénoménal, et demeure à mes yeux le meilleur interprète du rôle qu’il me fut donné de voir. Souvent on habille ce personnage d’oripeaux clinquants, avec un mélange de solennité et d’art pompier (sans mauvais jeu de mots). Chez Pradinas c’est tout le contraire ! Son combattant du feu est un funambule, un rêveur, un chasseur de rêves que l’on croirait voir sorti d’un livre de Saint-Exupéry ou d’une saga islandaise. Cet aspect éternel gamin du personnage sied parfaitement à l’esprit voulu par Ionesco. Et fait mieux du coup ressortir par un contraste saisissant les rapports usés du couple Smith. Pierre Pradinas dont une des qualités est de rendre audible chaque phrase du texte, réussit à rendre le moment du « Rhume » quasiment chorégraphique. Signalons au passage que ce long monologue présentant un arbre généalogique des plus compliqués n’est en rien inexact quant à sa cohérence « familiale ». Si l’on écrit sur une grande feuille tous les noms prononcés par le pompier on s’aperçoit que les liens de parenté exprimés par l’auteur relèvent de la grande rigueur, à contrario bien sûr de la chute, véritable gag à elle toute seule. On sort de cette représentation enthousiasmés, et heureux, en aimant le théâtre et les acteurs, en célébrant Ionesco et son texte, et comme tout cela est facile d’accès sans être vulgaire ni prétentieux, on en redemande.
Jean-Rémi BARLAND
Au Jeu de Paume, ce vendredi et ce samedi à 20h30

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