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Tribune d’Eric Delbecque - De l’Imperator au féodal en passant par le Christ : la naissance de l’individu ou l’aurore de la gauche républicaine (4)

mercredi 22 février 2017

Continuons notre chemin généalogique vers la gauche à travers la découverte de l’émergence de l’individualité. L’individu acquit droit de cité et dignité ontologique sous la double morsure de la logique impériale et du christianisme. Ce dernier joua un rôle central.

Le prochain, écrit René Girard, est le modèle de nos désirs, car une fois nos besoins naturels assouvis, aucun instinct ne nous guide, et nous ignorons ce que nous pouvons désirer. Ce qu’il possède et ce qu’il est, nous ne cessons plus dès lors de le lui envier, ce qui génère une dynamique de rivalité mimétique, puisqu’il n’entend pas nous le céder. Par conséquent, puisque les individus sont naturellement enclins à désirer ce que leurs prochains possèdent, où même simplement convoitent, il existe au sein des groupes humains une très forte tendance aux conflits rivalitaires, qui ne favorise guère l’accession de chacun au rang de personne, de singularité autonome : paradoxalement, à mesure que notre antagonisme s’envenime, nous nous ressemblons un peu plus de jour en jour. L’envie, la jalousie et la haine uniformisent ceux qu’elles opposent, voilées des célébrations d’illusoires différences.

Ce désir, cette rivalité mimétique, porte un nom : Satan. On atteint ici l’un des plus grands mérites de Girard : penser l’ange déchu comme une donnée anthropologique, c’est-à-dire éviter le double écueil de sa négation ou de sa personnification. Un Satan d’ailleurs diablement prévoyant puisqu’il s’expulse régulièrement lui-même pour conserver son pouvoir. La suprême recette du prince de ce monde, c’est le « tous-contre-un mimétique », le mécanisme victimaire : au paroxysme du désordre, le sacrifice d’un bouc émissaire rétablit l’ordre et perpétue la domination du diable. Ce qui nous renseigne, s’empresse de préciser l’auteur, sur les origines réelles des communautés humaines et des cultures. Ce n’est pas un contrat social qui les institue, explicite ou même implicite, mais un meurtre fondateur.
Et ce que Jésus nous apprend, à travers la Passion, c’est l’innocence du bouc émissaire, et donc la valeur infinie de l’individu (bien traduite par la peinture de Simon Dewey de 2001 figurant ci-dessous). La cible de l’unanimité mimétique, victime d’un lynchage cathartique, est un être d’exception que la foule immole injustement pour s’exorciser de ses démons, un homme en retrait de la masse, de la moyenne. Le message évangélique manifesta la clairvoyance et la résistance héroïque d’une petite minorité à la contagion violente et monstrueuse du grégarisme. Cependant, et contre Girard, il faut rendre justice à l’approche généalogique nietzschéenne qui s’attaqua à une tendance moins généreuse du christianisme : celle qui se délecte d’asservir les âmes et les corps, et dont le Grand Inquisiteur de Dostoïevski est le séduisant vicaire... délégué par Satan.
C’est un triste paradoxe que le monothéisme judéo-chrétien ait donné aux hérauts de l’individu souverain leurs meilleures armes conceptuelles alors que ses prétoriens sacerdotaux se sont acharnés à briser l’orgueil du moi. La conception d’un Dieu parfait, unique et omnipotent, fournissait le prototype du sujet idéal. Le Tout-Puissant était appelé à devenir l’horizon, le modèle de l’individu souverain. Le Christ en témoigne… Mais cet homme-Dieu, ce frère divin, nous ne l’avons pas représenté, comme les demi-dieux antiques, sous les traits de l’homme accompli, sublimé, triomphant ; nous avons préféré faire de ses effigies l’image de l’homme abaissé, torturé, dégradé, saignant, mort. La peur, toujours, des représailles. En nous prosternant devant le crucifié, nous entendions prouver au père invisible que nous nous identifions à son fils humilié. Et par là, nous escomptions détourner de nous les châtiments... Alors que l’avènement du Christ marquait le début d’une ère nouvelle, celle de l’individu-Dieu, qu’il apportait la bonne nouvelle de l’Incarnation, les esclaves éternels en ont fait un symbole supplémentaire de l’indignité humaine.

