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Tribune d’Eric Delbecque : De Gaulle, ce chrétien nietzschéen fusionnant la droite et la gauche ! (15)

dimanche 16 avril 2017

Dans mon dernier article sur notre sujet, j’évoquais Nietzsche comme pilier d’une méditation philosophique pour la construction d’un horizon politique par-delà droite et gauche. Un homme fut par excellence le digne maître d’œuvre de l’inspiration nietzschéenne : le Général de Gaulle. Je crois plus que jamais qu’ils furent des esprits frères, mus par une même audace.

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Charles de Gaulle : portrait par Donald Sheridan https://www.sheridan-portraits.fr/prominent-figures/prominent-figures.html

Certes, une telle assertion mérite quelques explications. Je me suis toujours fait une certaine idée du gaullisme, entendu comme un corps de principes qui inspira l’action de notre dernier héros national, et ultime souverain capétien : mon héritage familial, le sang et l’esprit de mes pères aussi bien que leur condition guerrière, me l’inspirent et peut-être me l’imposent... Cependant, ma passion intellectuelle pour la personne du Général, ainsi que l’attachement romantique mais lucide qu’elle a déterminé, s’affirmèrent plus tardivement. J’ai toujours respecté le combattant et le héros, l’homme de l’Appel et le chef de l’État, rebelle et Solon rénovateur, mais je n’avais pas su m’approprier la complexe et subtile architecture de sa pensée, découvrir la finesse et la puissance de son intelligence synthétique, appréhender son génie conciliateur, capable de surmonter les antinomies les plus brutales, et me délecter de son non-conformisme élaboré, dépassant les paradoxes unanimement acceptés. Je ne sentais pas à quel point il était une âme forte, une de ces natures infiniment sensibles, écrivait Clausewitz, dont les plus fortes émotions ne troublent pas l’équilibre. Je vénérais l’idole en fils docile mais désinvolte, et même superficiel.

Il s’en est fallu d’un rien que je ne sois élevé dans l’anti-gaullisme le plus farouche. Fils et neveu de parachutistes, soldats de métier, je risquais d’hériter le syndrome algérien que transmettaient à leurs descendants certains bérets rouges ou verts. Mais mon père et mon oncle se refusaient à communier dans le culte de l’Algérie française et le sentiment de la trahison. Leur lucidité de professionnels confirmait d’ailleurs leur instinctive fidélité gaulliste : le militaire doit céder le pas au politique. L’armée ne saurait se rebeller légitimement contre une politique raisonnable, prudente et réaliste, visant à préserver l’œuvre future de la nation. Il n’en était pas pour autant question de vouer aux gémonies les écorchés de l’Histoire, de mépriser leur souffrance, de la nier ou de la ridiculiser. Les officiers du putsch d’Alger ne parvenaient pas à oublier ces visages qui les hantaient nuit et jour depuis l’Indochine, me répétait mon père, ceux de leurs compagnons morts à Diên Biên Phû, ceux de ces vietnamiens qui refusaient le communisme totalitaire. Alors qu’ils pensaient prendre leur revanche en Afrique du Nord, la France leur intimait l’ordre de cesser le combat. Ces hommes d’honneur, à quelques exceptions près, ne furent nullement les fascistes que dénonçaient certains par paresse d’esprit et aveuglement idéologique. Il ne s’agissait nullement de les excuser, mais de se refuser à les mépriser. Lorsque j’ai lu, bien des années plus tard, les Mémoires d’Hélie de Saint Marc, j’ai véritablement compris les paroles dont résonnaient les souvenirs de mon enfance.