En dépit de tout cela, il faut garder à l’esprit que l’existence et les paroles du Christ, peut-être une mythologie, sont la matrice d’un vaste mouvement d’émancipation humaine à l’égard du divin : mouvement paradoxal et pourtant essentiel qui relie les individualistes laïcs, libertaires et prométhéens, à l’origine judéo-chrétienne du monde occidental. Le christianisme a délivré l’homme des chaînes religieuses. Les sociétés primitives bâtirent leur identité sur le consentement à la soumission : elles se résorbaient totalement dans la servile structure d’intégration symbolique que constitue la religion, cette passion de l’Un. Bien entendu, celle-ci exigeait l’obéissance absolue à un ordre immuable et incontestable, matrice de lois sacrées immémoriales enracinées dans les mythes. L’individu n’était donc rien ; la Loi et le Groupe, tout.

Avec la révolution monothéiste, la puissance du Tout-Autre s’affirma, tandis que s’abolissait l’altérité du monde et que l’univers s’abandonnait à la démiurgie biblique et cartésienne. La transcendance de ce Dieu personnel et omnipotent, dont les hommes n’auront plus qu’à dérober le sceptre, défit le lien qui unissait l’en-deçà et l’au-delà. Le Tout-puissant fut bientôt exilé hors de l’empire de la matière alors que l’homme s’imposait progressivement comme le souverain de l’ici-bas. L’unité du monde était préservée au moyen d’une apparente séparation. Dieu étant extérieur au monde, sans cesser pourtant d’en être l’origine, le principe, la communauté des hommes pu s’appartenir à elle-même et se faire la mère de ses propres lois. La ruse de l’Histoire avait encore frappé : les racines de la laïcité sont, au sens strict, religieuses. Ce repli transcendant du divin a eu trois conséquences capitales, explique Marcel Gauchet. Il autorisa tout d’abord l’avènement de l’individu en inventant l’intimité spirituelle qui unit le moi et Dieu. Si le divin n’habite pas le monde, il faut le chercher en soi. Seule la conscience, réfugiée dans ses abysses, peut apercevoir au prisme de sa propre raison l’ombre de la volonté divine. L’exil de Dieu devait ensuite permettre à la raison de s’affirmer, au détriment du mythe. La révolution de la transcendance purgea le règne de la nature des résidus d’animisme qui la hantaient. Si Dieu, principe créateur du monde, est essentiellement inconnaissable, nous pouvons en revanche appréhender ses œuvres et la causalité qui les régit. Enfin, notre rapport au monde s’est inversé. L’homme ne se soumet plus aux décrets d’une nature immuable, mais procède, en seigneur prométhéen, à sa métamorphose continue.
Mais la dynamique ontologique du christianisme installa une aporie essentielle au cœur même du principe ecclésiastique, un paradoxe difficilement réductible. L’Église est censée témoigner du sacrifice du Christ et interpréter une parole divine dissimulée dans les voiles du mystère et les abysses du doute. Aucune autorité ne saurait pourtant imposer à l’âme une juste exégèse de la parole biblique. Néanmoins, cette contradiction fondamentale, qui arma le bras des ennemis de l’Église, ne pouvait, seule, renverser les sentinelles de la suprématie théocratique. L’État devait leur porter le coup fatal. En s’émancipant politiquement du Pape, le Prince travaillait involontairement à la laïcisation de l’espace social. Brisant le rêve théocratique d’une communauté vouée à l’œuvre du Salut, le Moyen Âge réveillera progressivement la métaphysique du sujet qui sommeillait au cœur même du christianisme.

Au terme de ce bref panorama généalogique, on ne peut plus guère nier les racines spirituelles chrétiennes de l’individualisme philosophique. Individu-hors-du-monde dans sa relation à Dieu, transcendant le corset social, le chrétien annonce la valeur infinie du moi et refuse le monde tel qu’il est, hiérarchisé et holiste. De surcroît, la valeur absolue que sa filiation divine confère à l’âme individuelle fait de tous les hommes des égaux et des frères. On voit alors aisément ce que la modernité accomplira ultérieurement. Le principe chrétien d’égalité ne fonctionna d’abord que dans la relation à Dieu, et pouvait donc coexister avec une hiérarchie sociale holiste : pour que naisse le sujet moderne, il faudra que la composante individualiste et universaliste du christianisme vienne contaminer la vie mondaine. A la confluence de cette dynamique chrétienne et de l’héritage hellénistique, l’Empire romain fut un songe furtif où les hommes entrevirent l’individu-Dieu et l’égalité des âmes. Recueillant l’héritage grec, sa philosophie et ses rêves alexandrins, le stoïcisme, le cynisme, le scepticisme, le sophisme, la tradition hellénistique et la nouvelle configuration mentale dont elle fut vecteur, l’absolutisme impérial mena à son terme la grossesse du monde macédonien, accouchant l’individu qui croissait dans la matrice hellène et s’affinait dans l’athanor chrétien. Sans doute la tradition religieuse romaine prédestinait-elle les futurs maîtres du monde méditerranéen à marcher dans les pas de Prométhée. Les caractéristiques par lesquelles la définissait Eugen Cizek préparaient le terrain à la rébellion métaphysique de l’espèce, puis du moi, contre les dieux. Pragmatisme, formalisme, constructivisme, ritualisme, contractualisme régissant les rapports entre les hommes et les divinités, anthropocentrisme, autant de mots- clefs identifiant des réalités qui disaient assez l’orgueil de la race mortelle, et son intention de ne pas se soumettre aveuglément à l’arbitraire olympien.

Le noble, entre aristocrate et féodal

Quant vint l’âge des féodaux, l’individu poursuivit son combat et lutta contre ses propres démons, tout autant que contre l’Église et la Communauté. Le Moyen Âge ne fut pas cette équation historique désarmante de simplicité que l’on pourrait résoudre en dénonçant rageusement l’obscurantisme. Les malentendus abondent qui défigurent le monde féodal et laissent de lui une image trop déformée pour être utile à la réflexion historique et philosophique. Il ne faut pas régler son compte au temps des châteaux forts, des tournois et des armures, mais s’entraîner à le mieux comprendre. La féodalité, expliquait Georges Duby, c’est le morcellement du pouvoir. Le mouvement qui la fait prendre corps était en marche dès la fin du neuvième siècle, quand les rois carolingiens cessèrent de tenir en bride leur noblesse. Les grands, jusqu’alors les mandataires du souverain, et aussi quelques aventuriers, implantèrent alors des dynasties autonomes dans les principaux points d’appui de la défense impériale. Dans les villages environnant ces forteresses, les sires se proclamèrent chargés par Dieu de défendre le peuple et de le diriger...

Les plus gros propriétaires terriens, qui vivaient entourés d’une escouade de serviteurs, et disposaient du temps et des moyens financiers pour s’entraîner et s’armer, constituèrent autour du maître du château une troupe de guerriers prompts à partir en expédition. Ces chevaliers s’arrogèrent le monopole de l’action militaire. Quant aux pauvres, ceux qui peinaient sur leurs terres ou celles d’autrui, ils durent acheter leur sécurité aux hommes d’armes. Certes, eux aussi se trouvaient soumis au seigneur, mais par d’honorables obligations, celles de l’engagement vassalique. Et les rites de l’hommage, spécialement ce baiser échangé de bouche, signifiaient clairement l’égalité substantielle maintenue entre les compagnons de guerre. Pour les hommes du seigneur, point de service, sinon d’armes et de conseil, prestations nobles et méritant récompense : le féodal qui voulait être aimé devait se montrer prodigue. Aucune contrainte ne pesait sur les chevaliers, sinon celles d’une morale dont les piliers, la loyauté et la vaillance, soutinrent l’architectonique des valeurs aristocratiques et de l’esprit de corps. Guizot eut la bonne intuition en insistant sur le fait que le féodalisme était une affaire d’individualisme, une lutte des moi, une querelle entre des dominateurs avides des richesses de leurs voisins et désireux d’étendre leur influence, d’accroître leur puissance. Des princes territoriaux aux barons, en passant par les ducs et les comtes, il ne s’agissait que d’une seule chose : l’orgueil des grands, la confrontation des égotismes et des égoïsmes. Les féodaux sont les héritiers des barbares : la romanité et la chrétienté ont glissé sur eux sans les domestiquer vraiment, sans produire la métamorphose escomptée par les prêtres. La religion du crucifié les adoucira, certes, les civilisera, indubitablement, les affinera et les sculptera, ajoutera aux instincts du prédateur et du fauve la subtilité et le raffinement qui caractérise l’homme de culture authentique, mais toujours sourdait de leurs profondeurs psychologiques la voix de la plus nue volonté de domination.