J’étais donc gaulliste par atavisme, parce que j’admirais mon père et cet oncle que je n’avais jamais connu, mais dont l’ombre planait sur mon clan. Le Général incarnait l’honneur, le courage et l’espérance, l’orgueil d’être soi et le dégoût de la soumission, l’instinct du combat qui fonde la liberté, cette volonté farouche d’exister par soi-même dont font parfois preuve les individus comme les nations, et que traduit la passion de la souveraineté, personnelle et collective. Il symbolisait aussi, bien sûr, l’Histoire de France, si proche dans mon cœur de l’épopée et de la légende. Néanmoins, je dois bien confesser qu’il appartenait à mes yeux à un passé glorieux et révolu : la poussière recouvrait jour après jour la statue du sublime héros inactuel. Ce sont les livres qui m’ont véritablement ramené à lui. Poussé par ma boulimie littéraire, je me suis finalement plongé dans Le Fil de l’épée et le reste de ses ouvrages de l’entre-deux-guerres, mais aussi dans le texte de la Constitution de 1958, esquissée dans un discours qui m’avait également fait forte impression, celui de Bayeux. J’ai pris conscience à cette époque de deux choses, capitales pour la suite de mon existence. A savoir que le Général n’était pas un homme politique mais une figure héroïque, et que la Cinquième République était un édifice conceptuel d’une rare complexité, un exercice - maîtrisé à la perfection - de philosophie de l’Histoire appliquée. J’entends par là que le Général pénétrait les arcanes du passé, du présent et du futur de notre nation avec une sûreté exceptionnelle, digne de l’intuition bergsonienne la plus accomplie.
L’homme fut hors du commun, attentif à débusquer les antinomies illusoires ou superficielles, mais impatient de surmonter les paradoxes authentiques et paralysants. Il ne niait pas la complexité de la réalité, l’ambivalence des êtres et des événements, les contradictions qui les constituent et l’impression d’absurdité que ce chaos génère, car il possédait au plus haut degré l’instinct de nuance. En aucun cas il ne rassemblait en simplifiant, mais en synthétisant. Il poursuivit une perfection qui est conciliation des contraires, née d’une irrésistible exigence humaniste, chrétienne et nietzschéenne : c’est-à-dire prométhéenne, héroïque et individualiste. Cette ambition ne s’épuise pas dans le jeu et l’ivresse des mots : elle est d’abord une philosophie de l’action, un impératif de volonté efficace. Les philosophes spécialistes en exégèse vindicative, comme les théologiens homologués et les évêques érudits, poussent déjà d’intimidants cries d’orfraie... Un humaniste chrétien et nietzschéen ! Pour certains, humaniste et chrétien sont des adjectifs à peine assortis, mais chrétien et nietzschéen sont carrément des mots qui se cocufient l’un l’autre : enfermez l’auteur de cette obscénité ! Il se shoote à quoi ce type ? Et pourtant elle tourne... Oui, on peut être nietzschéen et chrétien, pas au sens que l’Église vaticane donne à ce mot, bien sûr, et même chrétien parce que nietzschéen, nietzschéen parce que chrétien, et donc humaniste.

Le Général fut un humaniste : la seule querelle qui vaille, c’est celle de l’homme, il l’a répété, asséné. Il aima l’homme, l’individu concret, l’être fort, rayonnant, se dépassant impitoyablement, promis au surhumain, donc nietzschéen. Celui que nous sommes tous destinés à devenir, ou que nous pouvons tout au moins devenir, à condition de le vouloir assez : on est dès lors chrétien, car fraternel, aspirant à ce qu’autrui gravisse les monts escarpés pour contempler les cimes et les vastes horizons. Parce que cette figure philosophique, cette association explosive d’exigence et d’amour, veut graver ses rêves dans l’empire de la matière, elle s’inocule une bonne dose de lucidité, et donc de pessimisme, de nihilisme : il faut être réaliste pour agir. La condition humaine est tragique : l’homme défie, peut-être sans espoir de victoire, du moins il faut s’éduquer à fixer sans frémir cette permanente épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. N’espérant plus pour se décider à l’action, l’homme est prêt : il peut agir, combattre. Le Fil de l’épée prend dès lors tout son sens : l’être d’exception, le chef, le guerrier suprême, c’est le but, l’eschatologie démocratique qu’irritent et éreintent les médiocres rivalités de factions.