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Les seigneurs n’eurent guère le sens de l’égalité et de l’universel. Ils se reconnaissent des pairs, des égaux, des frères et des compagnons d’armes, mais demeuraient étrangers au sentiment chrétien de la fraternité, à l’idée d’humanité, à l’amour évangélique. En aucun cas leur individualisme ne se confondait avec la promotion moderne de l’individu-sujet, fondée sur l’égalité chrétienne des âmes, sécularisée par la Renaissance et les Lumières. Le féodal en tant qu’archétype, car tous les seigneurs ne furent pas dans la réalité d’immoraux et égoïstes carnassiers, c’est l’homme sadien, celui qui ne reconnaît aucune dignité ontologique a priori à quelque vivant que ce soit. Le droit du plus fort est toujours le meilleur, le droit n’est que la cristallisation conceptuelle et formelle d’un état des forces, la loi imposée à son profit par le plus puissant. Il n’y a ni bien ni mal, ni crime ni vertu : la cruauté et la folie destructrice sont les apanages légitimes de la force victorieuse. La nature, affirme le marquis, ni Sujet ni principe divin panthéiste, nous a donné une seule loi : obéir à la volonté de puissance conçue vulgairement comme appétit aveugle de domination et de jouissance. Il n’y a pas de place pour la justice sous la plume sadienne. Ce mécanisme moral, à la fois simple et puissant, où s’exalte constamment le moi, est si loin d’impliquer une claire condamnation de la nature, qu’il flatte plutôt sans mesure, qu’on le voit dénoncé sans relâche par les moralistes chrétiens. Dès le moyen âge, l’Église, puissance disciplinaire, censurera inlassablement les foucades de l’orgueil noble. La société laïque n’en continuera pas moins à vivre et à penser selon sa propre impulsion, faisant même preuve d’une assurance croissante tout au long des temps modernes : la Renaissance, et le retour aux sources antiques, ranimèrent l’audace du moi aristocratique, auréolant le vieil appétit de succès et de gloire du prestige de la pensée philosophique. Ce qui posa de nouveau à l’Église, de manière encore plus aiguë, le problème de l’adaptation de la doctrine chrétienne à la psychologie noble. La redécouverte de l’antiquité païenne a favorisé une affirmation audacieuse des valeurs aristocratiques modernisées, haussées au niveau d’une glorification de la puissance humaine. Sans renier ses origines, la vieille morale noble entra dans une lumière nouvelle, plus explicitement libertaire, où son relief propre cessa parfois d’être remarqué. Pourtant, elle ne s’est guère modifiée, et un faible effort de sympathie ou d’accommodation permet d’en ressaisir aisément les contours sous le dessin finalement moderne de la tragédie cornélienne.