L’Histoire et les civilisations naissent du songe des âmes d’élite. La course du monde s’investit en chaque instant, mystère d’une paradoxale alchimie, dans l’univers infini qu’enclôt un esprit d’exception. En son être s’engouffre le tourbillon de tous les mouvements culturels, politiques et sociaux, d’un monde et d’un temps. Plus encore : ce sont parfois ces âmes fabuleuses qui dessinent le visage du présent. Sainte-Beuve avait probablement raison de bousculer l’idée reçue faisant de l’esprit du siècle, de l’atmosphère impalpable mais obsédante d’une époque, une force souveraine, puissance fatale et impériale : quelques hommes supérieurs incarnent parfaitement leur temps pour mieux le dépasser, le modeler. Charles de Gaulle était l’un de ses héros. Émancipé du carcan des paradoxes fantasmés ou superficiels, le Général a réalisé en sa personne, et inscrit dans les institutions, comme dans sa pratique politique d’une manière plus générale, le dépassement de l’inexpiable combat opposant depuis deux siècles la droite et la gauche. Il dialectisa les apories mutilantes en une nouvelle et plus haute synthèse, les combina en une fascinante symbiose, authentique dépassement de contraires simplement apparents. Son appel au rassemblement n’était pas l’adoption d’une position moyenne et molle mais la capacité à transcender véritablement les divisions. Son existence même fut un refus des classifications commodes et stériles, ces étiquettes qui réduisent la puissance créatrice et l’éternel jaillissement de liberté des individus à quelque ridicule approximation de l’irréductible complexité des êtres.
Le milieu familial nourrit l’âme, le caractère et l’esprit, peut-être même les instincts... Exerce-t-il une influence ou ordonne-t-il plus impérieusement un déterminisme ? Le sentiment pourvoit à faire réponse à cette ambitieuse question en nos pensées, mais la raison ne saurait s’en mêler. Quoi qu’il en soit, l’indépendance d’esprit fut une vertu familiale chez ces de Gaulle qui s’évadèrent de toutes les geôles conceptuelles hâtives ou parcellaires. Catholiques, ils lisaient Barrès et Péguy, écrivains équivoques... Joséphine Maillot, la grand-mère paternelle de Charles, personnage pour le moins déroutant et insolite, fut exemplaire de singularité. Dans la Correspondance des Familles, revue qu’elle dirigeait sous le Second Empire, elle défendait l’utopie sociale autogestionnaire de Proudhon, et saluait les romans libertaires de Jules Vallès - l’insurgé de la Commune -, tout en rédigeant par ailleurs une vingtaine d’ouvrages d’édification religieuse, et une Vie de Chateaubriand. Cette féministe catholique fut une femme étonnante, en avance sur son temps, et participait de la mouvance de ces non-conformistes exemplaires que chérira tant son petit-fils. Légitimiste révolutionnaire à la manière de Rossel, le héros de la Commune, la monarchiste libertaire, chrétienne et patriote, donna un avant-goût des amours littéraires, ainsi que des choix existentiels et politiques, d’un certain général de brigade à titre temporaire... Féconder l’anarchisme mutuelliste et fédéraliste par le principe monarchique d’autorité, unir le Christ, la liberté, et l’ambition légitime d’être maître et possesseur de la nature, voilà des tours de force qui imposent le respect... et devraient inciter certains à traquer plus attentivement les possibilités insoupçonnées de la volonté humaine. Henri de Gaulle, ce dreyfusard inattendu, échappa tout autant aux définitions classiques et faciles. Homme de pensée, de culture et de tradition, monarchiste de regret lira-t-on sous la plume de son fils, il savait néanmoins que l’Histoire n’emprunte jamais deux fois le même chemin.

Qu’importent les déterminants, Charles de Gaulle fut hégélien d’intention, sinon de système. Il voulut être toujours au-delà, dépasser, combiner, surmonter, affirmer davantage en une plus haute unité, sans cesser d’acquiescer à la pluralité de l’être. Aucune trace de naïveté ou de simplisme philosophique dans ce rejet des dualités définitives. C’est tout au contraire un assaut de lucidité, de force créatrice, de volonté et d’orgueil prométhéen, qui pousse en avant le guerrier silencieux. Uranus, l’astre des conquêtes et de la puissance humaines, figure stellaire du moi paroxystique, éclatait en mille feux dans le ciel gaullien. Il savait l’invincible complexité de ce cosmos plein de fureur. Titan hugolien, il a fait de cet univers obstinément camusien, sans cesse questionné et toujours voilé, le héros terrifiant des tempêtes fabuleuses qui font rage sous son crâne. Cette passion déçue, mais jamais abandonnée, pour l’horizon de l’infini, a nourri son amour de la littérature, cette confrontation avec l’énigme de l’homme, cette exploration amorale des secrets et des bas-fonds de l’être. A ses yeux, elle était dialogue sur l’essentiel. De ce fait, il travailla à être orfèvre en l’art, et adopta sur le monde et les hommes une vision d’écrivain. C’est en moraliste qu’il scrutait les caractères, et en dramaturge qu’il appréciait les situations. Sa vie durant, il fut donc un infatigable lecteur.
L’encre de Michelet, Barrès et Péguy, de Chateaubriand et Villiers de l’Isle-Adam, de Bergson et Nietzsche, coulait dans ses veines... Il a dévoré les auteurs classiques, grecs et latins - Héraclite et les stoïciens en tête -, s’est délecté des moralistes français du Grand Siècle ou des Lumières, La Rochefoucauld, Vauvenargues et Chamfort en particulier. Il a ruminé Maurras, sans lui être acquis, loin s’en faut... Il a lu Descartes, Kant et Hegel... et Machiavel, Auguste Comte, Gustave Le Bon, Gabriel Tarde, Boutroux et Maritain. Nourri des gloires passées, il n’oublia pas son temps. Il fréquenta les ouvrages des jeunes auteurs non-conformistes des années trente. Durant la traversée du désert, il relira Saint-Simon, Chateaubriand, Bergson, Valéry, Montherlant, Malraux, Bernanos et Mauriac. Mais il se plongera également dans d’autres ouvrages, plus inattendus, tels Le Lion de Joseph Kessel, ou encore L’Être et le Néant de Sartre… On ne s’étonne pas en revanche de trouver Épictète, Péguy, Barrès ou La Rochefoucauld sur sa table de chevet. Et combien d’autres… Tacite, Bossuet, La Bruyère, Goethe, Vigny, Albert de Mun, La Tour du Pin, Psichari, et aussi les plumes du glaive, Ardant du Picq, Guibert, Clausewitz, Gilbert… Dans ces milliers de pages noircies d’encre, il a appris l’incurable ambiguïté du monde… l’incertitude aussi, la vanité de tout.

Ce prophète de l’action resta hanté sa vie durant par le sentiment de l’insignifiance des choses, et de l’insuffisance des hommes. Le chrétien et le nietzschéen, qui règnent sur son âme, éprouvent ardemment de l’humain son penchant à la Chute... Pessimiste par raison et par lucidité, il évoque souvent la folie des hommes, loi de l’espèce. Une réflexion de nature ontologique anime la pensée et la plume gaullienne : le sentiment que l’homme, infime créature qu’il pèse en janséniste, est exilé dans le flux d’une histoire chaotique, informe, ou même absurde. Il se fait pourtant prophète du créateur guerrier qui impose ordre et forme à la matière, s’emparant des circonstances pour apposer sa marque sur le cours de l’Histoire, et relever l’étendard de l’espérance - à chaque instant compromise - en ce sublime orgueil qui habite le cœur de l’homme. Le goût d’un vain combat, contre la mort et la servitude, anime ce chasseur d’absolu. Passionné de quêtes déraisonnables, il rêvait - tel un nietzschéen converti aux délices hégéliens des dualismes surmontés - à l’héritier surhumain des vertus passées, qui construira les gloires à venir dont la Madone France doit posséder le génie. A ses yeux, la gauche et la droite n’existaient que pour mourir : à cette pauvre classification, il préféra celle séparant les esprits des cimes - contemplant les grands horizons - des culs-de-plomb s’agitant dans les marécages.

De ce gigantesque combat livré par une éternelle volonté au sentiment douloureux d’un univers absurde et vain, naquit une mélancolique solitude, celle-là même dont se nourrissait le verbe de l’écrivain - et dans laquelle se forge la volonté puis la lame du guerrier -, fardeau inévitable de qui veut laisser en ce monde une trace de larmes et de force. Ce fidèle lecteur de Chateaubriand était tout entier décrit par le portrait que traçait de lui-même le Vicomte dans les Mémoires d’outre-tombe. En aucun temps, il ne lui fut possible de surmonter cet esprit de retenue et de solitude intérieure qui l’empêchait de révéler ce qui le touchait. Personne ne saurait affirmer qu’il a raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité, ne sortait point de sa bouche. Il évoquait rarement ses intérêts, ses desseins, ses idées, ses attachements, ses joies, ses chagrins, persuadé de l’ennui profond que l’on cause aux autres en leur parlant de soi. Sincère et véridique, son âme tendait pourtant incessamment à se fermer... Usuellement froid et sec, il n’avait rien du sentimental volubile. Sa perception distincte et rapide traversait le fait et l’homme en un éclair, les dépouillant de toute importance usurpée. A ses yeux, il existait peu de grands génies et de grandes choses. Dans l’existence intérieure et théorique, il fut l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, chimérique et positif, ardent et glacé... Dans les traits de François René apparaissaient ceux de Charles, un autre soleil noir...