Le féodal ne reconnaît aucune nature humaine qui fonderait une morale humaniste, qui entraînerait un respect de l’homme parce qu’il est créature de Dieu ou membre du genre humain, être souffrant, conscience ou liberté. Le seigneur d’ancien régime est un être de désir et de plaisir, d’instincts et de férocité, l’individu bestialisé, rendu à la nature et pour cela esclave, involontairement mais conséquemment nié comme volonté autonome et législatrice, comme projet de maîtrise de l’étant, de la société et de lui-même, contesté comme prétention à la divinisation du moi souverain. Le féodalisme radical, quintessencié, c’est le nietzschéisme darwinien des faibles et des brutes, des esclaves, dangereux parce que fascinant et parfois non dénué de panache, du sens de la geste héroïque, de la provocation et du défi. Il est à la fois l’enfance continuée de l’individualisme et du sujet - l’un recouvre l’autre dans mon esprit -, et leur négation provisoire en même temps que nécessaire : de cette matière brute à sculpter sortira le souverain, l’individu-sujet, négateur de servitudes et créateur de valeurs. Car il faut garder à l’esprit que l’orgueil noble constitua, par-delà la tentation de l’égoïsme vaniteux, la matrice de l’individualisme libéral. Les droits de l’homme peuvent s’interpréter comme une sorte d’extension des privilèges nobiliaires. La figure du seigneur féodal, du libertin, c’est-à-dire de l’affranchi, hante l’idéologie moderne de la liberté, de la Renaissance au vingtième siècle. La révolution française, celle de 1789, la tradition libertaire authentique, que symbolise Stirner ou l’anarque jüngérien, le nietzschéisme prométhéen, rêvent tous de l’aristocrate forgé par le monde médiéval puis dressé par l’humanisme et le classicisme pour s’imposer comme le propre empereur de son âme, maître de sa personne. Le christianisme s’était chargé d’inventer l’égalité : il ne resterait plus aux libéraux, puis surtout aux démocrates, qu’à rendre plausible l’alliance de cette dernière et de la liberté.

Mais je reviens pour l’instant au dressage du féodal : il commença avec l’amour courtois. La fine amour, montra Duby, fut un jeu éducatif, le pendant du tournoi, dont la grande vogue est contemporaine de l’épanouissement de l’érotique courtoise, forgée pour affirmer l’indépendance arrogante d’une culture hédoniste et blasphématoire, celle des gens de guerre, résolument dressée contre l’austérité sacerdotale. Comme au tournoi, le jeune homme risque sa vie pour se parfaire, apprendre la mesure et la maîtrise de soi, mais aussi dans le dessein de prendre son plaisir, de capturer l’adversaire après l’avoir désarçonné. Toutes les expressions littéraires de l’amour courtois dérivent de l’élan de progrès dont l’intensité culmina durant la seconde moitié du douzième siècle. Elles sont à la fois l’instrument et le produit de ce mouvement de civilisation accéléré de la société féodale. La proposition d’une forme nouvelle de rapports entre les deux sexes ne se comprend que par référence à d’autres manifestations de ce flux, de ce mouvement qui exhorta l’individu, la personne, à se dégager de la grégarité.
www.pinterest.comPuis le noble, poussant plus avant le processus de maîtrise de son moi, entama une importante métamorphose, car la religion de l’orgueil ne saurait s’en tenir à l’exaltation du succès. Une nécessité intérieure la pousse à se développer dans un sens idéal, pour conjurer l’inquiétude du moi, inévitablement confronté, tôt ou tard, au malheur et à l’échec, au destin antique, contre lequel l’orgueil de l’homme n’a aucun recours. Après avoir utilisé la religion comme un outil de conquête de soi, l’aristocrate usa de la raison dans le même sens, chercha par elle à se discipliner. Car la raison, qui deviendra une technique bourgeoise d’encerclement de la pensée, signifiait certainement bien autre chose pour les contemporains de Descartes et de Corneille : elle désignait le moyen de vaincre la nécessité à travers l’éducation des passions aveugles, prolongements de la nature impérieuse. Le noble comprendra, cela éclate au dix-septième siècle, qu’il faut que l’orgueil soit sage pour ne pas se perdre. Pour rester fidèle à lui-même, le moi doit chercher le secret de la vraie grandeur dans le dépassement de toute convoitise. La raison noble, autant dire celle du Grand Siècle, classique, cornélienne, fut un instrument de l’éthique tragique. Certes, quand le moi n’aspire qu’à se conformer tout entier à la loi des choses, quand il s’emploie à dissoudre toute relation dramatique entre lui et le monde, la raison qui conduit ses démarches est le visage même de la servitude. Mais le moi cornélien a une autre ambition, celle de s’affirmer supérieur au destin, de conquérir la liberté de haute lutte. S’il a besoin de connaître les limites du possible, c’est seulement pour que son élan ne soit pas aveugle. Le sublime cornélien se nourrit de prouesses, côtoyant volontiers le rare et l’inédit. La raison qui l’épaule ou l’éclaire, jamais aveugle aux conflits déchirant l’âme, porte la marque de la difficulté et du paradoxe, du singulier et du panache. Certes, la morale noble, si souvent harmonieuse dans sa synthèse du désir et du bien, révèle parfois les apories inhérentes à tout idéalisme. Comme elle s’affaire à concilier des extrêmes, elle flirtera avec les synthèses forcées ou irréelles. Elle n’en reste pas moins roborative pour tous les enfants d’Icare.