Difficile de démêler les fils de l’écheveau conceptuel, intuitif et passionnel nommé de Gaulle : un voile d’orgueil et de pudeur, tout à la fois sincère et machiavélien, dissimulait l’intimité spirituelle tortueuse de cet homme des tempêtes intérieures. Sa sensibilité, son identité psychologique et spirituelle, demeurent un mystère de délicatesse et de brutalité entremêlées. Il faut garder à l’esprit, on l’a mille fois répété, que le personnage historique dont Charles du porter le poids brida sévèrement les sentiments personnels de l’homme, éreinta l’individualité qui se contraignait perpétuellement dans la figure épique. Par conséquent, le Général recouvrit d’un voile de secret, presque impénétrable, ses pensées et ses émotions les plus profondes, les plus complexes, les plus contradictoires et les plus inattendues, fruits d’une sensibilité excessivement développée. Néanmoins, il y a quelque chose d’artificiel dans le réflexe, beaucoup trop répandu, consistant à dualiser de manière absolue la figure tutélaire qui déploie encore - et pour longtemps - son ombre exigeante sur l’avenir de la France. Charles et le Général s’interpénétraient largement, vivaient l’un et l’autre de leur osmose permanente. Comme tous les êtres hors norme, son caractère réfléchissait une même identité sur de multiples facettes. La contradiction n’est pas aussi flagrante que le voudraient certains entre la statue du Commandeur, héros de légende et monarque républicain, l’optimiste grandiose à l’énergie infatigable, empli d’un sentiment d’éternité, et le chrétien tourmenté, pauvre âme livrée à de brûlantes incertitudes pascaliennes, pessimiste cyclothymique, nietzschéen qui s’abandonnait volontiers à la tentation du fatum, entraîné par les séductions délicieuses et terribles de l’éternel retour du même.
Si Charles de Gaulle est devenu l’homme du 18 juin et le Solon de la République française, c’est par la force d’une exigence, par la volonté de se commander à soi. Le personnage historique s’est nourri des vertus de l’homme. Un homme qui savait, il faut le répéter encore, les séductions de l’abandon, et dont les victoires sur lui-même apparaissent donc d’autant plus impressionnantes. A la fin des fins, il n’y a que la mort qui gagne : ces mots de Staline, échappés de la bouche du tsar rouge une nuit de décembre 1944, au Kremlin, avaient résonné d’un écho particulier dans la sensibilité aiguë et souvent douloureuse de Charles de Gaulle. Lors de son voyage en Irlande en 1969, alors qu’il était reçu le 18 juin par Emmanuel d’Harcourt à l’ambassade de France, il recopia dans le troisième tome de ses Mémoires de guerre - dédicacé à l’intention de son hôte - un aphorisme de Nietzsche qui l’avait hanté sa vie durant : rien ne vaut rien, il ne se passe rien, et cependant tout arrive, mais cela est indifférent. Au cœur du néant qu’il ne cessait d’entrevoir, l’homme qui esquivait le destin ne cessait pourtant de croire en l’action libératrice, en l’invincible volonté qui façonne le futur. Comme tout être d’exception, tout caractère d’élite, Charles de Gaulle possédait, je le soulignais plus haut, une profonde intelligence des nuances, une lucidité aiguë, une sensibilité surdéveloppée et une puissante volonté : combinaison d’une force exceptionnelle, riche d’infinies possibilités, mais qui suscite d’incessants débats intérieurs, des tempêtes et des combats risquant à tout instant d’emporter le moi. La volonté et la force d’âme s’y forgent néanmoins, fourbissant l’arme spirituelle de toutes les transcendances, de tous les dépassements surhumains. De l’être, Charles de Gaulle s’est forgée une intuition qui échappe aux regards superficiels. Ses sentiments métaphysiques et ontologiques prêtaient le flanc aux débats. On a dit peu de choses une fois précisé qu’il était issu d’une famille catholique et qu’il fut élève des Jésuites, comme son père avant lui. Rien que de très commun dans les familles bourgeoises du nord de la France au début du siècle. On pourrait plutôt dire de Charles qu’il était un chrétien digne de ce nom, c’est-à-dire inquiet, agnostique de méthode…

Les conquérants de l’impossible

Sa nature foncièrement sceptique, son implacable lucidité, l’incitait sans doute à penser que l’homme est un appel lancé à l’absurdité du monde. Comme Camus et Malraux, le Connétable fut un humaniste tragique : sur ce point, comme sur d’autres, le comprendre revient à saisir les malrauciennes arabesques psychologiques et conceptuelles. A l’instar du Général, quoique selon les nuances d’une autre forme de sensibilité, Malraux était habité par l’obsession de la mort. Toute sa vie et son œuvre peuvent être lues comme une tentative dés-espérée pour révéler à l’humanité la voie d’une autre transcendance que celle, spectrale, offerte en consolation - à des hommes désolés - par les idéologies, mères de tous les totalitarismes, bruns, rouges ou tocquevilliens, et par les religions, ces fantômes languissants, exilés des trônes de l’empire occidental. L’incertitude et la peur hantent le monde ... Il faut l’habiter, loin des séductions... Pas davantage que le christianisme, la sagesse orientale ne trouva grâce à ses yeux. Il sera toujours étranger - en fils fidèle de l’Occident - à l’idée d’un Tout dont chaque individu serait une parcelle infime - noyée dans le vaste océan du surgissement infini -, simple fragment appelé à la communion universelle et à la parfaite abolition, impatient de l’extase promise par le songe de l’unité fusionnelle. La mort, qu’il s’acharna sans répit à combattre, lui répétait à l’envi l’implacable engloutissement de la conscience : comment aurait-il pu faire siennes des philosophies ou des religions qui claironnent l’indignité du moi ? Loin d’échapper aux ténèbres de l’angoisse métaphysique en cédant au chant des sirènes de quelque divertissement pascalien, il se réfugia, pour mieux combattre les hordes de la capitulation spirituelle, dans l’invincible retranchement ontologique de l’homme : son aptitude à mettre le monde en question ; magnifique péché originel, défi dont naissent toutes les grandeurs. Du lecteur passionné du père de Zarathoustra, peintre génial du surhumain, au révolutionnaire désinvolte et littéraire, de l’aventurier libertaire au ministre gaulliste, Malraux se nourrira du même combat : la lutte incessante pour transcender la mort.
Durant toute son existence, l’art et la politique répondront à une même et unique exigence. Leurs épures se révèlent matrices d’actes créateurs, geste prométhéenne d’instauration d’un monde, refus de se soumettre au destin sans querelle. Dans ce qu’il a d’essentiel, lit-on dans Les Noyers de l’Altenburg, l’art est une humanisation du monde, et un moyen de donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux. L’art ou la création divinisante, explosion de liberté enfiévrée d’omnipotence, éternité jaillie de la main qui sculpte, et du souffle de l’âme… Sans doute la politique joua-t-elle dans son esprit bouillonnant cette même tragédie… où elle est arme contre la mort, refus lucide de la nécessité ou du hasard, les trois figures du non sens, tout au moins de l’absence de sens ... que ne saura jamais tolérer l’absolu et grandiose orgueil de l’homme et du moi. Romain Gary a dit superbement l’obsession prométhéenne qui animait l’auteur de La Condition humaine. Dans les écrits sur l’art de Malraux, la pensée, l’intelligence et le style ne sont pas utilisés dans le but d’ériger une philosophie systémique, mais pour provoquer un ébranlement esthétique qui mobilise toute entière notre volonté de transcendance et de dépassement. Les liens qui unirent les deux hommes étaient fondés dans l’absolu de l’exigence héroïque : le Général et Malraux étaient des conquérants de l’impossible, en ce sens qu’ils exigeaient de l’homme ce qu’il ne pouvait obtenir que de l’art ou du mythe. Mais qu’importe, car s’il ne faut pas se soumettre aux chimères - confiait le de Gaulle des chênes qu’on abat -, il faut toujours les poursuivre.

L’épée est l’axe du monde

Homme de pensée prévenu des paradoxes du monde, solitaire ascétique investi dans sa tâche et ses méditations - pour mieux se préparer à l’arène -, Charles de Gaulle ne pouvait être lui-même qu’une personnalité complexe aux multiples facettes, considérant tour à tour d’infinies perspectives. Il savait que l’existence, jeu de nuances, ne tolère pas les abusives simplifications que lui font subir les intelligences bornées par l’aveuglement idéologique. Les contrastes qui habitaient cet homme hors du commun sont plein d’attraits. Ils exercent une puissance de séduction peu commune, dont naissent les légendes. L’homme de plume portant le harnais et le glaive, l’écrivain nietzschéen inavoué, parcouru de sève créatrice et romantique - que modèle la force de la tradition classique -, hanté par le feu dionysiaque que sculpte l’éclair apollinien, sont autant de visages du guerrier méditatif, race d’anarques disparus, secrètement fascinants, mais depuis longtemps retranchés dans les villes imaginaires de Jünger, et les citadelles de dédain de Montherlant.
Le Connétable s’apparentait à de multiples traditions intellectuelles, à diverses familles politiques, sans appartenir complètement à aucune, incarnant en sa personne une synthèse philosophique et politique inédite, consistante et agissante. Il ne fut ni conservateur ni révolutionnaire - au sens vulgaire de ces mots -, mais il n’en était pas moins homme de tradition et de progrès. Il appréciait l’ordre, dans l’action et la pensée, mais faisait rendre gorge aux conformistes. Il savait le poids et le caractère parfois déroutant des circonstances, ou plus exactement des contingences, mais ne se défaussait jamais de ses responsabilités. Il s’était fait un commandement sacré de la maîtrise de soi, de la discipline intérieure, mais cultiva l’indépendance de pensée : ce rebelle ne souffrait pas les idéologies dogmatiques et leurs légions de disciples obtus. Il fut à la fois de droite et de gauche, ni à droite ni à gauche... à chaque instant au-delà, toujours luttant pour dépasser ce qui est, ou qui semble être...