Féodal et insurgé héroïque gourmand de souveraineté sur soi : le noble est une figure éthique double qu’illustre bien le personnage de Don Juan. La grandeur de ce dernier relève du domaine métaphysique : il prétend rivaliser avec la divinité, en la raillant et en la provoquant. Son inconstance n’est pas générée par sa seule sensualité : elle manifeste une insatisfaction plus essentielle. Cette amoralité insolente, ennemie de toute contrainte, exempte de tout sentiment de culpabilité, emprunte largement à une mythologie héroïque antérieure au christianisme. La légende de Don Juan exprime la rencontre conflictuelle de la vieille conception du héros souverain et de la morale chrétienne, qui condamne toute prétention au surhumain.

Finalement, l’organicisme médiéval n’a jamais été qu’un vestige et un voile qui dissimulait le combat des appétits et des vanités, le fait que l’homme est un loup pour l’homme dira plus tard Hobbes. L’holisme antique encombrait encore le Moyen Âge, voilà tout... Dans la pyramide hiérarchique de l’Ancien Régime, l’organicisme était feint. Lorsqu’il est réel, il signifie que chacun s’intègre à un ordre global, que le moindre rouage humain, l’individu placé au rang le plus subalterne de l’échelle sociale, remplit néanmoins une tâche nécessaire, indispensable. Chacun peut dès lors se consoler de son insignifiance en s’imaginant participer d’une communauté : son existence fait sens, qu’il soit roi, baron, marchand ou paysan. Ce ne fut jamais réellement le cas dans le monde médiéval et celui des Temps Modernes, si ce n’est dans l’idéologie, au sens que Marx prêtait à ce mot, et qui signifie outil de légitimation, sans rapport objectif au monde réel. Ce qui demeura d’holisme au Moyen Âge ne constitua jamais qu’une philosophie et une pratique résiduelles, parole officielle ou initiatives éparses, incapables de faire valablement coïncider la réalité et la philosophie sociale affichée par les centres de pouvoir.

Le corporatisme féodal soumettait l’individu au groupe à travers la profession, l’état, pour reprendre la formule consacrée de l’époque, mais quel individu ? Celui qui n’était pas noble, celui qui subissait le pouvoir. L’holisme médiéval fut une intoxication, une propagande à destination des faibles, de la masse servile, un instrument manié par les aristocrates. Ce qui ne veut pas dire que tous les membres de la noblesse ont manqué aux devoirs de leur condition. Si le système féodal a duré plusieurs siècles, c’est précisément parce que suffisamment de lignées seigneuriales furent autre chose que des bandes d’exploiteurs improductifs, des parasites, des oisifs : hommes de guerre et de pouvoir, beaucoup d’entre eux surent ordonner, diriger, coordonner, protéger et édifier. L’inertie des consciences paysannes, vouées à l’obéissance, n’explique pas tout, loin s’en faut.

Mais dès lors que le maître ne fut plus qu’une domination sans contrepartie, qu’il s’abandonna pleinement à son archétype, qu’il apparut en pleine lumière comme un féodal, de surcroît amolli et avachi dans quelque médiocre luxure de terne décadent, alors l’Ancien Régime s’écroula. La royauté paya le prix de n’avoir pas su maté la mentalité féodale alors qu’elle avait arraché aux nobles la réalité du pouvoir politique. Incapable désormais de s’opposer au monarque, la noblesse des Lumières offrait le spectacle de privilégiés illégitimes : quels services pouvaient encore justifier une quelconque préséance sociale ? A l’évidence, aucun…

Eric DELBECQUE, [1]. Cette promenade conceptuelle s’étalera sur une série d’articles d’ici mai 2017. Voici la première étape de cette réflexion.Président de l’ACSE et membre du Comité Orwell

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[1En cette période de campagne pour la présidentielle, il m’a paru indispensable de me livrer à un travail « archéologique » sur le clivage droite/gauche

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