Le combat fut son destin. Charles de Gaulle était homme de guerre, un officier, peut-être né, puis résolument formé, pour commander, organiser, prévoir, et parfois jeter dans les bras de la mort des corps chamarrés d’or et d’argent, de cuir et d’acier, de fureur et d’angoisse, immolés sur l’autel hypothétique d’une victoire toujours capricieuse. Indubitablement, il exista en guerrier, en combattant qui a vécu la guerre dans sa chair... mais qui l’a également pensée. L’homme lui apparaissait sous les traits du guerrier. Avant d’être une réalité sociale, la guerre était d’abord dans son esprit une attitude philosophique, l’école du caractère comme de l’esprit, et qui peut seule accoucher d’une pensée politique forte, structurée et agissante. Héraclitéen, le Général savait que vie et guerre – ontologiquement - se confondent, que celle-ci est le fondement de l’univers. Tout ce qui vit, combat. Et tout ce qui pense, déchire. Sans la force, notait le Général, pourrait-on concevoir la vie ? La guerre est déploiement de force et posture d’opposition, attitude de refus et volonté de contrarier l’événement, de lui imposer sa marque. La guerre est une manière de dire la liberté. Tout être créateur, fécond, durable, est guerrier. Car le guerrier est un homme de caractère, indépendant, orgueilleux, individualiste, généreux. Celui qui veut être libre est en un sens toujours en guerre, contre lui-même et contre le monde.

Parce qu’elle est une exaltation de la liberté, la pensée gaullienne est une pensée de la guerre, conséquemment parente de l’anthropologie nietzschéenne : la logique l’impose… puisque le surhomme est un guerrier, l’être qui transcende impitoyablement sa réalité présente par le mouvement prométhéen d’une permanente dynamique créatrice. Les nazis ont travesti les traits du surhomme. L’homme est le seul être vivant qui advient, qui s’auto-engendre à chaque instant, se déploie sur la ligne dévorante du temps, cet abîme qui absorbe le futur dans un infini passé. Toujours entraîné au-delà de lui-même, au delà de son présent, vers un invincible futur, l’homme, dont le propre est de se néantir lui-même, de se refuser sans cesse, ne saurait définir le surhomme comme détermination naturelle et raciale, tant il est en son essence mouvement, dynamique, tension perpétuelle née d’une insatisfaction ontologique irrémédiable. Approche philosophique de la liberté qui peut se formuler dans les cadres d’une logique conceptuelle enracinée dans le champ sémantique de la guerre. Création et souveraine liberté, fondues chez Nietzsche dans la volonté de puissance, se déploient dans une apologie de la force, de l’opposition, et finalement du combat. Combat contre soi et la nature, subsidiairement contre autrui...
La guerre comme attitude d’esprit, c’est la liberté, le désir irrépressible de souveraineté. Arès ou l’autre visage de Prométhée... Cette matrice philosophique traduit adéquatement la pensée profonde du Général de Gaulle : le même idéal - la même tension - habitait le vieux roi et les aphorismes de Nietzsche. L’homme de caractère qu’il dépeint dans Le Fil de l’épée, le type-idéal du souverain - dirait Weber -, fait invinciblement songer au surhomme nietzschéen. Que le Général ait compris ou non les intentions philosophiques du poète de Dionysos importe peu. Plus qu’un nietzschéen, écrivait Pierre Lance, il était une nature nietzschéenne.

Rien n’est plus sûr : l’épopée gaullienne et les aphorismes nietzschéens s’assortissent parfaitement. Les uns et les autres sont nés des amours interdits de Nyx et d’Apollon. Dieu est mort, martelait Nietzsche en renversant les idoles et en saccageant les temples de la Loi. Les cieux sont vides : tout est permis. Le surhomme ne s’abandonne jamais à l’anarchie des passions mais crée ses propres valeurs. Quant au Général, il demeura sa vie durant un irréductible non-conformiste, un homme qui interrogeait la tradition et l’Histoire, conscient qu’il faut d’abord les trahir pour les accomplir. L’invincible hauteur de vue du Connétable, son mépris des agitations stériles, l’indépendance d’esprit et le style singulier de ce perturbateur né, tout à la fois rebelle et homme de tradition, mais non traditionaliste, ont heurté tous les légitimismes surannés et poussiéreux. Les idoles une fois brisées, l’aurore du surhomme se lève sur le monde. L’homme moderne, écrivait Kafka, marche sur une poutre au-dessus d’un étang, une poutre qu’il invente à chaque instant. Ainsi du surhomme, Pygmalion de sa propre statue, s’engendrant sans repos dans l’orage et la douleur. Démiurge de l’Histoire, il est le sens de la terre. Dans Le Fil de l’épée, le Général de Gaulle esquissait un portrait semblable, celui de l’homme de caractère ... Ce dernier, jaloux de sa responsabilité - d’abord dans l’échec -, ne se réfugie pas derrière les règlements et les habitudes. S’il tient compte des conseils pour mieux informer son action, il entend décider par lui-même, car il a la passion de vouloir : il se jette dans l’action avec l’orgueil du maître, et en fait le jeu divin du héros...

Pensée de la guerre, disais-je, pour définir l’appréhension gaullienne de l’existence, c’est-à-dire exhortation libertaire, et non goût du sang, de la destruction, du conflit. La liberté vêtue de guerre, c’est l’ambition de maîtriser la contingence, désir d’imposer sa marque à l’action, d’en faire son affaire - écrivit le Général -, de sculpter la matière, et d’orienter le mouvement du temps dans les chemins de l’homme. Le Connétable aimait la maxime de Boutroux interprétant l’homme comme vocation à maîtriser les vents et les flots : rien n’est plus juste, à ceci près que ces derniers soufflent et déferlent d’abord sur ses terres intérieures, et que c’est en premier lieu sur cet empire qu’il doit régner. Nul déterminisme implacable ne s’oppose décisivement à la conquête de soi et de l’étant, à l’exercice de la volonté humaine, faite pour se dresser, se camper et faire front. Sans doute l’homme doit-il tenir compte des circonstances, du cours et des logiques propres du devenir naturel, mais non pour renoncer à ses desseins.
Tout au contraire : si d’abord il apprend de la matière, c’est afin que l’esprit, fidèle à sa tâche, la pénètre pour la dominer, non dans le but de l’outrager, mais plutôt dans celui de la subordonner à ses propres fins, ce qui est encore le moyen pour elle de resplendir davantage. La nature est un complexe de forces qui vont, gigantesques et parfois dévastatrices, dangereuses pour qui les méprisent, mais elles n’agissent pas l’homme à son insu, absolument et éternellement. De cette conception du monde et de l’homme dérive l’appréhension bergsonienne de l’action que s’est forgée le Général. Persuadé que l’intelligence ne saisit que le constant, ne considère que le fixe, l’immobile, le défini, et échoue à rendre compte de l’instable, du divers, du mouvement, il fait sa place à l’instinct dans le moi, ce lien entre la conscience et l’ordre des choses. Si l’intelligence prépare la conception de l’action, écrivait-il, elle ne peut l’enfanter. Pour rentrer en contact direct avec la réalité, pour s’en approprier l’intimité, l’esprit humain doit en acquérir l’intuition, c’est-à-dire combiner l’instinct - qui fournit la perception profonde de l’être ainsi que l’impulsion créatrice -, et l’intelligence, connaissance théorique du réel dévoilant des enchaînements logiques et éclairant le jugement. De cette alliance naît l’inspiration - richesse commune au chef de guerre et à l’artiste -, c’est-à-dire la capacité créatrice dans la pensée gaullienne. Au bout du compte, la communication avec la nature n’est plus désir fusionnel et désindividualisant, liberticide, mais médiation vers la souveraineté prométhéenne sur l’étant.

Eric DELBECQUE [1]. Cette promenade conceptuelle s’étalera sur une série d’articles d’ici mai 2017. Voici la première étape de cette réflexion., Président de l’ACSE et membre du Comité Les Orwelliens (ex-Comité Orwell). Il vient de publier : Le Bluff sécuritaire Éditions du Cerf


[1En cette période de campagne pour la présidentielle, il m’a paru indispensable de me livrer à un travail « archéologique » sur le clivage droite/gauche

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